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Billet de blog 25 janv. 2022

Remettre les derniers de cordée au premier plan

La crise sanitaire est toujours là, mais le « quoi qu'il en coûte » beaucoup moins, surtout pour les derniers de cordée, tous ceux qui étaient jugés si essentiels au premier confinement.

Gilles Rotillon
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Jeudi 26 mars 2020, lors de Vous avez la parole, l’émission de France 2 consacrée au corona virus, le ministre de la santé, Olivier Véran, a été interpellé sur la responsabilité du gouvernement dans l’évolution dramatique de la crise sanitaire, qui aurait pu être réduite si les mesures nécessaires avaient été prises plus tôt. Face à lui, le professeur Juvin et une infirmière dénonçaient vivement les pénuries de toutes natures qui rendaient si difficile l’action des soignants. 

Les services publics mis en tension

Dans sa réponse, Olivier Véran expliquait que la France n’avait pas plus mal ni moins tardivement réagi que les autres pays, qui souffraient aussi de ces pénuries. Si responsabilité il y avait, c’était de l’ordre de l’impossibilité à garantir le risque zéro, pas un État, fut-il le plus puissant, ne pouvant assurer qu’il aurait, le jour venu, face à une crise inédite de cette nature, les moyens matériels d’y faire face.

Mais il faut souligner l’immense point aveugle de sa réponse qui est en même temps la réponse à la question qui lui était posée sur la responsabilité du pouvoir dans la crise. Car, si la France n’a pas été une exception dans cette situation inédite, c’est surtout parce que tous ces pays ont depuis plus de trente ans, mis en tension leurs services publics de santé, avec des critères de rendement et de réduction des coûts qui les ont terriblement fragilisés.

Pour ne prendre qu’un exemple, entre 2003 et 2016, ce sont 64 000 lits qui ont été supprimés en France. Et s’il a été de bon goût d’applaudir au dévouement des soignants, (qui ont pris hélas des allures de sacrifice pour beaucoup), on ne dira jamais assez ce que nous leur devons. Mais il faut aussi souligner que les cris qu’ils poussent sur leurs conditions de travail à l’hôpital depuis longtemps avec obstination, ont été poussés en vain face à un gouvernement resté sourd à leur détresse. Ils en paient maintenant le prix, nous avec, et ce ne sont pas nos applaudissements qui vont résoudre le problème. Et il n’y a pas que le système de santé qui a été laminé dans tous les pays où le credo libéral s’est répandu comme un virus, il faudrait aussi parler de la recherche, axée sur le court terme excluant ainsi les virus de type corona dont on sait depuis au moins vingt ans le risque qu’ils recèlent. Ou encore de la politique industrielle, qui a délocalisé les productions, notamment en Chine (comme pour les masques, où la dernière entreprise française qui en fabriquait était en faillite quand la pandémie s’est produite).

L’individualisme méthodologique

Ce constat de l’échec d’une politique, notre « prix Nobel d’économie » Jean Tirole, le fait aussi dans une tribune du Monde quand il souligne que l’on a sous-investi dans l’éducation et la formation continue, que l’on néglige le combat contre le changement climatique et « diverses autres politiques qui limiteraient les dommages causés à la prochaine génération ». Il insiste sur la nécessité « d’investir dans des systèmes de santé efficaces et promouvoir la recherche qui nous permettra de répondre rapidement aux menaces émergentes ». Il note enfin les dilemmes éthiques insupportables dans lesquels le sous-équipement des hôpitaux place le personnel médical. On ne peut qu’être d’accord avec ces propos. En revanche, il est plus discutable d’en attribuer la responsabilité au fait que « les peuples ont une mémoire courte » et que la solution passe par la conviction des citoyens et pas par des changements profonds de politique et la remise en cause de nos modes de production et de consommation. Son individualisme méthodologique ne voit dans les peuples que des individus identiques, tous englobés dans un « nous » peu regardant des différenciations sociales et des capacités réelles d’action et qui met sur le même plan le SDF et le milliardaire, ou l’infirmière qui manifeste et le politique qui reste sourd à ses appels.

Une nouvelle solidarité

Il souhaite que cette crise soit génératrice d’une nouvelle solidarité, et qui ne serait pas d’accord avec cet espoir, mais l'emploi d'un « nous » globalisant qui étale la responsabilité sur tous est justement un des obstacles qui fait que les barrières à l'action collective soient si difficiles à franchir. Une « nouvelle solidarité » n’arrivera que si les inégalités cessent d’augmenter et qu’à la sortie de la crise, la relance de l’économie en privilégiant la compétitivité ne prenne pas le pas sur l’arrêt du démantèlement des services publics.

Le président de la république a évoqué dans un de ses discours la nécessité d’un changement de modèle. Mais cela ne se fera pas par une prise de conscience subite de nos politiques qui d’un coup feraient le contraire de ce qui nous a mené dans l’impasse où nous sommes. Comme à chaque changement sociétal majeur, il y faudra l’action des peuples et ce n’est pas une question de budget disponible.

Poser la question ainsi c’est donc accepter le modèle actuel et en rester à une question comptable qui risque fort de déboucher sur le cercle infernal de l’endettement « insupportable », puis des coupes « nécessaires » pour finir par l’austérité imposée, comme on l’a déjà vécu en Europe depuis la crise de 2008.

Une question de sens

Ce qui manque, ce n’est pas l’argent, dont la création par la politique de quantitative easing mise en œuvre par la BCE par milliards, montre bien qu’elle ne règle rien. Ce qui crée de la valeur c’est le travail, comme le montre la baisse brutale du PIB suite à l’arrêt de nombreuses entreprises.

Ce qui manque ce sont davantage de biens et de services publics qui garantissent un espace non marchand hors de la propriété privée. Ce qui manque c’est la réduction des inégalités, dont l’accentuation rend de plus en plus difficile l’émergence de cette nouvelle solidarité qu’espère Jean Tirole.

Pour tout cela, il n’y a pas d’abord des questions de budget, mais une question de sens. Dans quelle société aimerions-nous vivre ? Une société marquée par les exclusions de toutes natures, les injustices, le surtravail des uns associé au chômage des autres, la surconsommation cohabitant avec l’insuffisance alimentaire ou une société où l’épanouissement de tous serait l’objectif essentiel ?

Des trésors de créativité

Ce que nous a appris le confinement, sans doute nécessaire dans la situation actuelle de sous-investissement dans l’hôpital public pour limiter l’expansion de la maladie, c’est que s’il a de lourds effets négatifs, (détresse psychologique, troubles mentaux, épuisement émotionnel, dépression, troubles de l’humeur, irritabilité, colère, insomnie et stress post-traumatique), il révèle aussi que les humains ne peuvent pas vivre longtemps loin les uns des autres. On peut constater par exemple, en surfant sur le net, avec quels trésors d’imagination, de créativité, les individus tentent de préserver un minimum de rapports sociaux, via les écrans, les vidéos qu’ils réalisent et s’envoient ou les interactions à distance directes, comme ce parisien qui, tous les jours, organisait un jeu entre les habitants de sa rue qui venaient à leurs fenêtres.

Et il y a plus que ces interactions spontanées pour retrouver une vie sociale « normale ». Il y a aussi le travail qui s’est poursuivi dans cette période de confinement, qui tient une place fondamentale dans les rapports sociaux.

Avec le confinement, quels sont les travaux qui ont perdurés ? Évidemment tous ceux qui concernent la santé, (des soins hospitaliers au ramassage des déchets ménagers ou la recherche de vaccins) et ceux qui les font s’y adonnent sans compter leur peine et sans calculer les risques qu’ils prennent. Mais aussi tous ceux qui sont dans le ravitaillement (commerçants, caissières, manutentionnaires, chauffeurs) ou dans la sécurité (pompiers, policiers) indispensables à l’intégrité physique.

L’utilité sociale des derniers de cordée

Ce qui caractérise tous ces travaux en ce moment si particulier, c’est que ce qui les valorise, ce n’est pas d’abord une valeur d’échange source d’un profit qu’il faudrait maximiser, mais au contraire la valeur d’usage qu’ils apportent à la collectivité en maintenant les conditions minimales d’une vie désirable. Ce n’est pas le salaire (trop faible) qui motive ceux qui travaillent à continuer, c’est la conscience qu’ils sont indispensables à l’humanité dont ils sont membres. Le « travail » qui continue change de finalité et redonne un sens à des activités qui l’avaient perdu. L’un des enjeux de la sortie de la crise sanitaire sera de ne pas retomber dans l’organisation sociale qui prévalait avant la crise sanitaire. Et malheureusement de nombreux signes indiquent que ce n’est pas le chemin que le gouvernement envisage de suivre.

Car ce ne sera pas facile … Une des grandes forces du capitalisme est précisément de convaincre ceux qui en souffre qu’ils méritent leurs places et qu’ils ne peuvent rien espérer de mieux que l’espoir de bénéficier un jour des bienfaits que les premiers de cordée leur dispenseront grâce au « ruissellement ». C’est la réponse intemporelle de l’ordre naturel des choses que les dominants ont toujours donnée pour justifier leur pouvoir. Ordre divin au temps de la royauté, ordre des talents innés aujourd’hui.

C’est pourquoi, pour tirer les leçons du confinement, il faudrait que tous ceux qui font aujourd’hui la preuve de leur utilité sociale se réunissent dans la manifestation publique de leur refus commun de redevenir les derniers de cordée qu’ils étaient avant cette crise et expriment leurs doléances, comme l’avait fait le peuple français avant 1789. Il n’est pas sûr que cela suffise, mais c’est sans doute un premier pas nécessaire. Et ce devrait être au coeur des débats de la présidentielle à venir en place de l'insécurité ou de l'immigration, dérivatifs soigneusement entretenus par des médias préférant l'audience à l'information.

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