BLOG À PART – 14 –

Bien qu’il eût l’habitude de se lever tôt, l’aménagement de sa terrasse ne laissait à Marc que bien peu de loisirs. La plage clonée sur celle d’une rive nord américaine supposait une machinerie lourde. Imaginez comment reproduire marée et ressac, après que vous ayez pu faire venir suffisamment d’eau de l’océan. Pas question d’aller pomper à Deauville, le plancton américain ne pouvant s’accommoder d’une eau aussi mal fréquentée. C’est donc un énorme conteneur étanche qu’il avait fallu faire venir. Les voisins de Marc inquiets de se retrouver avec des limules dans le vestibule avaient convoqué la maréchaussée pour constater qu’une marée en terrasse et un clair de lune artificiel favorable à le reproduction des limules n’était pas admissible sans compensations.

Marc leur promit un approvisionnement gracieux en topinambours, ce qui n’eut pas l’heur de les agréer en suffisance. Question suffisance la voisine du cinquième la portait si haut qu’elle serait un étai naturel à l’aménagement de la terrasse, juste au dessus.

Le printemps s’étant fait oublier, cette année, la machine à produire du clair de lune avait encombré le palier de Marc au point que Charlotte avait eu le plus grand mal à se faufiler. Elle avait justement pris la précaution d’acheter un bon morceau de faux-filet se doutant que l’inévitable purée de topinambour serait son fond d’assiette, comme la photo de Marc occupe le fond d’écran de son smartphone.

Charlotte ne cachait pas son agacement à ne plus parler de rien avec Marc, tant ses limules cumulaient son temps et ses lectures, au point que les livres qu’elle lui apportait s’empilaient dans l’entrée. Elle lui fit aussi la remarque que ses lecteurs commençaient à se dire que l’épisode quatorzième du « Dos des Pseux » se faisait désirer.

 

« LE DOS DES PSEUX » épisode n°14

Les arbres récemment plantés sur la place Paul  Décibel n’avaient pas encore succombé aux écoulements pétroleux des motos abandonnées. Gersainte en avait profité pour entasser au milieu de ce champ d’épaves les chaises de rebut qui avaient laissé place aux flambantes répliques en rotin qu’elle avait achetées beaucoup moins cher que celles de la terrasse des « Sept stades du plaisir ».

À propos de réplique, Gersainte s’était offusquée de la demande que venait de lui faire Pepino, un des trois flics attachés aux commerces du quartier. Voilà la nouvelle qui alimentait toutes les conversations du Splendid, Pepino et Kader allaient se marier. David avait accepté d’être le témoins de Kader.  Pepino, lui,  se retrouvait grosjean du refus de cette frigide Gersainte. Les chaises abandonnées feraient bien l’affaire de quelques miséreux s’était dit Gersainte. pendant que Justin toujours soucieux de son éthique commerçante acceptait d’être le témoins de Pepino. Il ne savait pas encore comment l’annoncer à son gouvernement, Gersainte serait affolée par la dépense qu’un mariage entrainerait inévitablement.

Justin tablait effectivement sur plusieurs cinquantaines d’invités, le coming-out de Pepino et Kader et la nouvelle loi seraient l’occasion d’enfoncer les « Sept stades du plaisir » et ses hôtesses montantes.

Les conversations au bar du Splendid avaient bien besoin d’un événement pour combler la fin de saison du foot. L’achèvement du nouveau stade Jean Bouin laissait les clients indifférents, pensez un stade de rugebi de par ici, déjà que l’entreprise Bouffigues n’en finit pas de transformer la piscine Molitor en lupanar pour le Quatar.

Il n’y a guère que notre ami clarinettiste, Fabrice Dugenou, qui fit une réflexion qui tomba à plat, citant une déclaration du grand architecte Rudy Rucciotti à Médiapart :

« La difficulté d’être de l’architecture se heurte à la pornographie du global. Par voie de conséquence, la colonisation par la culture de la table rase est engagée et la haine de la narration n’en est qu’à son début. »

Gersainte qui suivait attentivement l’actualité, déjà bouleversée par ces mariages qu’elle ne pouvait imaginer que très blancs, se dit que le Monde ne tournait plus comme avant quand elle apprit, coup de grâce, « qu’il y a une sexualité de l’architecture, que peut-on y faire ? ». Sacré Rudy qu’elle dit Gersainte dont les jurons n’étaient réservés qu’aux évènements hors-norme. Et puis elle se demandait à qui elle signalerait les excès des sportifs, dorénavant, alors qu’on lui signalait dans le quartier des spécialistes de la terre battue. On n’a pas idée, la terre c’est sacré !

Charlotte quitta précipitamment Marc, aux prises, si l’on peut dire, avec sa machine à clairs de Lune, dont l’électronique faisait des caprices diurnes. Elle avait l’envie d’aller rue Chapon chez sa copine Beatrix qui l’avait invitée à la signature du premier livre de l’éditeur Le Vers à Soie. MAMOU est une très jolie histoire racontée par une petite fille élevée par sa grand-mère, qui ne l’aime pas, dans un village de Transylvanie, là où on parle hongrois pendant le régime des Ceausescu.

Pendant ce temps là Marc se plongeait dans ses lectures et les mystères des yeux des limules fondus dans la carapace et semble t’il au nombre de quatre. Il imaginait qu’il avait peut-être trouvé une explication au voyeurisme de limules mâles, abondance d’yeux oblige…

En référence : MAMOU par Angi Máté, traduit en français par Zsuzsa Kosza  - Éditions   Le Vers à Soie (www.leverasoie.com)

 

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