L'économie ou la santé: est-ce la bonne question?

Penser que nous devons faire des arbitrages entre l'économie, résumée à la croissance du PIB, et la santé, c'est continuer sur la même trajectoire qui nous a conduit à la crise actuelle

L’économie ou la santé : est-ce la bonne question ? 

            L’économie a beaucoup de mal à être une science expérimentale au sens où l’est notamment la chimie. Quand elle émet une hypothèse, par exemple que le chômage est causé par le trop grand nombre d’étrangers qui prennent le travail des nationaux, elle peut difficilement faire une expérience contrôlée, organisant un afflux de main d’œuvre étrangère pour vérifier cette hypothèse. On ne manipule pas les humains comme on le fait avec les molécules. Tout ce qu’elle peut faire, c’est d’observer quels sont les effets sur l’emploi quand une immigration massive se produit pour une raison quelconque dans une région particulière, en comparaison avec une région « comparable » où cette immigration ne se serait pas produite. C’est ce que les économistes appellent une « expérience naturelle » où « naturelle » s’entend comme causée non volontairement en vue d’une fin particulière et non pas au sens d’un événement qui aurait des causes naturelles, c’est-à-dire indépendantes de l’action de l’homme. La loi de la gravité est une loi naturelle, l’existence du chômage ne l’est pas.

            Cette approche nouvelle de « l’expérimentation » en économie est surtout due à l’utilisation de moyens informatiques de plus en plus puissants, qui permettent le traitement de données de plus en plus nombreuses pour y rechercher des corrélations. Et un de ses grands attraits pour ceux qui la pratique tient à l’absence préalable de théorie globale qui donnerait a priori un sens à l’expérience. Prouvez expérimentalement que le boson de Higgs n’existe pas et c’est toute la théorie standard de la physique des particules qui s’effondre. Montrez que la distribution de moustiquaires réduit significativement (ou pas) le paludisme ne change rien à la « science économique » telle qu’elle est enseignée dans les universités.

            La principale difficulté de cette pratique de l’économie conçue comme une science expérimentale tient à la possibilité d’isoler de manière suffisamment précise les facteurs qui sont en cause dans la situation étudiée. Pour prendre l’exemple des moustiquaires, il faut que le groupe de ceux qui vont en bénéficier ait les mêmes caractéristiques (mais lesquelles sont vraiment pertinentes ?), pour que seule la présence ou l’absence de moustiquaires puisse être considérée comme le facteur induisant plus ou moins de paludisme. Si c’est le cas, on peut alors se risquer à transformer la corrélation en causalité et affirmer avec une certaine crédibilité que les moustiquaires sont efficaces (ou pas) pour lutter contre la maladie.

Esther Duflo a utilisé ce type « d’expériences » pour tester l’influence d’un facteur sur l’apparition d’un effet particulier, principalement concernant la lutte contre la pauvreté dans les pays en développement, ce qui lui a valu le « prix Nobel » d’économie. Ces expériences sont de nature très microéconomique, elles s’intéressent à des problèmes ciblés sur des populations réduites et ne tiennent pas compte de l’influence de facteurs macroéconomiques, comme le niveau de chômage global ou l’endettement public. Pour étudier les conséquences d’un facteur qui dépasse clairement le niveau microéconomique, les techniques mises en œuvre par Esther Duflo ne sont pas utilisables et ce d’autant plus quand le facteur en question agit soudainement comme c’est le cas pour le Covid-19. 

Une expérience naturelle ?

Il semble que nous nous trouvions justement dans le cadre d’une « expérience naturelle », à savoir l’apparition d’un virus qui met en danger le fonctionnement habituel de l’économie et notre santé, et ce faisant nous oblige à repenser nos modes de vie de manière urgente, ce que le changement climatique, qui au fond posait la même question, n’avait pour l’instant pas réussi à faire. Il n’y a rien d’étonnant à cette situation, car si les conséquences du réchauffement climatique sont au moins aussi graves, (et sans doute beaucoup plus), que celles de la crise sanitaire actuelle, elles ont le bon goût d’être annoncées pour la fin du siècle, ce qui permet de ne pas vraiment en tenir compte dans les décisions d’aujourd’hui et explique pourquoi les émissions de gaz à effet de serre continuaient à croître avant l’arrêt de la production dû au virus, malgré tous les discours volontaristes des décideurs.

Mais aujourd’hui le Covid-19 nous met au pied du mur et nous oblige à prendre des décisions immédiatement. Mais comme toujours, la pertinence de la réponse est complètement liée à celle de la question qu’elle est censée résoudre. En première approximation, cette question prend deux formes dans le débat public. L’une, dominante, est de considérer la crise actuelle comme le résultat d’un événement exogène, un choc externe, qui ébranle notre mode de fonctionnement et nous contraint à réagir.

            Les conséquences de ce choc étant massives sur l’économie et la santé, « l’expérience naturelle » du virus nous conduit à un arbitrage entre ces deux domaines, et, par contagion entre les conséquences induites prévisibles sur l’endettement des États et la solidarité que cela implique, (ou pas). Et comme il n’y a pas de « repas gratuit », la science économique est toute prête à nous aider à choisir la « politique optimale », à savoir celle qui pourra maximiser un critère de bien-être collectif qui tienne compte de l’ensemble des effets qu’impliqueraient les choix possibles, ce qui est le plus souvent présenté comme la minimisation du coût humain et du coût social, (comprenez la santé et le chômage). Bien sûr, cette manière de poser la question induit une réponse qui dépend fondamentalement de ce et qui réunit coût humain et coût social. Il implique que ces coûts puissent être mesurés dans la même unité, qui est nécessairement monétaire, ce qui oblige à de nouveaux choix pour tenir compte de tout ce qui n‘est pas marchand, et en premier lieu de la valeur de la vie humaine. Selon la valeur retenue, les décisions pourraient être très différentes.

En supposant donc cette valeur de la vie humaine acceptée socialement, il est alors possible de modéliser le problème. C’est ce qu’on fait, par exemple, des économistes américains et allemand (Martin Eichenbaum, Sergio Rebelo et Mathias Trabandt, “The Macroeconomics of Epidemics”, NBER Working Paper, n°26882, mars 2020) avec un modèle épidémiologique classique (le modèle SIR) couplé à un modèle macroéconomique, en considérant que les probabilités de transition entre les états sanitaires (Susceptible d’être infecté, Infecté et Guéri) dépendent des activités économiques des agents. Si on accepte cette hypothèse, il devient possible de comparer les différentes politiques possibles et de déterminer que la politique publique optimale est de renforcer progressivement le taux de confinement de la population, en fonction de la diffusion de l’infection.

Christian Gollier, répond à la question de la politique optimale en la posant a priori comme un arbitrage entre le confinement, qui a des coûts sociaux importants, (évalués à 3% du PIB par mois en France), et le déconfinement qui comporte lui des risques de relance de l’épidémie et donc des coûts humains tout aussi importants. Pour y répondre, il utilise un modèle SIR, (sans couplage macroéconomique puisqu’il considère explicitement que ces conséquences sont résumées dans les 3% de baisse mensuelle du PIB), à trois classes d’âges, les jeunes, les adultes et les seniors, qui se différencient par la gravité des conséquences probables d’une infection, ("Cost-benefit analysis of age-specific deconfinement strategies", Toulouse School of Economics, Avril 2020). Ainsi, les seniors ont une probabilité d’hospitalisation et un risque de décès, une fois infectés, beaucoup plus importants que les adultes, qui sont eux-mêmes plus exposés que les jeunes. La politique optimale consiste à déconfiner à 100% les jeunes, à 70% les adultes et à laisser les seniors confinés le temps qu’une immunité collective s’installe. La précision qui est obtenue dans la comparaison des politiques possibles, (la durée de la pandémie est de 219 jours pour la politique optimale contre 259 pour le laissez-faire, 256 pour un confinement uniforme à 80%, 295 jours pour un confinement uniforme à 37% et 444 jours si on adopte une alternance entre confinement et déconfinement en fonction de la saturation des hôpitaux) dépend tellement des valeurs retenues pour les multiples paramètres du modèle qu’elle est largement illusoire et de peu d’aide pour justifier les résultats. On peut ajouter, que compte tenu de l’hypothèse de départ, (juste qualitativement), d’une plus grande fragilité des seniors et d’une quasi-immunité des jeunes, le déconfinement différencié devient une évidence qui n’a sans doute pas besoin d’un modèle pour être validé. En revanche, les proportions de chaque type de population qui doivent rester confinées est soumis au choix des paramètres et donc source d’incertitude.

Sans aller jusqu’à donner des réponses concernant la politique à suivre, d’autres contributions mettent l’accent soit sur les implicites sous-tendant le choix du confinement, soit soulignent l’impossibilité de définir un choix optimal. Ainsi, Monique Dagnaud, dans "COVID-19, le premier ennemi déclaré de la génération inoxydable", (telos-eu.com), écrit que « C’est la première fois que ces sociétés n’hésitent pas à mettre en danger leur avenir pour quelques dizaines de milliers de décès », optant clairement pour l’économie contre la santé dans la mesure où ceux qui sont touchés sont surtout cette « génération oxydable » qui avait 20 ans en 1968 et qui « a toujours vécu dans le narcissisme de l’éternel recommencement et de l’invincible jeunesse » et qui vient maintenant demander à la jeunesse de sacrifier sa prospérité future pour préserver leur santé. Comme exemple de l’autre type de réflexion, on peut citer l’article d’Hubert Kempf, "Le triangle d'impossibilité du covid-19", (telos-eu.com) qui ajoute aux objectifs désirables, outre la prospérité économique et la santé, le respect des libertés individuelles. Il en déduit un « triangle d’impossibilité », une figure très appréciée des économistes qui opposent les options existantes, consistant à reconnaître qu’on ne peut pas satisfaire ces trois objectifs simultanément, mais seulement deux d’entre eux. Il s’y ajoute une difficulté supplémentaire qui vient de ce que ces trois objectifs varient selon les choix antérieurs faits, les remettant en cause ex-post et engendrant donc des mécontentements dus à l’incohérence ainsi engendrée.

Ce qui est commun à toutes ces approches, et qui est implicite, est l’idée initiale que la situation où nous sommes oblige à des arbitrages, la seule question étant donc de savoir lesquels sont les plus souhaitables et de donner des arguments pour les justifier. C’est profondément lié à la conception de la crise comme « expérience naturelle » due à une cause exogène. Celle-ci bouleversant le fonctionnement du « monde d’avant », la question qui se pose « naturellement » c’est celle de savoir comment le retrouver. 

La crise sanitaire n’est pas « exogène »

Mais le problème c’est justement que cette crise sanitaire n’est pas un cygne noir, c’est-à-dire, comme Nicholas Taleb l’a si bien analysé, un événement totalement imprévisible et qui a des conséquences majeures sur le monde tel qu’il fonctionnait avant cet événement. Tout au contraire, le Covid-19 est lié à notre mode de production et de consommation, qui détruisant la biodiversité, rapproche les espèces sauvages des êtres humains en réduisant leurs biotopes et produit ainsi des zoonoses. Il n’est en rien un événement peu prévisible. Il avait été précédé par d’autres alertes de ce type comme le Sras, le H1N1 ou Ebola qui n’ont pas été suffisamment prises au sérieux pour que les décideurs au pouvoir anticipent sur d’autres événements du même type. C’est, par exemple, l’arrêt à partir de 1997, de l’abandon des crédits à la recherche sur les corona virus, qui explique qu’aujourd’hui on en sache si peu sur ce nouveau virus.

Chercher à « relancer » l’économie pour retrouver le monde d’avant, c’est le meilleur moyen, les mêmes causes produisant les mêmes effets, de s’exposer à de nouvelles crises sanitaires. On sait, par exemple, que le virus de la grippe espagnole qui décima des millions de personnes au début du vingtième siècle, est présent dans le permafrost sibérien et risque fortement d’être libéré si le réchauffement climatique se poursuit.

C’est pourquoi la question n’est pas de savoir quel arbitrage nous devons faire entre « l’économie », (résumée par le taux de croissance du PIB), et la santé. Il s’agit de construire une économie qui préserve la santé au lieu de la dégrader. Et sans doute est-il nécessaire de rappeler qu’elle n’est pas l’expression de lois naturelles intangibles, mais une organisation humaine, historiquement variable. Cette crise est un nouveau rappel à l’ordre et si nous continuons à porter au pouvoir des dirigeants qui ont non seulement prouvé leur incapacité à gérer la crise actuelle par manque d’anticipation, mais ont en plus contribué à affaiblir les services publics qui permettaient de le faire, il ne faudra pas s’étonner de voir apparaître des crises futures encore plus dramatiques.

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