Les enjeux linguistiques du développement durable : la diversité comme ressource

S’il est une tension qu’il faut à tout prix dépasser, c’est bien ce conflit intolérable entre l’écologie et l’économie. Le modèle hégémonique du développement repose largement sur la consommation et sur l’exploitation non durable des ressources, des notions incompatibles avec la protection de l’environnement et donc de la santé publique. La linguistique peut-elle jouer un rôle dans ce dossier?

S’il y a, de nos jours, une tension cruelle qu’il faut à tout prix dépasser, c’est bien ce conflit intolérable entre l’écologie et l’économie. Le modèle hégémonique du développement repose en effet largement sur la consommation et sur l’exploitation non durable des ressources : or, les notions mêmes de consommation et d’exploitation (du sol, des matières premières, des biens communs etc.) sont précisément incompatibles avec la protection de l’environnement, et donc, à terme, de la santé publique. Le ralentissement des activités humaines imposé par l’émergence sanitaire nous a bien appris que lorsque le PIB chute, l’air devient plus propre…

Aujourd’hui il faut absolument sortir de l’impasse, de cette dichotomie désespérée, qui ressemble tant à la menace du voleur : « la bourse ou la vie ». Il est urgent de concilier économie et écologie. Ces deux praxèmes doivent être repensés. Il est toujours utile de rappeler qu’ils naissent de la même racine grecque, oikos, à savoir « maison, milieu ». L’économie est dès lors interprétable comme la « gestion intérieure d’une maison, d’une famille » alors que l’écologie est littéralement le discours sur le milieu et se traduit par l’analyse scientifique des interactions entre les organismes et leur environnement. De ce point de vue, il apparaît clairement qu’il devrait y avoir moins d’opposition que de continuité entre l’économie et l’écologie. Le but des deux sciences, finalement, devrait être le même : le bien-être des habitants de la maison dépend de l’état de santé de l’environnement où se situe la maison. Vision plus ambitieuse et fraternelle : le monde entier est notre maison. La bourse peut aller bien avec la vie.

Malheureusement, même si la conscience écologique est désormais largement répandue – en raison, aussi, de l’urgence climatique, de plus en plus dramatiquement proche, tangible – elle n’en demeure pas moins marginale. En tout cas, elle ne débouche qu’éventuellement sur des prises de position radicales. Les grands engagements internationaux pour le climat sont toujours pour plus tard, pour 2030, 2040, 2050… et sont fragilisés par toute sorte de dérogation. C’est que nous sommes tous engagés, qu’on le veuille ou non, dans une course qui, comme toute compétition, prime les premiers, les plus rapides, les plus agressifs, et parfois aussi les concurrents les moins respectueux des règles. Dans une compétition, qui ralentit, perd. Or, personne ne veut perdre, d’autant moins que nous sommes tous, plus ou moins directement, déterminés par le marché global. On ne peut sortir de la compétition que si l’on ralentit tous, et tous plus ou moins au même moment et avec des motivations comparables. Pour qu’il en soit ainsi, il faut avoir de bons arguments et se soustraire à une autre grande tentation de notre époque : le court-termisme. Court-termisme qui est contraire, ça va sans dire, à toute idée de durabilité.

Il faut donc juste changer le monde, ou plutôt la manière de le penser, de le dire, et partager ces nouvelles visions. Certaines expériences, comme, en France, la Convention citoyenne pour le climat, représentent des démarches participatives prometteuses, même si, dans les 460 pages du Rapport final, alors que l’on parle beaucoup notamment d’agriculture et de nourriture, il n’est jamais question de langue, et très peu de culture. Pourtant, il serait judicieux d’intégrer pleinement le facteur linguistico-culturel dans la réflexion sur le développement durable, et ce à plusieurs niveaux :

  • Les idées altermondialistes doivent féconder les esprits, mais pour ce faire elles doivent voyager, sillonner la planète. Dans le cadre de la linguistique pour le développement, à l’échelle globale, on ne saurait renoncer aux langues véhiculaires, aux langues de grande diffusion internationale.
  • En amont de leur diffusion, les idées prennent forme à travers des praxèmes ou des syntagmes fixes : économie circulaire, approvisionnement durable, éco-conception, écologie industrielle et territoriale, économie de fonctionnalité, consommation responsable, allongement de la durée d’usage des produits, développement durable, économie verte, localisme, soutenabilité, écologie intégrale, économie symbiotique sont autant de notions indispensables pour harmoniser économie et écologie. La construction d’un monde meilleur est aussi une affaire de lexique.
  • Le changement du monde passe également par le discours, c’est-à-dire par la narration de ce monde à venir, par les représentations qui font et défont les hiérarchies des valeurs qui sont attribuées à tel ou tel métier, à tel ou tel accent, à telle ou telle langue. L’émergence sanitaire nous a réveillés : paysans et infirmiers, entre autres, sont devenus dans le discours public presque des héros, ayant assuré la nourriture et les soins pour une population longtemps confinée. L’image, le récit de l’Autre, le discours sur l’Autre ont sensiblement changé.
  • Un monde moins compétitif et plus coopératif passe par le dialogue et la pédagogie, que ce soit au niveau international ou de proximité. Concernant ce dernier, les langues locales jouent un rôle essentiel : pas de dialogue sans le partage des langues ; et pas de coopération sans intercompréhension. La médiation linguistique joue également un rôle crucial.
  • Mais les langues locales sont aussi un réservoir de mémoire, de savoir-faire, de connaissance pertinente de l’environnement. Par ailleurs, elles assurent la cohésion intergénérationnelle et la transmission de l’expérience. Elles contribuent par conséquent à stabiliser une communauté sur un territoire donné. Or, si cette communauté traditionnelle est stablement implantée, elle prendra soin de son environnement, de sa « maison ».

Ces cinq points disent bien la nécessité de poursuivre, je cite l’ami Jean-Philippe Zouogbo, un plurilinguisme et un multilinguisme « équitables », à savoir un régime linguistique où la diversité est bien une valeur et non pas un problème ; où la richesse des répertoires (individuels et collectifs) est comparable à la richesse d’un écosystème, chaque langue (véhiculaire nationale, véhiculaire régionale, nationale, locale etc.) ayant une ou plusieurs fonctions, et chaque fonction ayant une ou plusieurs raisons d’être.

Finalement, les répertoires linguistiques sont des ressources incontournables pour les individus et les sociétés. Il est essentiel de parler de fonctions au pluriel en évitant de les hiérarchiser : à travers des langues différentes on dit des choses différentes, ou on dit les mêmes choses différemment. Les nouvelles conceptualisations scientifiques ou les nouvelles applications techniques rejoignent et dialoguent parfois avec les savoirs ancestraux : ainsi il y va, par exemple, de l’économie circulaire, qui rejoint les pratiques traditionnelles du réemploi et du zéro déchets ; ainsi il y va de la géoparémiologie, nouvelle discipline-carrefour qui associe les savoirs traditionnels cristallisés sous forme de proverbes à la connaissance de l’environnement, notamment au niveau des pratiques agricoles ; ainsi il y va de la toponymie narrative, qui permet de découvrir les caractères du territoire à travers le vécu mis en discours de ses habitants ; ainsi il y va, enfin, de la conception de l’être humain comme partie intégrante de la nature, vision ô combien archaïque et contemporaine à la fois. Nature et culture, elles aussi doivent se réconcilier une fois pour toutes…

En conclusion, une expérience considérable me permet de faire la synthèse de ce que je viens de dire. Je pense au remarquable travail du paysan burkinabé Yacouba Sawadogo, aujourd’hui septuagénaire, personnage désormais à la renommée internationale qui a réussi à arrêter le désert dans le nord du Burkina, près de Gourga, en faisant pousser une forêt grâce à une méthode artisanale consistant essentiellement à construire de petites digues sur un petit espace, à enfouir les graines des arbres dans de petits trous appelés zaï et à y ajouter du fumier organique. On appelle cela une régénération naturelle assistée. "Le secret de cette méthode – dit-il –, ce sont les termites : elles nous aident beaucoup dans la restauration du couvert végétal. Elles creusent des canalisations qui absorbent l’eau de pluie et au lieu de ruisseler, l’eau stagne. Les termites viennent aussi à la surface du sol pour chercher des feuilles à manger et tout au long de leurs trajets, elles creusent de petites tranchées permettant au sol d’imbiber davantage d’eau. Et le résultat est là : les plantes poussent naturellement, et nous avons maintenant une grande forêt". (passage tiré de: https://perseverance.mondoblog.org/2020/12/28/la-foret-de-yacouba-sawadogo-prix-nobel-alternatif-ravage-par-les-flammes-toutes-les-pistes-sont-envisagees)

Le vieux Sawadogo a eu raison et aujourd’hui, en langue locale, il fait de la pédagogie auprès de ses compatriotes, tout en racontant au monde entier son expérience, lors de symposiums internationaux. Le résultat tient dans ce beau témoignage d’un jeune homme de son village :

"Les jeunes de ma région refusent de cultiver la terre. Mais aujourd’hui je suis très content, car il suffit de s’investir un peu dans la culture de la terre, qu’elle vous donnera assez à manger et même un surplus à vendre ... cela résout de nombreux problèmes. Voilà pourquoi je suis content. Zaï ramènera les jeunes car avec la manière traditionnelle de cultiver la terre, la récolte était souvent médiocre. Mais maintenant que nous utilisons zaï et que les arbres poussent à nouveau... de nombreux jeunes envisagent de revenir."

Ce témoignage montre bien que mémoire, culture, langue, discours, praxis, technique… ne font qu’un. La pensée écologique est bien ceci : lier des éléments divers, en l’occurrence la protection de l’environnement, le développement économique et la durabilité sociale. Multiplions, approfondissons, communiquons ces réflexions et les résultats qui les valident et les prolongent. Le rendez-vous est donné pour le mois d’octobre à Nairobi pour le deuxième congrès du réseau international POCLANDE, consacré précisément au développement durable et à l’amplification des langues, à la valorisation des cultures et à l’implication des populations: https://www.poclande.fr/iie-congres-du-reseau-international-poclande-nairobi-27-28-29-octobre-2021/ 

Giovanni Agresti

Professeur des Universités en Sciences du langage

UMR 5478 Iker (CNRS - Université Bordeaux Montaigne - UPPA)

Président du réseau international POCLANDE

* Texte extrait de l’allocution prononcée à l’occasion de l’ouverture de la Journée d’étude « Solutions linguistiques et culturelles aux problèmes liées à l’agriculture et à la santé publique » | Université de Paris - Université de Kara, le 5 mars 2021

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