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Billet de blog 18 janv. 2023

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Pour une convention citoyenne sur les retraites

Peut-on sauver un système de retraite soi-disant en danger avec une réforme qui cristallise les oppositions d’une large majorité de la population ? Lancer une convention citoyenne pourrait permettre de sortir par le haut d’un débat pollué par les postures et les arguments d’autorité.

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La réforme des retraites est une sorte d’Everest pour un président en exercice. Pour laisser une trace dans l’Histoire, elle fait partie de ces mythes auxquels tous s’essaient, mais dont peu réussissent à atteindre le sommet. Le Président Macron, dont on sait l’obsession à entrer dans l’Histoire ne fait pas exception. Son premier essai a été infructueux, contrairement à son prédécesseur, ce qui doit en rajouter en termes de frustration.

Le nouveau projet, en opposition radicale au premier, a été un des rares portés durant une campagne format blitzkrieg, mais sans permettre le moindre débat de fond, orientée qu’elle était pour aboutir à un duel avec l’extrême droite, comptant cyniquement sur le « camp républicain » pour sa réélection.

Une fois celle-ci acquise, une fois oublié le constat dressé au soir de sa victoire sur la non-adhésion au programme, la proposition est devenue un engagement, soi-disant scellé par le sang des Françaises et des Français ayant accordé leur voix au Président. L’augmentation de la rémunération des enseignants n’a pas eu cette chance, pour ne prendre en exemple que cette mesure.

Ce qui s’annonce à présent comme un passage en force, la perspective de faire adopter la réforme en ayant recours au fameux article 49-3 de la Constitution ne semblant s’éloigner que grâce à un accord trouvé in extremis avec Les Républicains avant les annonces de la Première ministre, n’apparaît pourtant pas comme relevant de l’urgence absolue.

Pourquoi devoir adopter aussi vite, sans laisser le temps au débat une réforme dont la majorité de la population ne veut pas et dont la nécessité absolue ne ressort pas de façon évidente du rapport du Conseil d’orientation des retraites, le système étant légèrement bénéficiaire cette année et faiblement déficitaire dans les années suivantes.

Les justifications de l’urgence ont été largement fluctuantes dans les discours même du Gouvernement comme le rappelait une chronique du Monde.

Une telle réforme, qui va impacter l’ensemble de la population, mais pas avec la même force, ne mérite-t-elle pas une autre approche, une autre méthode, pourtant évoquée dans le discours déjà cité. Il y était question de l’invention collective d’une nouvelle méthode, de bienveillance pour tous, de respect de chacun. Force est de constater que cet engagement n’est pas respecté sur un texte emblématique.

Pour justifier l’absence de débat, les « éléments de langage »de la majorité présidentielle pointent l’inutilité du débat, l’opposition de gauche refuserait de toute façon, par posture, de voter en faveur du texte. Pourquoi alors « perdre du temps » à dialoguer avec des gens refusant le dialogue ?

L’idée que le dialogue est une perte de temps traduit de fait une absence de volonté de recherche de compromis, peu dans la culture politique française, où l’on cherche surtout à remporter l’adhésion sur ses propres positions. L’argument avancé est ainsi parfaitement réversible et souligne les faibles marges de discussion offertes par le Gouvernement : le choix laissé aux Républicains, le choix entre 64 ou 65 ans… Pourtant d’autres voies seraient possibles, montrant justement qu’on peut inventer une nouvelle méthode.

Il faudrait quitter quelques certitudes, dont celle thatchérienne selon laquelle il n’y aurait pas d’alternative. Les partenaires sociaux, fort peu « partenaires » dans cette histoire, ont proposé d’autres solutions, jouant sur d’autres paramètres comme le taux de cotisation qu’il suffirait d’augmenter très peu (environ de 0,15% selon Michael Zemmour) pour faire disparaître le déficit prévu.

Certaines de ces alternatives sont jugées comme une ligne rouge par le Gouvernement et la mesure d’âge l’est par une large partie de la population, mais les rouges n’ont pas tous la même valeur. La proposition qui est faite va pourtant impacter lourdement les moins qualifiés, qui ont tout à la fois les carrières les plus pénibles, les plus longues, les plus hachées et qui statistiquement ont une espérance de vie plus faible que les plus qualifiés.

Le dispositif dit des carrières longues en dépit de son affichage accentue les inégalités en imposant à ceux qui ont débuté les plus jeunes de cotiser 44 ans contre 43 ans dans le régime général. Les plus favorisés sont moins touchés, entrant dans la vie active plus tard ils partent déjà fréquemment au-delà de l’âge légal, tout en disposant d’une espérance de vie plus longue, et en meilleure santé, en moyenne inférieure au seuil de 64 ans, avec de forts écarts selon les classes sociales.

Mais il s’agit ici de la clientèle électorale cœur de cible de la majorité comme le reconnaissent certains de ses responsables Celles et ceux qui vont adopter la réforme ne font pas partie de la première catégorie. La représentativité sociale des députés qui vont voter la loi est très mauvaise, particulièrement chez Les Républicains et Renaissance, les deux formations qui soutiennent la réforme. La représentativité du Gouvernement avec ses 19 millionnaires est encore plus limitée. Ainsi, ce sont celles et ceux qui seront peu affectés par cette réforme qui la défendent et vont l’adopter.

On a pourtant d’autre moyens de traiter un tel sujet de société, le travail et sa durée étant au cœur des valeurs de notre société, que de passer en force contre la majorité de la population. Utilisée comme une astuce pour sortir d’une crise, celle des Gilets Jaunes, puis dans un contexte plus pacifié, mais potentiellement explosif, sur la fin de vie, la logique des conventions citoyennes trouverait toute sa place ici.

Faire travailler une assemblée représentative pour explorer les différentes options en toute indépendance, proposer des scénarios de réforme, en acceptant « sans filtre » que la non-réforme soit une option si elle est justifiée, serait une façon noble de la part de quelqu’un qui se dit « dépositaire aussi des divisions qui se sont exprimées, et des différences, et en veillant chaque jour au respect de chacun, et en continuant d'œuvrer à une société plus juste et à l'égalité entre les femmes et les hommes » de construire une politique avec la population et non contre elle.

Une façon certaine d’entrer dans l’Histoire.

Sylvain Rotillon

Géographe

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