Gilles Rotillon
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Billet de blog 17 sept. 2022

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Fabien Roussel : la politique des petites phrases

A trop vouloir faire le buzz, Fabien Roussel ne fait que rendre plus urgent le besoin d'une politique qui s'appuie sur des orientations discutées en profondeur, plutôt que sur des petites phrases qui servent davantage la droite que son camp.

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Fabien Roussel fait le buzz. A chacune de ses sorties, il lance des petites phrases qui provoquent immédiatement le « débat ». Je mets des guillemets à « débat » parce qu’il n’y en a pas vraiment. A gauche d’une part où, si ses sorties suscitent des réprobations indignées et des argumentations contradictoires comme avec François Ruffin ou Sandrine Rousseau, elles ne l’incitent pas à entamer le dialogue. Et à droite, d’autre part, où les commentateurs soulignent à quel point son « parler-vrai » (de leur point de vue de droite) enfonce un coin dans ce bloc de la Nupes qu’ils voudraient bien fissurer davantage.

Évidemment, ce soutien inédit devrait le pousser à s’interroger sur ce qu’il dit et à se demander si sa stratégie (si c’en est une) est la bonne, qui voit ses adversaires politiques le louer quand ses alliés le critiquent.

Le fait qu’il ne le fasse pas fait soupçonner que son but n’est certainement pas le débat, pourtant si nécessaire pour que la gauche redevienne audible, que ce soit sur la sécurité, l’écologie, l’énergie ou le travail et bien d’autres thèmes comme le pouvoir d’achat, l’alimentation, la mobilité ou la croissance.

On peut en avoir une idée à sa réaction aux critiques, notamment de Jean-Luc Mélenchon et de Sandrine Rousseau, que lui avaient attiré sa déclaration pendant la campagne présidentielle le 9 janvier sur France 3 (« Un bon vin, une bonne viande, un bon fromage, pour moi, c’est la gastronomie française) et sa visite à l’École professionnelle de boucherie de Paris où il annonçait « défendre le bifteck des français » : « Les écolos et les Insoumis m’ont fait une super pub ! J’embrasse Jean-Luc Mélenchon et Sandrine Rousseau ! »

On pourrait traduire : qu’importe ce que je dis du moment qu’on parle de moi !

C’est la logique du buzz, aussi vite lancé que vite oublié. L’important n’est pas son contenu mais sa fréquence.

C’est la logique des médias dominants, où l’on n’a que dix mots pour expliquer ce que l’on cherche à faire ou pour analyser une situation. Où un article ne doit développer qu’une idée au motif que le lecteur lambda ne peut pas en comprendre plus d’un coup. Malheureusement c’est une logique qui, dans son cas, lui rapporte 2,28% des exprimés à l’élection présidentielle, et qui lui permet sans rire de répondre sérieusement à la question, rituelle en campagne électorale présidentielle, sur la première mesure qu’il prendrait en cas de victoire. On n’est pas si loin de la méthode Coué !

Le plus terrible, à mon avis, c’est l’irréalisme que ses déclarations à l’emporte-pièce dévoilent. Comment imaginer qu’on puisse avoir prise sur la transformation de la société avec ce genre de petites phrases. Donnons-en deux exemples caractéristiques :

Le premier concerne son affirmation, en réaction à la formule d’Emmanuel Macron annonçant « la fin de l’abondance », qu’il allait « falloir produire plus, de tout, en France, et même de l’énergie ». Car même en restreignant la portée de cet objectif aux plus pauvres, qui à l’évidence ont nombre de leurs besoins fondamentaux insatisfaits et auxquels il faut répondre, cette réponse n’est pas nécessairement dans une production supplémentaire dont on n’explicite pas le contenu sinon l’énergie, mais dont on ne précise pas comment on l’obtient, (ce « tout » est bien énigmatique, de la nourriture ? Laquelle, l’alimentation agro-industrielle ? des smartphones ? l’équipement en 5G pour tous ?).

C’est négliger que notre mode de production et de consommation c’est le capitalisme, et qu’un dirigeant à la place de Fabien Roussel au Parti communiste français devrait savoir qu’il n’a pas pour objectif de répondre aux besoins, même les plus fondamentaux et certainement pas ceux des plus pauvres. En conséquence, ce ne sont pas des valeurs d’usage qui sont produites en fonction de leur utilité sociale, mais n’importe quoi qui pourrait augmenter les profits des propriétaires des moyens de production. Autrement dit il y a un sérieux tri à faire dans ce que nous produisons et ce que nous consommons, même pour les plus pauvres.

Le second concerne sa dernière sortie à la fête de l’Humanité sur son opposition entre la gauche du travail et la gauche des allocs. Ce serait lui faire un mauvais procès que de voir dans cette opposition une variante du discours majoritaire de droite, qui voit dans le chômeur ou celui au RSA un profiteur, sinon un nuisible, discours qui contribue fortement à ce que ces situations soient subjectivement vécues par ceux qui les subissent avec culpabilité.

Il est plus raisonnable de comprendre cette opposition comme une revendication à donner du sens au travail, sens qui serait absent chez ceux qui toucheraient des allocations, les isolant ainsi du corps social actif.

Pour autant, Sandrine Rousseau a raison, la « valeur travail » est un des mantras actuels de la droite qui a immédiatement interprété cette petite phrase comme un ralliement de Fabien Roussel à cette « valeur travail » qui lui est si chère, comme on le voit avec sa réforme des allocations chômage qui repose explicitement sur l’idée que « le travail » doit rapporter plus que le chômage, (chacun sait bien que les chômeurs se la coulent douce). Comme on le voit aussi avec la réforme des retraites qui vise à faire travailler plus longtemps.

En réalité, il n’y a pas de « valeur travail », mais du travail qui seul créé de la valeur, donc du profit, comme le confinement l’a montré négativement quand plus personne ne pouvait travailler et que le patronat suppliait de reprendre le boulot au plus vite.

Mais si Sandrine Rousseau a raison de souligner que le travail est une notion de droite, sa revendication du droit à la paresse n’est pas de nature à éclairer le fond du problème que pose la déclaration de Fabien Roussel.

Ce qui compte sous le capitalisme, c’est le profit qui ne peut se réaliser que si ce qui est produit est ensuite vendu. Mais ce qui est produit n’a pas nécessairement une forte utilité sociale, ce qui explique pourquoi la publicité est indispensable pour en écouler le maximum. On retrouve ici la nécessité du tri de ce qui a vocation à être produit. Or quand on parle de « travail », on ne précise jamais à quoi il sert. Dans un système capitaliste c’est normal, le « travail » est juste une dépense d’énergie qui sert à créer de la valeur, (si on arrive à vendre sa production), indépendamment de sa nature réelle. Ce qui compte c’est le « travail abstrait » dont parle Marx, « abstrait » renvoyant au fait qu’importe peu l’objet ou le service qui découle de cette dépense d’énergie. Or ce qui compte vraiment pour que cette dépense d’énergie ait du sens, c’est qu’elle soit utile, qu’elle réponde à un besoin bien identifié par tous. C’est l’autre face du « travail », le travail concret, qui se matérialise dans une « valeur d’usage » bien spécifiée. Un soignant peu facilement justifier devant la collectivité de l’utilité de son temps passé à l’hôpital (et les applaudissements qui les saluaient pendant le confinement prouvaient que cette utilité était perçue par tous). Pour un « quant » mettant au point un produit dérivé de produit dérivé qui risque de conduire à une crise financière, c’est plus difficile.

C’est aussi cette focalisation sur le travail abstrait qui est contenu dans l’idée d’une « valeur travail » qui permet de ne pas tenir compte des conditions de travail, comme l’a fait le gouvernement d’Emmanuel Macron un an avant la crise sanitaire en n’écoutant pas la souffrance des personnels hospitaliers, toutes catégories confondues, qui hurlaient leur désespoir de ne pouvoir exercer correctement leurs tâches concrètes par manque de moyens humains et matériels. De même qu’elle justifie cette réforme des retraites qui ne se soucie aucunement des conditions dans lesquelles se feront ses années supplémentaires. Et c’est aussi cette indifférence au contenu de ce qu’on désigne par « travail », et qu’il serait plus clair d’appeler « emploi » comme le proposent Thomas Coutrot et Coralie Perez[1], qui permet de sortir du chômage des travailleurs qui ont des petits boulots très mal payés sous prétexte qu’ils respectent les critères statistiques qui ne prennent en compte que la durée d’occupation, soit justement ce « travail abstrait » dont on ne se soucie pas en quoi il consiste.

Au début de l’ère capitaliste, quand les paysans et artisans sont devenus des travailleurs « libres », c’est-à-dire obligés de trouver un employeur pour survivre, ils ne travaillaient que le temps qui leur était nécessaire pour avoir le revenu qu’ils avaient en tant que paysan ou artisan. Et il a fallu la contrainte étatique du droit et de la violence pour les contraindre à travailler toute la semaine et 12 heures par jour. Par la suite, les travailleurs se sont organisés, ont mené des luttes intenses et, petit à petit, conquis du temps libre et des acquis sociaux comme la sécurité sociale, les congés payés ou les allocations chômage. Car le chômage n’est pas un simple accident de parcours qui viendrait pénaliser certains travailleurs. Il est structurellement utile au capitalisme pour discipliner ceux qui ont un emploi et seraient trop revendicatifs. Opposer la gauche du travail et la gauche des allocations, en sous-entendant que la première est plus désirable comme l’a fait Fabien Roussel, c’est raisonner comme si nous étions sortis du capitalisme.

C’est loin d’être le cas, même si la crise actuelle, à la fois économique, écologique, sociale et anthropologique est le signe que le capitalisme se fissure de toutes parts. Mais tant qu’il perdurera, les allocations seront nécessaires pour les plus touchés par le fonctionnement de plus en plus inhumain de ce mode de production et de consommation. Et plutôt que d’opposer les deux, il serait plus utile de lutter pour la maîtrise de ceux qui produisent sur ce qui est produit, qui ont plus de chance d’être guidé par l’utilité sociale que de la laisser à des actionnaires ou à leurs représentants, qui ne jugent qu’en fonction du profit attendu. C’est évidemment une remise en cause de la notion de propriété privée des grands moyens de production qui ne se fera pas sans combats acharnés.

Ce sont là des débats dans lesquels on souhaiterait voir s’engager Fabien Roussel, plutôt que de l’écouter distiller ses petites phrases, reprises avec gourmandise par les médias et la droite. A vouloir jouer un jeu médiatique dans lequel il a l’air, hélas, de s’épanouir, comme s’il était fasciné par la lumière qui l’éclaire, avec des médias qui font une heure sur la mort de Gorbatchev et trois semaines sur celle de la reine d’Angleterre, dont chacun sait à quel point son rôle historique a été déterminant pour les fabricants de chapeaux, Fabien Roussel risque fort de ne pas peser lourd dans les luttes futures.

[1] Voir leur livre, Redonner du sens au travail, une aspiration révolutionnaire, Le Seuil, 2022 et https://blogs.mediapart.fr/thomas-coutrot/blog/110922/la-gauche-et-le-travail-enfin-du-debat

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