Jeu de Paume, jeu de dupe...

Depuis mai 2004, le « Jeu de Paume » est consacré à montrer la photographie et l'image. La convocation d'une assemblée générale le 2 juillet prochain, censée voter un changement des statuts, pose le problème de la gouvernance des établissements muséaux, du rôle de l'État et de la dérive vers la prépondérance d'intérêts privés dans leur fonctionnement.

Le Jeu de Paume - 2019 © Gilles Walusinski Le Jeu de Paume - 2019 © Gilles Walusinski

Depuis mai 2004, le Jeu de Paume situé place de la Concorde, bâtiment classé trônant prestigieusement à la proue des jardins des Tuileries est consacré à montrer la photographie et l'image. La convocation d'une assemblée générale (en visioconférence) le 2 juillet prochain censée voter un changement des statuts pose le problème de la gouvernance des établissements muséaux, du rôle de l'État et de la dérive vers la prépondérance d'intérêts privés dans leur fonctionnement. Le Jeu de Paume s'inscrit dans ce mouvement général d'administration ploutocratique des établissements culturels en liaisons avec les politiques néolibérales.

L'histoire commence fin octobre 2002 par l'annonce du Ministre de la Culture, Jean-Jacques Aillagon, de la dévolution du Jeu de Paume à la photographie. Annonce qui prétendait initier une nouvelle politique pour donner à la photographie la place qu'elle méritait. Devaient à cet effet fusionner l'association Jeu de Paume, précédemment occupante du bâtiment et consacrant l'art moderne, l'association Centre National de la Photographie qui avait été créée en 1981 par Jack Lang et présidée alors par Robert Delpire et enfin l'association Patrimoine Photographique qui recevait, conservait et diffusait les fonds constitués par 15 donations de photographes à l'État. Administrateur depuis sa création en 1981, j'étais président de Patrimoine Photographique depuis trois ans quand survint l'annonce d'Aillagon.

S'ensuivirent de longues réunions et palabres compliquées par l'arrivée d'un nouveau ministre, Renaud Donnedieu de Vabres. J'ai gardé un excellent souvenir de son chien Diego et surtout eu la satisfaction de la promesse qu'il fit de faire du Jeu de Paume un Établissement Public. On nous affirma que c'était la seule solution pour mettre fin à ce qu'on nommait « gestion de fait » pour les associations vivant de subventions de l'État et occupant leurs locaux à titre gratuit dans le cas du Jeu de Paume.

Au printemps 2004 les trois associations devaient se réunir en assemblées générales pour voter leur fusion dans le nouveau Jeu de Paume. Le directeur du Patrimoine, tutelle de Patrimoine Photographique accepta à cette AG des représentants des donateurs qui n'avaient jamais été membres de l'association mais votèrent les engagements de ce directeur qui n'hésitait pas à menacer le retrait de la subvention si nous refusions la fusion. En effet j'avais émis des réserves, notamment sur la dévolution à l'image, ce qui englobait la photographie dans un tout et lui refusait sa nature propre. Réserves aggravées par l'annonce de la nomination du Président du Jeu de Paume par le ministre et non par élection au sein de la nouvelle association devant préfigurer l'Établissement public.

L'histoire - qu'il est important de connaître, même si ça peut endormir le lecteur - confirmera mes doutes. Le Ministre Donnedieu de Vabres avait nommé Alain Dominique Perrin président. Ce dernier, déjà président de la Fondation Cartier pour l'Art Contemporain était à la tête du groupe de luxe Richemont. Le président Alain Dominique Perrin choisit le directeur du nouveau Jeu de Paume, celui qui avait été le successeur de Robert Delpire au CNP mais aussi le directeur du Printemps de Cahors. Cette manifestation s'était faite remarquer, entre autre, par une exposition d'un photographe se faisant appeler MadeinÉric dont le travail tenait son originalité au dispositif technique qu'il disposait dans son anus pour produire ses œuvres. Il fut bien précisé à l'annonce de ces nominations qu'elles devaient sceller une programmation innovante.

En mai 2004, la fusion étant définitivement votée, les trois présidents des associations devenaient vice-présidents du Jeu de Paume.

Pour bien dessiner l'ambiance qui régnait au nouveau conseil d'administration, je peux vous confier qu'A.D.Perrin m'avait signifié qu'il me serait dorénavant interdit de confier à la presse les réserves que j'avais exprimées dans une interview à BeauxArtsMagazine. En effet dès les débuts le président chercha à se libérer des charges de l'ex Patrimoine Photographique. La conservation des fonds était définitivement attribuée à la Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine, service « à compétence nationale » de la Direction du Patrimoine. Ne restait au Jeu de Paume que la « valorisation » des fonds, la gestion de la diffusion et la perception des droits d'auteur revenant à l'agence photographique de la RMN (Réunion des Musées Nationaux).

Contrairement aux engagements du Directeur du Patrimoine, le Jeu de Paume est redevenu une association, le statut d'établissement public ayant trouvé sur sa route l'opposition de Bercy. On évoqua une « taille critique » insuffisante. Les statuts provisoires d'association de préfiguration d'Établissement public, devinrent des statuts associatifs. Ses membres étaient les membres des trois associations fusionnées et quelques personnes choisies par le Président. Ainsi, fort de ses pouvoirs, ce Président put nommer (faire voter, fort des pouvoirs acquis) au Conseil d'Administration (CA) des représentants des apporteurs de financement. Le mécénat apportant au budget une part importante s'ajoutant aux subventions publiques de la Direction Générale de la Création Artistique (DGCA), de la Direction du Patrimoine. Cette dernière, bien qu'elle se soit déchargée de toute mission pour la photographie continue d'apporter une subvention censée valoriser les fonds issus des 15 donations de photographes à l'État anciennement gérées par Patrimoine Photographique.

Si le Directeur du Patrimoine avait engagé l'État au moment de la fusion des associations c'était, disait-il, pour faire disparaître les associations para-administratives qui se substituaient de fait aux responsabilités de l'administration en gérant de l'argent public, ce qui pouvait être considéré comme de la gestion de fait. Pourtant avait été nommé un « commissaire du gouvernement » qui assistait aux réunions du CA et contrôlait la légalité des décisions prises.

Au Jeu de Paume le commissaire du gouvernement est le directeur de la DGCA, position ambigüe quand son service apporte la majeure partie de la subvention publique - environ 4,7 M€ pour un budget d'environ 8,3 M€ - ; il s'agit bien d'un conflit d'intérêt. L'occupation à titre gratuit du bâtiment du Jeu de Paume par l'association constitue une anomalie statutaire dont le Ministère de la Culture est conscient. C'est ce qui justifie la convocation le 2 juillet d'une AG extraordinaire devant se prononcer sur de nouveaux statuts dans lesquels les Directeurs de l'administration centrale deviennent membres de droit du CA. Ainsi espèrent-t-ils remédier à ces anormalités pesant sur l'image, le mot s'impose, de l'institution vitrine de la politique muséale française pour l'Image et la Photographie.

Je m'étonne que le projet de ces nouveaux statuts envoyés aux membres actuels du JDP porte déjà les mentions suivantes : Statuts approuvés par l’assemblée générale du 2 juillet 2020

Fait à Paris, le 2 juillet 2020 en deux (2) exemplaires originaux

Alain Dominique Perrin Président

La tranquille assurance du Président que traduit cette approbation par anticipation semble être troublée par l'inquiétude de ne pas réunir le quorum nécessaire d'après les statuts actuels.

Dans ces nouveaux statuts les membres du Jeu de Paume seraient divisés en trois collèges, les membres de droit représentants des directions au ministère, les « personnalités qualifiées extérieures » et les « membres actifs partenaires ».

Les « personnalités qualifiées extérieures seraient « choisies » en raison de leur expérience dans le champ de l’image. Choisies signifie proposées par le Président et approuvées par le Ministre !

Les membres actifs « partenaires » seraient des personnes entretenant à titres divers des rapports avec le JDP, le soutenant dans l'accomplissement de ses missions, etc...

Rien n'est dit sur le sort réservé aux membres actuels du Jeu de Paume, rien n'est dit sur la qualité de membre fondateur qui figure dans les statuts actuels et qui disparaît corps et bien dans une AG visioconférée aux résultats approuvés avant leur vote !

Il est flagrant que le Ministère de la Culture invente ici une nouvelle interprétation des statuts associatifs, membres choisis sur des critères préférentiels peu assimilables à la démocratie définie par la loi de 1901 sur les associations.

Plus généralement cet avatar est l'occasion de s'interroger sur la gouvernance des institutions culturelles, sur le rôle du mécénat qui permet à des industries profitables une défiscalisation bienvenue et qui dans les dérives actuelles du service public trouvent place dans les conseils d'administration des institutions. Fort de son équipe « d'inspecteurs de la création », la DGCA et la délégation aux Arts Plastiques a depuis sa fondation en 1981 réussi à consacrer un art officiel politiquement correct. La nomination des présidents aussi proches par leurs convictions de la doxa néo-libérale en cour aboutit à ce que l'on nomme ploutocratie directoriale.

Le magazine international Frieze publiait le 26 février dernier un entretien sous le titre Why Are Museums So Plutocratic, and What Can We Do About It? https://frieze.com/article/why-are-museums-so-plutocratic-and-what-can-we-do-about-it

Entretien entre deux personnes éminemment concernées, Michelle Millar Fisher, conservatrice au Museum of Fine Arts de Boston et Andrea Fraser, professeur à l'UCCLA school of Art de Los Angeles et auteur en 2016 d'un livre au titre évocateur, « in Museums, Money, and Politics ».

Si je résume cette lecture par la conclusion que la présence des apporteurs de crédit et donc des mécènes aux instances directoriales des institutions muséales est constitutive de ploutocratie, je peux constater que la gouvernance du Jeu de Paume comme d'autres institutions muséales dépendant de la tutelle de l'État suivent la dérive générale des politiques culturelles des gouvernements néo-libéraux.

Quand ont été suscitées les donations de photographes à l'État, ce qui devait enrichir son patrimoine et préserver des œuvres de toute disparition tout en garantissant la gestion des droits d'auteur liés à l'exploitation des fonds pour le compte des ayants-droit, le Ministère de la Culture avançait l'argument de la continuité des institutions.

Ces engagements s'avèrent trahis par la politique culturelle actuelle plus encline à se montrer prestigieuse qu'à se soucier du sort de ceux qui créent, des conditions de production comme des moyens d'en vivre. La notoriété des artistes devient un élément de la concurrence et ne peut se valoriser que par la transmission au privé des responsabilités de l'État. Il s'agit bien d'une culture de classe, les auteurs devant rester sagement dans leur condition lumpenesque s'ils veulent accéder aux cimaises décidées par le marché.

Gilles Walusinski, ancien président de Patrimoine Photographique

Statuts actuels du Jeu de Paume :Statuts actuels du Jeu de Paume (juin 2020) (pdf, 1.1 MB)

Nouveaux statuts proposés : Nouveaux statuts proposés le 2 juillet : (pdf, 133.7 kB)

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