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Billet de blog 30 décembre 2021

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Trois plaidoyers peu convaincants pour un dialogue entre économistes et politiques

Des économistes sérieux s'inquiètent de ne pas être écoutés par les politiques. En tentant d'en expliquer les raisons, ils ne font que démontrer leur décalage avec le monde réel, perdus qu'ils sont dans des mondes imaginaires.

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Dans son édition des 19 et 20 décembre 2021, Le Monde, publie plusieurs textes d’économistes s’interrogeant sur leur rapport aux politiques. La tonalité générale de leurs textes est celle d’un regret de ne pas être écoutés, ce qui les amènent à suggérer des voies de rapprochement entre leurs préconisations et les politiques économiques réellement mises en œuvre.

Hyppolyte d’Albis et Françoise Benhamou, coprésidents du Cercle des économistes, et André Cartapanis, président du jury du Prix du meilleur jeune économiste, constatent un « rendez-vous manqué entre économistes et politiques », qui d’ailleurs ne concerne pas seulement la France. Ils en voient une explication dans la manière de raisonner des uns et des autres. A la rigueur formelle basée sur l’abstraction et les données statistiques des économistes s’oppose le discours politique qui « joue avec les faits », pour emporter l’adhésion d’une clientèle électorale. Une autre explication, plus fondamentale et souvent répétée, serait l’adoption d’horizons de réflexion différents. Le long terme pour les économistes, qui est le « temps logique pour l’aboutissement des ajustements de marchés après un choc politique initial » et le court terme politique des échéances électorales qui les empêchent de prendre en compte « les défis majeurs de l’avenir identifiés par les économistes ». Toutefois, ils trouvent les torts partagés, car « malgré les efforts des économistes pour participer au débat public » ceux-ci en ne s’intéressant qu’aux solutions optimales, négligent « le faisceau de contraintes dans lequel s’exerce l’action publique » et laissent les politiques prisonniers de leur « identité politique loin des urgences de l’économie. » Leur analyse se clôt sur la conviction que le Prix du meilleur jeune économiste, qui depuis plus de vingt ans distingue « l’excellence de la production académique des candidats, mais aussi la pertinence de leurs propositions en matière de politiques publiques », permet justement la prise en compte des modalités de mise en œuvre des programmes économiques soumis à la classe politique.

Toutefois, sous la forme mesurée du jugement et la volonté de ne pas prendre parti pour les uns ou les autres en partageant les torts, on trouve implicitement une conception du rôle de l’économiste qui revient à lui donner la préséance sur le politique. D’abord dans la manière de raisonner, sérieuse pour les économistes, agrémentée de la coquetterie la présentant comme « souvent ennuyeuse » et « jouant avec les faits » pour les politiques, une manière euphémisée de parler de mensonges. Ensuite dans le contenu de ce qu’ils font. Les économistes identifient les défis majeurs de l’avenir (comme ils avaient si bien su le faire avant la crise de 2008). Ils caractérisent les politiques optimales (jargon technique signifiant un critère parétien inconnu du grand public qui ne peut interpréter ce qualificatif que comme un synonyme de « meilleure » et dont l’énoncé est en contradiction avec l’aveu que les économistes négligeraient les contraintes de l’action publique. Car comment une politique peut-elle être « optimale » si elle ne prend pas en compte toutes les contraintes sous lesquelles elle s’exerce ?). Et ils vivent dans le temps logique des ajustements de marchés, reconnaissant implicitement à ces derniers une vertu rééquilibrante après un « choc politique », par nature exogène et faisant porter la responsabilité du déséquilibre sur l’action politique. Enfin, comme les meilleurs « jeunes économistes » allient excellence académique et prise en compte du court terme, comme ils le laissent entendre en conclusion, les torts seraient bien limités ce qui réduirait à peu de chose la fausse symétrie implicitement introduite dans leur analyse.

Xavier Jaravel, qui est justement le dernier lauréat du Prix en 2021, ne semble pas douter de l’apport que les économistes pourraient avoir auprès des politiques en expliquant comment ils pourraient « peser sur le débat ». Il identifie trois leviers principaux. Bien entendu l’excellence scientifique s’appuyant sur les « deux contributions fondamentales au cours des soixante dernières années » que la science économique a produit, à savoir la théorie de l’équilibre général « qui a montré comment les comportements individuels se combinent et s’agrègent au niveau macroéconomique » et « le tournant empirique de la discipline » permettant « d’estimer l’effet causal des politiques publiques sur l’économie. » Le deuxième levier serait le renforcement des liens entre les universitaires et l’administration et le troisième l’intervention dans le débat public, « pour faire œuvre de pédagogie pour aider chacun à identifier et à hiérarchiser les grands enjeux économiques. » Dans ce discours, les économistes n’ont guère de « torts », mais ils connaissent les solutions et ils savent ce qui est important et ce qui l’est moins, d’où la pédagogie pour expliquer au peuple ce qui est bon pour lui et le lien avec l’administration dont il note avec plaisir qu’il se renforce grâce à la nomination de quelques anciens « jeunes meilleurs économistes » à des postes importants comme la direction du Trésor, le Conseil d’analyse économique ou l’inspection générale des finances. Toutefois, il n’est pas si sûr que les deux contributions fondamentales de la discipline soient si utiles aux économistes pour distiller leurs conseils avisés. La théorie de l’équilibre général est certes un monument intellectuel d’une rigueur sans faille, mais d’une part elle repose sur des hypothèses dont on sait qu’elles ne sont pas vérifiées (concurrence parfaite, absence d’externalités et de biens publics entre autres) et, d’autre part, le théorème de Mantel-Debreu-Sonnenschein, (établi au début des années soixante-dix) montre précisément que les fonctions de demande, résultat de l’agrégation des comportements individuels, peuvent avoir des formes quelconques.[1] Ce qui interdit d’y voir comme l’affirme Xavier Jaravel « comment les comportements individuels se combinent et s’agrègent au niveau macroéconomique ». On a donc le choix entre une théorie générale éthérée qui ne peut déboucher sur aucune « loi » ou prédiction et une approche empirique sans aucune théorie qui prend les « données » pour des faits objectifs permettant d’établir des causalités en oubliant qu’elles sont elles-mêmes « « causées » et ne peuvent donc pas être prises comme des explications premières des observations.

Enfin, dans son texte, Emmanuelle Auriol, autre membre du Cercle des économistes, pose directement la question de savoir « pourquoi les économistes sont-ils si peu écoutés ? » Sans surprise, elle avance également l’argument de l’échéance électorale qui contraint les politiques à ne pas suivre les « politiques efficaces et complexes » que les économistes proposent. Affirmation qui pose un problème logique car si ces politiques ne sont pas appliquées, comment savoir si elles auraient été efficaces ? Elle y ajoute deux autres explications qui donnent le beau rôle à ces pauvres économistes si savants mais si peu entendus. L’une serait le « déficit de culture économique » dont par définition ne souffrent pas les économistes qui se distinguent ainsi de ceux qui n’en sont pas et l’autre « la déréglementation du marché de l’information » qui met sur le même plan les idées « qui relèvent du consensus scientifique » et les « élucubrations farfelues », ce qui finalement revient au déficit de culture économique. Et pour bien nous faire comprendre à quel point la culture économique est nécessaire, elle prend l’exemple du chômage, opposant ceux qui n’ayant jamais fait d’économie ont une vision statique du monde qui leur fait croire que l’emploi est un gâteau de taille fixe, quand nous sommes dans un système dynamique, avec des innovations, « un allongement de l’espérance de vie et une hausse du niveau moyen d’éducation » (mais insuffisant en termes de culture économique). Ce qui l’amène à critiquer ceux qui proposeraient une réduction du temps de travail, sans se risquer elle-même à proposer une solution. Ce faisant, elle a du travail une conception abstraite qui ne se pose pas la question de son but, sinon implicitement promouvoir une croissance tout aussi abstraite dont on espère qu’elle créera des emplois. Les ingénieurs de Volkswagen qui ont mis au point les logiciels servant à fausser les contrôles d’émissions auraient pu être mieux employés si le profit n’avait pas été l’objectif visé. Les forçats du clic payés une misère pour augmenter le nombre de « likes » dans les moteurs de recherche pourraient être plus utiles à la société et à eux-mêmes dans d’autres tâches. Les centaines de millions « d’hommes inutiles » dont parle Pierre-Noël Giraud[2] sont la preuve que notre dynamique système économique moderne qui n’a jamais produit autant de richesses, n’a jamais non plus laissé autant de monde au-dehors. Bref, ce qui compte avant tout, ce n’est pas de savoir si le « gâteau » est fixe ou pas (à l’évidence il ne l’est pas et même les plus dépourvus de « culture économique » sont capables de voir qu’aujourd’hui nous ne produisons pas la même chose qu’hier et que nous utilisons d’autres moyens), c’est de savoir de quoi il est composé. Des tâches utiles à tous ou seulement à ceux qui en espèrent des profits ? Des activités épanouissantes ou des travaux répétitifs et épuisants ? Des emplois qui engendrent de plus en plus de burn outs ou qui enrichissent ceux qui les occupent ? Et tant d’autres questions concrètes sur le sens de ce que nous faisons (à commencer par les conséquences environnementales de nos productions et de nos consommations) auxquelles Emmanuelle Auriol s’interdit de répondre parce qu’elle n’a même pas l’idée de les poser avec toute sa « culture économique ».

Par là-même, elle indique sans s’en rendre compte la réponse à la question qui intrigue tant tous ces économistes si talentueux. C’est qu’ils se meuvent dans un monde tellement abstrait que les politiques « optimales » qu’ils en déduisent n’ont aucune chance d’être efficaces dans le monde réel. Et les responsables politiques comprennent parfaitement que leurs propositions ne reposent que sur des bases très fragiles, se référant à un monde trop visiblement imaginaire pour espérer avoir quelque effet sur le réel. Et quand ils l’oublient, ils ont les Gilets jaunes et font rapidement marche arrière, au grand désarroi de nos économistes, qui n’ont plus que des chroniques dans la presse pour se lamenter. Et pendant ce temps-là, le monde continue sa route vers l’abîme.

[1] Ce qui implique que la loi de la demande ne peut pas être démontrée dans le cadre théorique de l’équilibre général.

[2] Pierre-Noël Giraud, L’homme inutile, Éditions Odile Jacob, 2015.

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