Un conte tragique : Leo Szilard, la LPR et le Sars-CoV-2

Que faire pour arrêter le progrès scientifique? Rien de plus que de continuer sur la voie que nous ouvre la LPR et qu'organise l'Agence Nationale de la Recherche (ANR)

La LPR a été finalement adoptée par un passage en force malgré l’opposition de la majorité des universitaires. Il y a bien sûr eu l’amendement voté tard dans la nuit permettant le recrutement local de personnels enseignants sans passer par la voie habituelle de la qualification des nouveaux docteurs par le Conseil National des Universités, instance élue d’enseignants-chercheurs, certes pas parfaite, mais offrant malgré tout des garanties minimales de débats contradictoires. L’ouverture de recrutements locaux sans validation préalable par les pairs est la porte ouverte à tous les clientélismes et est cohérente avec la création de CDI sur des projets précaires qui vient remettre en cause le statut des maîtres de conférence. Ce sont ces nouveautés qui ont eu la plus grande couverture médiatique, sans doute à cause de leur rupture brutale avec les règles fixant le fonctionnement des carrières universitaires, associées à la remise en cause du principe constitutionnel d’indépendance des enseignants-chercheurs qui, contrairement à ce qu’a dit Frédérique Vidal, ne sont pas des fonctionnaires comme les autres en vertu de ce principe d’indépendance.

Mais ce ne sont pas les seules raisons, quoique largement suffisantes, qui expliquent la réaction hostile des universitaires. Ce seraient plutôt les gouttes de trop qui font déborder le vase, ce dernier menaçant déjà largement de le faire depuis que la recherche est pilotée par des appels à projets sous la tutelle de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR). De fait, ce qui sclérose de plus en plus l’organisation de la recherche, non seulement en France, mais dans le monde entier, c’est ce mode de financement institué par les appels d’offre lancés par l’ANR ou ses équivalents étrangers qui implique une précarisation et une privatisation accrues de la recherche.

Et je ne vois pas de meilleur moyen pour faire comprendre au lecteur peu au fait de l’activité des chercheurs les conséquences de cette organisation, que de reproduire ci-dessous un texte de Leo Szilard, qui savait ce que « recherche » veut dire.

Léo Szilard était un grand physicien, un des « pères » de la première bombe A et un des théoriciens du projet Manatthan, dans le cadre duquel il a, avec Enrico Fermi créé la première réaction nucléaire en chaîne. Et s’il a incité Einstein à écrire à Roosevelt pour lui demander de construire une bombe atomique avant l’Allemagne nazie, il a toujours été un pacifiste militant, partisan d’une utilisation seulement dissuasive de la bombe. C’est pourquoi, après Hiroshima et Nagasaki, il crée en 1946, encore avec Einstein, un Comité d’urgence des scientifiques qui lutte contre les armes nucléaires, ce qui lui vaudra le prix Nobel de la paix en 1962. Il savait donc de quoi il parlait quand il s’interrogeait sur les conséquences du progrès scientifique. Dans une nouvelle de science-fiction écrite en 1961, La fondation Mark Gable, il explique comment faire si on voulait retarder le progrès scientifique. Sa réponse mérite d’être connue au moment où la loi de programmation de la recherche a été votée malgré la forte opposition des chercheurs. J’en reproduis donc ci-dessous un extrait significatif :

 

« Eh bien, dis-je je crois que ce ne serait pas difficile. Ce serait même très facile en fait. Vous pourriez créer une Fondation, dotée de trente millions de dollars par an. Les chercheurs impécunieux pourraient demander une subvention, à condition que leurs arguments soient convaincants. Organisez dix comités, composés chacun de douze savants, et donnez-leur pour tâche de transmettre ces demandes. Enlevez à leurs laboratoires les savants les plus actifs et nommez-les membres de ces comités. Prenez les plus grands savants du moment et faites-en des présidents aux honoraires de cinquante mille dollars par an. Fondez vingt prix de cent mille dollars à attribuer aux meilleures publications scientifiques de l’année. C’est à peu près tout ce que vous aurez à faire. Vos avocats pourront facilement préparer une Charte de la fondation. Tous les projets de loi pour la Fondation Scientifique Nationale présentés au 79° et au 80° Congrès pourraient parfaitement servir de modèle.

Il me semble que vous devriez expliquer à Mr. Gable comment cette fondation retarderait le progrès de la science, fit un jeune homme portant lunettes assis à l’autre bout de la table, et dont je n’avais pas saisi le nom quand on me l’avait présenté.

Cela me paraît évident, dis-je. D’abord, les meilleurs savants seraient enlevés à leurs laboratoires, et passeraient leur temps dans les comités à transmettre les demandes de subvention. Ensuite, les travailleurs scientifiques impécunieux s’appliqueraient à résoudre des problèmes fructueux qui leur permettraient presque certainement d’arriver à des résultats publiables. Il est possible que la production scientifique s’accroisse énormément pendant quelques années. Mais en ne recherchant que l’évident, la science serait bientôt tarie. Elle deviendrait quelque chose comme un jeu de société. Certains sujets seraient considérés comme intéressants, d’autres non. Il y aurait des modes. Ceux qui suivraient la mode recevraient des subventions, les autres non. Et ils apprendraient tous bien vite à suivre la mode. »

 

Ainsi, en 1961, Leo Szilard nous décrit très précisément le mode d’organisation qui serait nécessaire pour vider la recherche de toute potentialité d’innovation et qui ressemble traits pour traits à celui de notre ANR et de ses semblables. Et l’actualité récente de la pandémie vient tragiquement illustrer la pertinence de son propos. C’est en effet par manque de financements, du au peu d’intérêt des pouvoirs publics et des firmes pharmaceutiques pour les virus de type corona que l’on s’est trouvé très démuni devant cette pandémie. Même si on relève le premier coronavirus infectant l’homme dès 1965, c’est en 2002 l’apparition du Sars-CoV, qui motive l’Union européenne à lancer des programmes de recherche sur le sujet. L’équipe du professeur Canard obtient des premiers résultats en 2004, mais, aussi bien en Europe qu’en France, dès 2006 les financements sont coupés, d’abord du fait de la « disparition » du Sars-CoV qui n’engendrera pas une pandémie, puis des conséquences de la crise financière de 2008. La recherche sur les coronavirus n’est plus « à la mode », donc, elle n’est plus financée et l’appel en 2015 du professeur Canard et de collègues hollandais et belges à la Commission européenne restera lettre morte. Il aura fallu le Sars-CoV-2 pour que la recherche soit relancée. On conçoit sans peine que s’il est nécessaire que des catastrophes se produisent pour que des recherches se fassent, nous nous préparons un monde bien angoissant.

Par nature, on ne peut pas décider à l’avance les résultats d’une recherche. Beaucoup d’entre elles seront vouées à l’échec, mais la piloter pour des motifs économiques décidés par des bureaucrates, fussent-ils eux-mêmes chercheurs, ne peut que conduire aux effets dénoncés par Leo Szilard : la fin du progrès scientifique.

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