Les chariots de la folie

Ce petit texte ne sera pas juridico-politique, comme souvent j'en rédige sur Médiapart. En fait peut être par mon travail mais aussi une certaine pratique du militantisme, je ressens quelques éclairs et quelques angoisses pour notre futur proche.

Ce petit texte ne sera pas juridico-politique, comme souvent j'en rédige sur Médiapart. En fait peut être par mon travail mais aussi une certaine pratique du militantisme, je ressens quelques éclairs et quelques angoisses pour notre futur proche.

La place que j'occupe dans la magistrature est un peu les deux pieds et les mains dans la cambouis : divorce, résidence des enfants, autorité parentale, obligations alimentaires en tous genres, j'ai rendu 1000 jugements en 2010, tous contentieux familiaux confondus : autant dire une bonne tranche de vies...

Que reste t-il de ces drames familiaux sur une année: l'image d'une paupérisation extrême de la société, avec des prestations familiales qui servent pour la plupart du temps à payer le pavillon péri-urbain, familles en surendettement, parfois au bord de la clochardisation, travail au noir, , violences, combines que l'on devine à travers les dossiers ... Tout cela pour simplement survivre, par exemple dans les caravanes du bord de mer, non pas pour faire du tourisme, mais parce que c'est moins cher qu'un loyer...Avec les petits salaires des foyer monoparentaux comme on dit, en réalité la plupart du temps des femmes qui font quelques heures de caissière au supermarché ou des ménages au noir...

C'est mon job me direz vous, et j'en ai vu d'autres...

<--break->Bien sûr, c'est sûr...Mais depuis quelques années la situation s'aggrave à tel point que les services sociaux dont on taille les budgets à coups de serpe n'en peuvent plus.

Sur l'Hérault et sur Béziers, le Conseil Général dont les dépenses sociales explosent n'arrive plus à financer un point rencontre parents/enfants... Dans les cas de violences, je ne peux plus mettre en place un cadre sécurisé et éducatif pour l'exercice du droit de visite: nous en sommes venus à organiser ces moments de visite et de transferts d'enfant entre parents vindicatif sur les parking des gendarmeries : s'il se passe quelque chose ils pourront intervenir.

Et tout s'enchaîne : devant la raréfaction de la ressource et la chasse aux fraudeurs organisée par le gouvernement, les services prestataires deviennent de plus en plus tatillons face à une population qui surnage à grand peine.

Ces blocages, cette précarité deviennent palpables, l'ambiance s'épaissit au fur et à mesure que les dossiers défilent ( 22 par audience en moyenne !) . La résignation flotte dans l'entrelacs des propos des demandeurs, " c'est la CAF qui me demande un jugement pour continuer à toucher mes prestations"...

Ailleurs, la situation n'est guère mieux: souvent le RSA, un petit job à mi temps, un auto-entrepreneur prit dans le mirage sarkozyste et qui s'aperçoit qu'il ne gagne que 800 euros par mois : dans la majorité des cas le gros salaire c'est 1500 euros par mois et une ribambelle de crédits à la consommation...

"Le décrochage", comme on dit, d'une très grande partie de la population est patent. Ils survivent jusqu'à la folie. Car c'est bien cette alternative que l'on entrevoie dans ces drames domestiques, soit celle des parents soit celle des enfants dont le destin proposé se résume à contempler une société de consommation inaccessible. Une enfance ressentie comme définitivement interdite, faite de sollicitations constantes et de privations permanentes...

Ils ne pourront pas toute leur vie se contenter de contemplation et accéder à cette simplicité volontaire dont beaucoup pensent que ce serait notre avenir...

Il n'y a plus les clefs de compréhension de l'avenir commun, le matraquage publicitaire a tellement été efficace qu'il a oblitéré toute personnalité, toute référence à une histoire familiale qui, du reste , devient de plus en plus complexe avec les recompositions en cours.

Le « temps de cerveau disponible » a envahit toute la sphère du bon sens. Il n'y a plus de temps à vivre : on est réduit à consommer non plus pour vivre, mais pour imiter la vie, le modèle que l'on nous fait miroiter.

Dans les rayons de supermarché, les caddies remplis à ras-bord qui ne passent pas à la caisse ne cessent d'augmenter. Phénomène vont refaire leur vie", ce à quoi je leur réponds invariablement : « on ne refait pas sa vie, on la poursuit... »

Finalement, nous n'avons pas achevé l'oeuvre de la révolution française, de multiples régimes se sont succédés depuis deux siècles mais le plus prégnant a sûrement été l'ère de la consommation jusqu'à la destruction de notre écosystème... XX éme siècle totalement fou qui s'est terminé par quarante ans de consommation effrénée, de futiles tentatives de colmatages de nos angoisses par l'accumulation d'objets .

Aujourd'hui notre être collectif explose, laissant par millions des humains dans la précarité et la survie. Ce sursaut démocratique il faudra bien le bâtir devant la brûlure toujours plus aiguisée des enjeux vitaux que nous affrontons.

A un moment où nous inaugurons l'ère de l'anthropocène, moment où l'espèce humaine est devenue une force - une nuisance - géophysique majeure, notre volonté collective doit nous sortir de la folie dans laquelle le capitalisme nous a enfermé, pour reprendre en main la poursuite d'une vie :debout !

Gilles Sainati,

par ailleurs militant syndical et politique

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.