L'avenir n'est jamais sûr, mais il se construit aujourd'hui

Si on ne produit pas sans travail, il ne s'ensuit pas qu'il ne faille pas se poser la question de ce que l'on produit. Faire le tri entre les biens et services essentiels et nuisibles ne peut que conduire à refuser la société actuelle et à agir pour sa transformation.

Au début de cette crise sanitaire en France, l’heure était au changement de modèle, du moins dans les déclarations, comme celle du président de la république le 12 mars. Après un mois de confinement une tout autre chanson a commencé à se faire entendre, celle de la relance de l’économie, entrée en récession dans la plupart des pays développés. Elle se déclinait dans deux directions. L’une était celle de l’action des institutions au travers de financements nouveaux, pour « aider » les entreprises à ne pas sombrer. Aux USA, Trump signait devant les caméras un « chèque » de 2000 milliards de dollars et on parlait de distribuer sous conditions de ressources 3000 dollars aux ménages en difficulté. Le 9 avril, après seize heures de négociations tendues, l’Europe « débloquait », (laissant entendre au public qu’ils étaient cachés quelque part), 540 milliards d’euros (dont 100 milliards consacrés au chômage partiel) pour aider les entreprises à redémarrer leur activité. L’autre est celle de la conséquence attendue de ces actions, à savoir l’augmentation énorme des dettes publiques, puisqu’il n’est pas question de ne pas utiliser les marchés financiers, donc des efforts que cela impliquera nécessairement pour la réduire, une fois l’économie remise sur pied. Plus d’un an après le début de la pandémie nous en sommes toujours là. Biden a remplacé Trump et signe un chèque encore plus gros et en France une commission a été créée pour étudier les modalités du remboursement de la dette Covid. On entend déjà se fredonner le refrain de l’austérité qu’imposera cette relance.

Pourtant, on devrait avoir une tout autre interprétation de ce que la crise révèle et de ce qu’il conviendrait de faire pour y répondre. Car la première chose qui saute aux yeux, non pas des experts, mais de n’importe quel citoyen, c’est que si l’économie est en crise, c’est que la production s’est arrêtée parce que les travailleurs ont cessé leur activité. Et les milliers de milliards de valorisation des actions des grandes entreprises en bourse font la démonstration ici qu’ils ne constituent en rien une richesse réelle, qui soit utile à des besoins humains grâce à des biens et des services bien concrets, car ceux-ci ne peuvent être produits que si des travailleurs les créent. Sans travail, il n’y a pas d’économie qui puisse fonctionner.

Cette vérité n’est d’ailleurs pas niée par les entrepreneurs et les gouvernements qui veulent justement remettre le plus vite possible les travailleurs à leurs postes, mais le problème est qu’ils n’imaginent pas que cela puisse se faire autrement qu’en revenant à l’état de départ, voire à l’aggraver en augmentant la durée du travail ou en diminuant les normes environnementales qui seraient des freins à la reprise. Alors que ce serait une occasion unique pour réfléchir sur cette aberration qui fait cohabiter des centaines de millions d’« hommes inutiles » comme les qualifie Pierre-Noël Giraud, c’est-à-dire des humains qui ne trouvent plus une place dans la division du travail, et d’autres centaines de millions de travailleurs dont on cherche à augmenter le temps contraint, (remise en cause des 35h en France, travail du dimanche, recul de l’âge du départ à la retraite), à rebours d’une évolution historique dans laquelle le mouvement ouvrier a joué un rôle essentiel.

Cette politique de relance fait du travail une variable d’ajustement et n’a pas d’autre boussole que le PIB, à la fois comme indicateur de richesse mesurant une croissance dont on n’interroge pas le contenu, et comme indicateur d’endettement que des ratios sans fondements édictent en table de la loi décrétant ce qu’est une bonne conduite. Ce faisant, nonobstant quelques aménagements nécessaires, comme une modification de nos systèmes de santé, (mais le rapport de la CDC sur la prochaine réforme de l’hôpital n’incite pas à penser que cela se fera pour le bien de tous), ce serait le retour au business as usual qui serait la cible à atteindre.

Pourtant, un autre enseignement crucial que cette crise nous apporte, c’est de nous permettre de hiérarchiser un peu dans l’immensité des biens et des services produits, ceux qui sont vraiment absolument nécessaires, au sens où ils répondent à des besoins qui ne sont pas seulement créés par des publicitaires habiles, mais qui sont des nécessités objectives pour le développement harmonieux des humains. C’est d’autant plus important que l’on sait que la crise environnementale nous conduit aussi à réfléchir sur nos modes de production et de consommation. Voilà plus de trente ans que les discours s’enflamment sur cette nécessité sans que nos émissions de gaz à effet de serre ne diminuent, ni que nos forêts ou que la biodiversité soient préservées. Et ces dérèglements ne sont pas sans liens avec l’apparition de nouvelles pandémies comme l’avertissait notamment le rapport Global Trends 2025 du National Intelligence Council des Etats- Unis publié en 2008.

            Quoi qu’il en soit, exogène ou non, la Covid-19 se conjugue avec le réchauffement climatique pour mettre à l’ordre du jour, non pas le retour à l’état antérieur, mais une réelle refonte de nos sociétés.

Reprendre le travail évidemment, mais pour faire quoi ? Bien sûr de quoi se nourrir, se loger, s’habiller, se déplacer et là les besoins d’une grande partie de la population mondiale ne sont pas satisfaits. Bien sûr se soigner, s’éduquer, se divertir, communiquer et là-aussi il y a des progrès à faire et des inégalités à combattre. Mais au lieu de prendre le problème à l’envers, c’est-à-dire en se donnant a priori un niveau de PIB à atteindre et un taux de croissance à respecter, il faudrait d’abord se demander ce qui nous est vraiment utile, mettre la valeur d’usage avant la valeur d’échange. Et réduire le temps de travail contraint pour tous ceux qui en ont un, tout en faisant tout pour qu’il n’y ait plus d’hommes inutiles. Le PIB augmentera-t-il après ? Peu importe si tout le monde vit mieux.

Quant à créer de la monnaie, que ce soit pour la distribuer aux ménages ou aux entreprises sans se soucier de ce qu’elle sert à acheter ou à investir, c’est prendre le grand risque de la voir se traduire en biens inutiles, (trois smartphones par personne par exemple), nuisibles, (augmenter la production d’armes) ou en services superflus (développer les agences de publicité). Ce que le confinement nous a montré, c’est la nécessité de services publics produisant des biens communs : santé, communications, (qui permettent actuellement de maintenir un minimum de liens sociaux dont on commence à comprendre l’importance), d’hygiène, (éboueurs), sécurité, (police, pompiers), énergie, eau, éducation, recherche, … qui continuent heureusement à être fournis a minima grâce au sens de la collectivité qui se manifeste davantage dans des catégories de travailleurs sous-payés (éboueurs, infirmières, facteurs, …) que chez les acteurs des marchés financiers qui s’inquiètent pour le rendement de leurs titres ou chez les dirigeants européens qui se chamaillent pour savoir quoi faire.

Mais rien ne se fera sans qu’un mouvement social d’une force suffisante ne l’impose et dont je me garderai bien d’imaginer la forme qu’il pourrait prendre, (et encore moins qu’il devrait prendre). Car s’imaginer que les gouvernements actuels pourraient être à l’initiative pour mettre en œuvre les orientations que je suggérais ci-dessus, ou compter sur la clairvoyance d’un Bill Gates ou d’un Elon Musk pour infléchir la logique de leurs machines à profit, c’est accepter de subir encore très longtemps le monde où nous sommes et accélérer sa course vers le mur climatique et une biodiversité déclinante, grosse de pandémies futures. La mise à pied du PDG de Danone, patron se voulant « social » mais se heurtant aux objectifs de rendement fixés par ses actionnaires, donne une petite idée de la marge de négociation que les pouvoirs économiques actuels sont capables de supporter sans réaction immédiate de leur part.

Comme toujours, l’avenir reste ouvert mais il est en train de se construire maintenant et nous en sommes tous les acteurs. Ne pas le connaître n’implique pas qu’on ne puisse pas agir. Sans doute moins en fonction d’un futur qui n’est pas encore là que d’une situation actuelle que nous refusons de perpétuer. Les révolutions ne se passent jamais comme l’avaient prévu ceux qui en apparaîtront après coup comme les acteurs. Et c’est d’ailleurs quand on a une idée trop précise de l’organisation sociale que l’on souhaite que l’on va au désastre, en cherchant à toutes forces à conformer la réalité qui se dérobe à nos vœux à l’idéal dont nous avions rêvé. En revanche savoir ce que l’on refuse absolument est une boussole utile pour avancer.

Et que ceux qui auraient tendance à me taxer d’idéaliste prenant ses rêves pour la réalité réfléchissent un peu à la Commune de Paris dont on commémore cette année les 150 ans. En moins de 80 jours, (le temps qu’il fallait pour faire le tour du monde), elle a, dans une situation de guerre ouverte, assiégée de toutes parts, sans aucune « élite » pour l’orienter, mis en œuvre des réformes, (séparation de l’église et de l’État, suppression de la peine de mort, égalité salariale homme/femme, éducation gratuite, …), qui pour certaines seront prises bien plus tard et après des luttes sociales intenses et pour d’autres, comme l’égalité salariale, qui sont encore à venir. Ce qu’un peuple de quelques milliers d’âmes, considéré avec mépris ou condescendance par les élites d’alors a réussi à faire en si peu de temps ne peut que rendre confiant dans la capacité d’une humanité qui a conscience de ce qu’elle ne veut plus est capable de faire. Et que Macron ne souhaite pas commémorer la Commune ou qu’un « historien » comme Pierre Nora l’approuve au motif qu’elle n’aurait rien apporté à l’histoire de la République, ne peut que nous pousser à étudier son histoire et à en tirer les leçons qui s’imposent pour aujourd’hui.

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