Les photographes en alerte!

Sous la forme d'une lettre ouverte à la ministre de la Culture, publiée dans Libération, des photographes et des « collectifs » ou agences représentant leurs auteurs affirment que la photographie ne s'est jamais aussi bien portée mais les photographes jamais si mal.

Nadar, premier photographe aérien Nadar, premier photographe aérien

Sous la forme d'une lettre ouverte à la ministre de la Culture, publiée dans Libération, des photographes et des « collectifs » ou agences représentant leurs auteurs affirment que la photographie ne s'est jamais aussi bien portée mais les photographes jamais si mal.

Alerter un gouvernement sur une situation dramatique qui n'est que le fruit de sa politique et de celle de ses prédécesseurs imposerait une cohérence dans l'attitude de ceux qui dénoncent cet état de fait. Pleurnicher en comparant les subventions qui alimenteraient d'autres disciplines artistiques et la pauvreté des aides à la création pour la photographie n'apportera qu'une réponse convenue de l'Etat.

La situation pour ne pas écrire l'état du ministère de la Culture est affligeante. Depuis au moins six mois l'administration fonctionne sans directeur du patrimoine, sans directrice de la création. Après le départ du précédent délégué aux arts plastiques, son remplacement est passé inaperçu, la directrice de la création qui a choisi sa remplaçante étant partie.

Après des années d'un travail désespéré auprès de ce ministère à l'agonie, j'ai dû faire le constat que le délégué aux arts plastiques partant était fier d'avoir obtenu la centralisation de la politique appliquée à la photographie en créant une « délégation à la photographie ». Une déléguée, Marion Hislen, a été nommée en automne 2017. Ce nouveau service est censé diriger la politique pour la photographie et avoir la main sur les autres directions et leurs liens à la photographie – Patrimoine et Industries Culturelles...

Un nouveau service qui n'a pas la main sur un budget, budget toujours géré par la direction de la création !

Les photographes et collectifs divers affirmant que la photographie serait en marge de la politique culturelle de l'état se verront répondre que c'est faux. Des commandes publiques sont initiées, la dernière en date s'intitule « Flux ». Pour une somme forfaitaire de 10000 € « tout compris », un contrat de commande sera établi par le Centre national des arts plastiques, les auteurs seront choisis par un ensemble de personnes « qualifiées » sur un projet « artistique ». D'autre part le ministère subventionne nombre de rencontres et festivals, les rencontres d'Arles évidemment. Le Jeu de Paume, contrairement à sa vocation initiale de devenir un établissement public reste une association aux statuts se voulant calqués sur la loi de 1901, mais dont les membres sont choisis par le président, par ailleurs mécène et président de la Fondation Cartier.

Après d'aussi longues périodes pendant lesquelles ces auteurs et collectifs ont poursuivi leur travail de manière très individualiste, se désintéressant d'une implication un tantinet politique, il serait temps de poser le problème en termes justement politiques !

S'indigner sur l'abus de la gratuité imposée aux photographes est légitime. Pourtant prenons un exemple emblématique : le numéro annuel publié et vendu en kiosque de « Reporters sans frontières » sur la liberté de la presse : les auteurs sont les seuls à renoncer à leurs droits pour la cause... Une fois publiés, ils sont les premiers à se glorifier de ce déni de droit.

Dénoncer une presse « hors la loi », des délais de paiement illégaux, de rémunérations toujours plus basses, c'est bien. Mais pourquoi les photographes acceptent encore de travailler à ces conditions ? L'individualisme et le manque de courage n'est pas une défense active de ses droits.

La vrai question que personne ne pose c'est la doxa mise dans toutes les têtes que la CONCURRENCE doit régner sur le monde. Mettre la création en situation de concurrence est une hérésie fondamentale. Au ministère on était arrivé à constater qu'une direction des industries culturelles publiait un « code de bonne conduite » applicable aux entreprises de presse. Ce code qui n'est qu'une paraphrase des lois en vigueur n'apporte rien et ne dénonce pas cette aberration concurrentielle.

Les vraies questions à poser au Ministère sont des questions très politiques et il faudrait avoir le courage de les poser en ces termes et ne pas faire la queue pour bénéficier des aides saupoudrées ici ou là.

Comment sont choisies les personnes soi-disant qualifiées pour attribuer les commandes publiques ? Ces commandes sont elles autre chose qu'un encouragement à produire une réponse « artistique » dont la nouveauté créatrice répond à l'art domestiqué que dénonce Annie Le Brun ou Laurent Cauwet dans leurs livres récents* ?

Le ministère travaille-t-il à définir les critères d'originalité de la photographie avec toutes les implications qui en découlent dans l'application des lois ? Le ministère se préoccupe-t-il de la gouvernance des institutions grassement subventionnées ? Est-il normal qu'un bâtiment public prestigieux puisse être géré par un président d'association ayant à sa main un conseil d'administration et une direction d'établissement ?

Le ministère travaille-t-il à repenser les modes de rémunération des droits d'auteur, la technologie numérique ayant bouleversée la diffusion de l'image ?

Le ministère travaille-t-il à donner un statut professionnel cohérent au métier de photographe avec un accès équitable à la sécurité sociale et une fiscalité juste, en accord avec le statut de créateur ?

« En conclusion, les photographes sont les parents pauvres de la discipline artistique la moins considérée par les institutions françaises. Et cela, malgré la richesse de leur production et bien que la photographie soit née en France, que les événements photographiques les plus emblématiques s’y déroulent, que l’image et la photographie soient l’un des enjeux majeurs des années à venir et que ce secteur génère une réelle économie. Nous, photographes français, vous sollicitons pour qu’elle puisse continuer à vivre, à se développer et à enrichir le pays où elle est née. »

Cette conclusion est pitoyable. Pleurer pour demander la fin de « concurrences déloyales » ou illégales n'aurait de sens qu'en affirmant l'aberration de mettre la création en situation de concurrence. Pleurer sur la baisse inexorable des tarifs n'a pas de sens puisque la politique libérale a imposé la « liberté » des prix. Accepter des « tarifs » imposés par le commanditaire, c'est mettre le photographe dans la même situation que l'agriculteur face à la grande distribution.

La photographie est choyée par les institutions, celle qui va dans le sens politique du moment. Comment ne pas voir que nous sommes confrontés à l'éternel combat entre la liberté et un art officiel normatif ?

Solliciter une ministre qui a la réputation de brider les rémunérations des auteurs de sa maison d'édition et dont l'activité est accessoirement d'assister aux enterrements d'auteurs ou d'artistes célèbres partis prématurément, mais dont le principal du temps est occupé par la réforme de l'audiovisuel pour complaire au président de la République, c'est simplement faire le constat qu'on ignore la réalité de la politique libérale en vigueur, du tournant extrême qui se développe mondialement et dont les effets n'affectent pas la seule photographie!

Un peu de courage, que diable !

  • La domestication de l'art (politique et mécénat) par Laurent Cauwet chez La Fabrique éditions

  • Ce qui n'a pas de prix par Annie Le Brun -éditions Stock

 

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