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Le Club de Mediapart mer. 31 août 2016 31/8/2016 Édition du matin

Photographie et journalisme

François Bonnet, rédacteur en chef à Médiapart nous annonce avoir décidé de s’associer au collectif ImageSingulières pour lancer un ambitieux projet de photojournalisme. Il ajoute : depuis 2008, Mediapart a tenté autant que possible de mettre en avant le photojournalisme.

François Bonnet, rédacteur en chef à Médiapart nous annonce avoir décidé de s’associer au collectif ImageSingulières pour lancer un ambitieux projet de photojournalisme. Il ajoute : depuis 2008, Mediapart a tenté autant que possible de mettre en avant le photojournalisme.

Lu comme je le fais, mettre en avant le photojournalisme, suppose que le mot même ait encore un sens, exprime une réalité tangible. Je mesure la difficulté qu’il y a à critiquer une initiative dont le but déclaré est de réparer le manque de documents photographiques représentant le pays au temps présent. Le mot, photojournalisme, est évidemment la contraction de photographie et de journalisme. Si Médiapart annonce s’associer avec un projet de photojournalisme, cela implique l’établissement d’une différence avec un projet photographique au sens le plus général. Site d’information, Médiapart pourrait se trouver ainsi implicitement en situation corporatiste, soutenant à priori un projet parce qu’il se dit journalistique. Bien évidemment ce n’est pas mon propos de reprocher à Médiapart un penchant corporatiste, je penche plutôt pour son désir de bien faire, d’aider des personnes dont les conditions de travail sont rendues périlleuse par la situation économique actuelle.

Faire le constat qu’il y a peu de sujets traitant de la France par la Photographie relève d’une triste évidence. Le constat fait, on peut se lancer dans ce projet apparemment bien sympathique. On peut aussi se demander quelles sont les causes de cette rareté et là il convient de faire un peu d’histoire et remettre le vocable photojournalisme dans son contexte.

 

C’est en 1928 que Lucien Vogel crée en France VU, le premier magazine illustré par des photographies. Et il ne fallut pas attendre très longtemps pour qu’aux USA Henri Luce crée LIFE magazine, influencé par le travail fait par VU. Lucien Vogel fit appel aux photographes qu’il connaissait et fit notamment travailler André Kertész. A cette époque on disait employer des photographes, le mot de photojournalisme n’est apparu qu’après  la guerre 39-45. Pour illustrer un sujet Henri Luce envoyait le plus souvent plusieurs photographes. L’idée qui l’animait était que plusieurs regards compenseraient la subjectivité inévitable que le talent d’un seul œil impliquait. Il avait, ce faisant, une préoccupation de journaliste. On peut aussi ajouter qu’à cette époque l’unanimité était quasi acquise pour penser que la Photographie, par le sujet qu’elle traitait apportait une information. En écrivant cela je ne peux m’empêcher de penser que la Photographie apporte au moins autant d’information sur son auteur que sur le fameux sujet qu’elle traite.

Après la guerre, avant l’essor de la télévision, la presse magazine illustrée s’est développée dans le Monde entier. Du plus petit journal aux plus prestigieux on disait « envoyer » un photographe en « reportage ». La presse prenait en charge la production, rémunérait les auteurs et assumait les frais de production. C’est aussi à ce moment là que les photographes prirent conscience qu’ils devaient défendre leurs droits d’auteur. En France il fallut attendre 1957 pour que la loi inclue la Photographie parmi les œuvres de l’esprit.

Les photographes que l’ont disait alors reporters, toujours par monts et par vaux et bien souvent loin de France devaient trouver les moyens de diffuser leurs images. Ainsi se sont développées les agences.  On donne souvent en exemple les quatre fondateurs de l’agence Magnum, Robert Capa, Henri Cartier Bresson, Georges Rodger et David Seymour. Agence appartenant à ses membres qui se réunissaient chaque année pour choisir les nouveaux photographes. D’autres agences comme Rapho étaient des entreprises familiales, il fallait plaire au patron pour en faire partie.

Dans le mouvement d’après guerre qui fondait toute la nouvelle protection sociale, les agences optaient pour le statut d’agences de presse qui leur procurait des avantages fiscaux, notamment. Les photographes exerçaient alors leur métier sous des statuts variés de travailleurs indépendants, d’artisans ou même de commerçants. Les reporters furent très heureux de pouvoir devenir journalistes ce qui leur apportait sécurité sociale, retraite et avantages fiscaux associés. Ils créèrent une Association Nationale des Journalistes Reporters Photographes (ANJRP) sous la houlette de Roger Pic. Henri Cartier Bresson en accepta la présidence et dès lors déclarait urbi et orbi qu’il était photojournaliste. Le mot était né.

Ces jours-ci débute au Jeu de Paume (place de la Concorde) une très belle exposition de Kati Horna. Cette femme, née à Budapest en 1912 se perfectionne d’abord à Paris puis part en Espagne en pleine guerre civile. À ma surprise les textes commentant les photographies de Kati Horna, lorsqu’elle montre la vie des espagnols pendant la guerre précisent qu’elle était alors photojournaliste. Il s’agit là d’une utilisation erronée de ce vocabulaire qui n’existait pas à l’époque en question.

Mais revenons à l’ambitieux projet de photojournalisme Images Singulières – Médiapart. Dans les commentaires suivant l’annonce de François Bonnet, Danyves rappelle les importants précédents qui avaient pour ambition de décrire la France d’aujourd’hui. La Mission de la DATAR qui faisait référence lors de son lancement (1983) à la FSA (Farm Security Administration). La FSA créée après la crise de 1929 rendait compte par la photographie des migrations de paysans dans l’ouest américain, en Alabama notamment, conséquence de la désertification des terres liée à l’agriculture intensive irraisonnée. La Mission de la DATAR engagea un directeur qui crut bon de recruter des photographes pour leur qualité artistique. Ceux qui se disaient encore photojournalistes voulaient aussi être reconnus comme des artistes. Ces ambiguïtés perdurent avivées par la confusion qui règne autour du statut professionnel de photographe.

La vidéo qui accompagne la présentation du projet Images Singulières évoque à un moment la nécessité de donner « quelques droits d’auteur » aux photographes. Un Monsieur affirme doctement, sans se présenter à nous comme s’il était un oracle universellement reconnu que Photographe n’est pas un métier mais un état. Je n’ai jamais pensé mon cas en affirmant, l’état c’est moi ! Le silence des initiateurs du projet sur la production des images et sur la manière dont les photographes pourront vivre de leur travail augure mal de la suite, laissant pour moi le malaise s’installer qu’on promeut plus les organisateurs que les auteurs des photographies. Vient ensuite l’annonce d’un jury souverain dans le choix des projets. S’agissant de journalisme, fut-il photographique, comment un jury peut-il précéder la couverture d’un événement ? Un jury peut-il mettre en balance un sujet sur l’élevage en batterie et la vie des Roms dans les rues de nos villes ?

Et pour le financement de cette grandiose opération, c’est à votre bon cœur M’sieur dame ! L’appel aux dons sur une tartine de bonnes intentions est une aubaine pour l’ensemble des institutions dont le rôle serait de produire les travaux photographiques sérieux qui participeraient à donner une image de notre temps dans notre pays et qui ainsi, en toute bonne conscience, pourront se dire tout va bien, la générosité publique pourvoit !

Pour soutenir la création photographique et pas seulement ce qu’on classe dans la rubrique photojournalisme, Médiapart serait, de mon point de vue, plus dans son rôle d’analyser les causes du déclin de la production plutôt que de promouvoir une entreprise particulière pouvant laisser en arrière pensée que d’autres initiatives ne mériteraient pas son soutien.

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Tous les commentaires

Cher Kakadoundiaye, tu es bien aimable de parler du Jeu de Paume. Mon intention, ici, n'était pas de tout mélanger. Pour la photographie je préfère m'intéresser à ce qu'elle a de meilleur, peu m'importe qu'elle provienne d'un "photojournalisme" mal défini ou d'un projet intéressant. Ce qui m'inquiète le plus dans ce projet soutenu par Médiapart c'est l'appel à la générosité publique pour produire un travail qui se veut professionnel. Ma longue expérience des jurys me permet  d'exprimer toutes les réserves contre  ce choix, sans compter que je ne vois rien de journalistique dans l'idée de montrer la vie  de notre pays. Le mot documentaire arrache la bouche des cultureux, lui trouvant un sens péjoratif à mon avis à contresens.

Bien amicalement à toi, Gilles