Répondre aux pandémies et les anticiper

La crise sanitaire a surpris tous les Etats qui se sont vus obligés de réagir dans l'urgence. Mais cette pression de l'urgence n'est due qu'au manque d'anticipation de la crise. La comprendre comme une crise exogène et non systémique, profondément liée à notre mode de production et de consommation, ne permettra pas de mieux répondre aux prochaines pandémies qui s'annoncent.

Répondre aux pandémies et les anticiper 

La crise sanitaire a frappé le monde entier avec les mêmes conséquences pour tous. Il est toutefois frappant de constater qu’elle n’a pas conduit à des réponses identiques de la part des pouvoirs publics. Ni aux mêmes résultats en termes de décès. La Corée ou Singapour n’ont pas eu à déplorer beaucoup de morts, contrairement à l’Italie, la France ou l’Espagne. Compte tenu des résultats obtenus et des différences de politiques publiques de protection mises en place, il est naturel de se poser la question de la comparaison de ces diverses réactions. Les pays qui ont eu relativement moins de morts que les autres le doivent-ils aux politiques mises en place ?

Répondre à cette question n’est pas aussi simple qu’on pourrait le penser. D’une part parce que d’autres facteurs semblent jouer un rôle dans la propagation et les conséquences létales de la pandémie. C’est par exemple le cas du climat, le virus se propageant plus facilement quand la température est autour de 8°C et que le taux d’humidité dépasse les 60%. C’est aussi le cas de la démographie, puisque ce sont les plus âgés qui sont le plus touchés, (les plus de quatre-vingts ans ont une probabilité 10 000 fois plus importante de décéder que les moins de vingt-ans), les pays ayant proportionnellement plus de jeunes seront moins touchés que les autres. C’est sans doute ce qui explique que les pays d’Afrique centrale, qui ont une démographie très jeune, soient moins touchés que les « vieux » pays européens. Et cela malgré un système de santé beaucoup moins performant.

D’autre part, parce que ces politiques n’ont pas été implémentées en même temps et que la pandémie elle-même n’a pas touché les différents territoires à la même date. Pour pouvoir comparer l’efficacité des politiques adoptées, il faut prendre quelques précautions. C’est le travail qui a été fait par l’association Rogues, un collectif d’universitaires qui a produit plusieurs vidéos sur la pandémie et dont je résume les principaux résultats dans la suite de ce texte.[1]

 

L’étude Rogues 

Le point de départ de cette étude, c’est le constat qu’on ne peut pas comparer les politiques publiques à la même date, (par exemple en notant le nombre de morts à cette date), parce que la maladie n’a pas démarré en même temps. En France, le Haut-Rhin a été touché en premier et a connu ses premiers morts bien avant l’Ile de France. A une date donnée, on peut constater que plus les territoires ont été touchés tard, moins il y a eu de morts.

En France, la politique qui a été décidée est celle du confinement strict de la plus grande partie de la population. Et même s’il a été réalisé avec moins d’atteintes à la liberté individuelle qu’en Chine, (où des habitants ont vu leur porte soudée pour les obliger à rester chez eux), il a été mal vécu par une part importante de la population et donné lieu à des effets négatifs comme des dépressions ou des insomnies et du stress post-traumatique. Ce qui a conduit à des interrogations sur le bilan qu’il fallait en tirer. Le confinement a-t-il été si efficace ?

Pour en juger, il faut comparer les différents départements en référence à leur premier mort. Par exemple, Paris est touché avant la Seine-Saint-Denis et il connaît son premier mort douze jours avant son confinement, quand la Seine-Saint-Denis le connaît neuf jours avant le sien. On peut ainsi affirmer que le plus faible nombre de morts de la Seine-Saint-Denis est dû à un confinement qui a commencé trois jours plus tôt que Paris. Ce résultat se confirme en regardant d’autres départements, qui ont d’autant moins de morts qu’ils se sont confinés plus tôt. Et d’autant moins qu’ils se sont confinés pour certains avant même leur premier mort. Ainsi, confiner sauve des vies et un confinement commencé trois jours plus tôt aurait conduit à deux fois moins de morts pendant le premier pic épidémique.

Dans une seconde partie, l’étude compare avec la même méthode non plus des territoires d’un même pays soumis à la même politique, où ce qui fait la différence c’est la date de sa mise en œuvre, mais des politiques différentes. Cinq pays sont étudiés, l’Italie, la France, l’Allemagne, la Suède et la Grèce. Un premier résultat c’est que les pays sont d’autant moins touchés qu’ils ont été atteints par l’épidémie plus tard, pouvant ainsi s’adapter en tirant des leçons de ceux qui avaient été touchés avant eux. Ce qui ressort de cette étude, c’est que sur les cinq pays considérés, seule la Grèce a eu des résultats nettement meilleurs en termes de décès, sans doute grâce au fait qu’elle a été touchée plus tard que les autres et que son confinement a été très respecté. L’autre enseignement c’est que si l’Allemagne n’a finalement pas fait nettement mieux que ses partenaires, elle a obtenu ce résultat avec une politique très différente, sans confinement et à base de tests et d’isolement des personnes contagieuses, et donc moins liberticide et susceptible de moins de « dommages collatéraux » dus à l’isolement.

 

Comment lutter contre la crise sanitaire et ses conséquences économiques ?

On vient de voir que plusieurs politiques sont possibles et qu’on peut les comparer pour juger de leur efficacité relative. Évidemment, il faudrait continuer ce type de travaux, les étendre à d’autres pays, y inclure d’autres réponses, comme celle de la Corée qui n’a pas utilisé le confinement le remplaçant par des tests, l’isolement des contaminés et le port du masque, (déjà acquis depuis longtemps dans ce pays). Cette politique semble d’ailleurs être de loin la meilleure et elle est proche de celle suivie en Allemagne. En France, compte tenu de l’abandon de la production de tests et de masques, associé à la réduction des investissements en lits de réanimation il n’y avait plus que le confinement strict qui permettait de ne pas submerger les services de réanimation. Mais ce ne sont que des réponses soumises à la pression de la pandémie qui se développe, prises le plus souvent dans l’urgence.

Ce manque d’anticipation a conduit à la crise économique, induite par l’arrêt de nombreuses productions et pose maintenant la question des conditions dans lesquelles doit se faire la reprise nécessaire. Et là aussi, puisque c’est le confinement qui a provoqué cette crise économique que tous les économistes s’accordent à trouver beaucoup plus importante que celle de 2008, la seule réponse possible est le déconfinement, au risque de relancer la pandémie, puisque l’immunité collective est loin d’avoir été atteinte.[2]

Christian Gollier[3], répond à la question de la politique à suivre en la posant a priori comme un arbitrage entre le confinement, qui a des coûts sociaux importants, (évalués à 3% du PIB par mois en France), et le déconfinement qui comporte lui des risques de relance de l’épidémie et donc des coûts humains tout aussi importants. Or les seniors ont une probabilité d’hospitalisation et un risque de décès, une fois infectés, beaucoup plus importants que les adultes, qui sont eux-mêmes plus exposés que les jeunes. Il en conclut que la politique optimale consiste à déconfiner à 100% les jeunes, à 70% les adultes et à laisser les seniors confinés le temps qu’une immunité collective s’installe. Bien sûr, il reste de nombreuses incertitudes, liées aux valeurs choisies pour calibrer le modèle et en particulier celle accordée à la vie humaine. Ce qui fait qu’il est aujourd’hui impossible, si on suit cette proposition, de savoir combien de temps il faudrait encore confiner les seniors, alors que l’on sait que le confinement a pour eux des conséquences psychologiques très importantes.

 

Anticiper pour ne pas subir et décider dans l’urgence

Si nous sommes obligés à des arbitrages dans l’urgence, c’est parce que la crise est pensée uniquement à court-terme. C’est profondément lié à la conception qu’elle est due à une cause exogène. Celle-ci bouleversant le fonctionnement du « monde d’avant », la question qui se pose « naturellement » est alors celle de savoir comment le retrouver, alors que son caractère systémique imposerait au contraire de le transformer.

Pourtant depuis les années 2000 les épidémies de SRAS, de grippe aviaire, d’Ebola, … auraient dus nous alerter. Et nous sommes avertis depuis longtemps que le réchauffement climatique risque de libérer de nombreux virus en dégelant le permafrost sibérien, dont celui de la grippe espagnole qui fit des dizaines de millions de morts.

Et non seulement ces signaux n’ont pas été entendus, mais nombre de décisions ont été prises, comme l’arrêt des subventions pour la recherche publique sur les virus corona dès 1997, ou la délocalisation de la fabrication des tests, masques ou appareils de réanimation, conduisant aujourd’hui à une concurrence contreproductive entre les pays qui s’en sont dépourvus pour en obtenir des pays producteurs. Toutes ces décisions ont été prises sous la caution de l’idéologie néolibérale consistant à réduire le rôle de l’État dans la construction de services publics échappant à la sphère marchande. Ce qui explique que tous les pays ayant suivi cette voie, ont été contraints d’agir dans l’urgence en étant dépourvus des moyens qu’ils s’étaient évertués à réduire depuis plus de trente ans. Avec des centaines de milliers de morts dont une bonne part aurait pu être évitées. Espérons que cette crise permettra de faire les réformes qui permettront de réagir plus vite et mieux à la prochaine que tous les épidémiologistes annoncent inévitable.

Il y faudra d’ailleurs plus que des relocalisations de production ou des services publics de santé renforcés, car ces réformes nécessaires ne sont malgré tout qu’une réponse à une crise déjà présente, alors qu’il faudrait chercher à en réduire le risque d’apparition. Ce qui est en jeu c’est l’ensemble de notre mode de production et de consommation, qui favorise la perte de biodiversité et la déforestation et chasse les espèces sauvages hors de leur biotope naturel conduisant à des zoonoses. Le problème est global, comme celui du changement climatique et pour l’instant il est difficile de penser que nous allons dans la bonne direction. C’est notre responsabilité de citoyens du monde de choisir des gouvernements qui agissent autrement que ceux qui ont été aux commandes depuis la fin des années 80.

 

[1] Pour avoir accès à l’étude initiale voici l’adresse du site où elle est disponible : https://www.youtube.com/watch?v=SvvO7ximvXU

[2] Elle a d’ailleurs été freinée par le confinement, mais de plus, les connaissances acquises sur le virus ne permettent pas pour l’instant d’être certain de l’immunité qu’auraient ceux qui ont été contaminés puis guéris.

[3] ("Cost-benefit analysis of age-specific deconfinement strategies", Toulouse School of Economics, Avril 2020

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