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Billet de blog 26 juil. 2022

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Un compromis à sens unique

L’éditorial du Monde des dimanche 24 et lundi 25 juillet 2022 est riche d’enseignements. Ce texte vante l’avancée de « la culture du compromis si étrangère à notre pays ». Un compromis qui ressemble davantage à une compromission entre les droites qu'à une « culture » nécessaire à la démocratie.

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L’éditorial du Monde des dimanche 24 et lundi 25 juillet 2022 est riche d’enseignements. Ce texte vante l’avancée de « la culture du compromis si étrangère à notre pays » (comme le fait bien connu qu’il est irréformable) que révèle l’adoption en première lecture le 22 juillet du projet de loi sur le pouvoir d’achat. Notant que le gouvernement sait maintenant qu’il ne trouvera jamais de majorité automatique pour voter ses textes, l’auteur constate qu’il est contraint de « multiplier les gestes d’écoute et de disponibilité sans trop céder aux surenchères rencontrées sur sa route ». Cette stratégie est visiblement couronnée de succès, puisque « la version adoptée par les députés est assez proche de celle qui avait été initialement présentée ». On pourrait évidemment s’interroger sur la nature de ce « compromis » qui revient à faire adopter un texte en acceptant quelques concessions venant de la droite LR. Mais l’éditorial se garde bien de le faire et on ne saura pas quelles sont ces concessions, la seule chose qui compte étant qu’elles existent, quelles qu’elles soient, pour se féliciter de cette culture du compromis, certes encore « balbutiante » mais bien présente.

On peut imaginer sans peine que la suite des débats à l’Assemblée nationale risque fort de ressembler à ce premier exemple. Un gouvernement qui « multiplie les gestes d’écoute » à droite et LR qui en profite pour accentuer encore la politique néolibérale en cours.

Autrement dit, le « compromis » que vante si bien l’éditorial du Monde, c’est l’accentuation de la politique actuelle vers la droite. On en a eu un exemple avec la suppression de la taxe sur l’audiovisuel, votée le 23 juillet dans le projet de loi de finance rectificative, là-aussi au nom de la défense du pouvoir d’achat. Étant compensée par la TVA (du moins en principe), cela implique que celle-ci sera amputée de plus de trois milliards d’euros qui manqueront donc à des services publics dont on se garde bien de dire lesquels, l’important étant que cette mesure soit adoptée (sans parler de la perte d’indépendance des médias audiovisuels publics). On peut penser que le même journaliste se félicitera de l’adoption de la future réforme des retraites avec le soutien de LR au prix d’un allongement de l’âge de départ.

Ce qui compte c’est que ces compromis soient obtenus, montrant ainsi que ceux qui les acceptent sont des partis « à culture gouvernementale », fussent-ils d’opposition. Que la culture gouvernementale soit orientée à sens unique vers la droite est de peu d’importance. Que les mesures en question soient temporaires, souvent régressives, comme cette détaxe sur l’essence qui a profité davantage aux plus aisés qu’aux plus pauvres comme le souligne un récent rapport du Conseil d’analyse économique, que l’inflation soit surtout due, au-delà des effets de la guerre en Ukraine, à la préférence des entreprises à verser des dividendes plutôt qu’à augmenter les salaires (un classique conflit de répartition entre capital et travail que le journaliste doit sans doute trouver dépassé), qu’elles soient non contraignantes comme la prime Macron dont rien ne dit que le relèvement se traduise par son augmentation, qui de toute façon ne touchera qu’un nombre limité de salariés, n’empêche pas le journaliste d’affirmer que le refus du projet de loi revient à « s’opposer à des mesures destinées à protéger les plus fragiles contre les méfaits de l’inflation. » Soit de reprendre « sans filtre » la rhétorique du gouvernement pour défendre son projet.

L’autre intérêt de ce texte c’est l’analyse qu’il nous propose des forces politiques en présence. On l'a vu, LR est un parti à « culture gouvernementale ». C’est aussi le cas du PS qui, en s’abstenant, cherche à maintenir une difficile ligne de crête entre son appartenance à la Nupes et son refus de voter contre un projet si visiblement favorable aux plus fragiles. C’est sans doute cette position d’équilibriste que pousse l’auteur de l’éditorial à trouver la culture du compromis « balbutiante ». Nul doute que si le PS avait voté le texte il l’aurait trouvée meilleure. Pour le RN, qui n’est pas (encore, car il fait peu de doute que s’il continue sur cette ligne, il aura les grâces du journaliste) un parti à « culture gouvernementale », il s’est fort heureusement rallié au projet arguant que « tout était bon à prendre pour améliorer l’ordinaire des plus fragiles », adoptant donc le même point de vue que celui défendu dans l’éditorial. Enfin, le vilain petit canard, décidément indécrottable, opposant systématique et se moquant clairement des plus fragiles, c’est LFI qui n’a qu’un « rôle caricatural de trublion[1] à la fois théâtral et impuissant ». En « multipliant les tentatives d’obstruction, refusant toute forme de compromission avec un texte accusé de jouer "contre les salaires"[2] », LFI prend le risque de s’engager dans une impasse.[3]

Que LFI soit impuissant c’est un fait qui est un résultat des dernières élections. Il n’a absolument pas la possibilité de faire passer des textes proches de ses orientations. Mais pourquoi l’accuse-t-on de refuser le compromis quand ce dernier ne fonctionne que dans un seul sens ? Quand le gouvernement propose des mesures mal ficelées pour le « pouvoir d’achat », la culture du compromis implique qu’on les approuve pour l’essentiel. Quand LFI propose un smic à 1500 euros ou l’indexation des salaires (des mesures qu’il est difficile de caractériser comme jouant contre les salaires mais que le journaliste doit considérer comme étant « de la surenchère »), leur refus par LREM et LR n’est pas un signe d’absence de cette culture du compromis. L’impuissance de LFI est moins due à ses positions qu’à ce refus du compromis que lui oppose systématiquement, de manière caricaturale et théâtrale, le gouvernement.

[1] Nul doute que le port obligatoire de la cravate faciliterait beaucoup la respectabilité de LFI à l’Assemblée et l’éloignerait de cette image de « trublion » si dégradante !

[2] Si le refus d’augmenter le Smic ou celui d’indexer les salaires sur l’inflation, en proposant des mesures à la fois coûteuses pour les finances publiques, (qui se paieront donc d’une baisse de qualité dans les services publics et indirectement par une pression plus forte sur les revenus qui devront compenser cette baisse, et surtout ceux des « plus fragiles »), et temporaires ne sont pas des mesures « contre les salaires », on se demande bien ce que pourraient être de telles mesures.

[3] Plus exactement, la responsabilité en revient entièrement à Jean-Luc Mélenchon « misant à tort sur un scénario de crise débouchant sur une dissolution rapide de l’Assemblée nationale ». Que le journaliste lui attribue cette stratégie en imaginant qu’il est capable de l’imposer à des troupes sans esprit critique relève moins de faits avérés (que Mélenchon ait un rôle important dans LFI est une évidence, qu’il l’exerce sans limite l’est beaucoup moins) que de l’idée préconçue que le journaliste s’est construite sur ce mouvement sans culture gouvernementale. Que doit-il penser de Macron et de ses relations avec LREM et ses ministres !

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