Les Sciences humaines et sociales à l'ère de la pandémie

Alors que nos frères et collègues, spécialistes des sciences de la vie, s’unissent comme jamais par le passé en une communauté internationale solidaire, à la recherche de médicaments efficaces et d’un vaccin, les transformations ultra-rapides qui affectent nos sociétés en ces moments dramatiques et la nécessité de penser autrement l’avenir demandent également notre contribution d’humanistes.

Ce texte est une lettre qui, dans un premier temps, a circulé uniquement au sein du Réseau international POCLANDE (Populations, Cultures, Langues et Développement): www.poclande.fr

***

Chères et Chers Collègues

Lorsque, en avril 2018, au plus profond d’une magique nuit africaine, un groupe de femmes et d’hommes de bonne volonté et à la parole déliée donnèrent opiniâtrement naissance à notre Association, un désir et un enthousiasme presque tangibles vinrent se loger dans nos esprits.

Je sais que – sous la diversité de nos histoires personnelles et de nos trajectoires professionnelles – nous étions uni-e-s par la volonté de réinventer notre métier et de placer le « travail » sur la langue au cœur d’une utopie réalisable : une civilisation aurorale foncièrement humaniste.

Notre Réseau international a tout de suite suscité un vif intérêt, de par le monde. Il répondait sans doute à une demande qui n’avait pas encore été formulée, en tout cas pas de manière unanimiste, pas de manière parfaitement audible. Des femmes et des hommes, à différents endroits du monde, étaient pourtant en lice, et avaient déjà posé les jalons de la linguistique pour le développement – les précurseurs !

L’essor de notre Réseau a également suscité des critiques. C’est que « développement » est devenu, déjà depuis belle lurette, un stéréotype, un impensé, et, même, une ombre. Combien de collègues – externes au Réseau et tout à fait estimables – m’ont-ils reproché l’emploi de ce mot, toujours récupérable par l’idéologie turbo-capitaliste, en large mesure responsable de la situation pitoyable dans laquelle verse notre écosystème et des inégalités sociales grandissantes, y compris de matrice néocoloniale ?

Même si inspirés par des préjugés, ces critiques, ces réserves, ces doutes avaient et ont toute leur légitimité. Aujourd’hui plus que jamais, ajouterais-je. Le système économique mondial – ses règles, ses fonctionnements, ses contradictions –, déjà en crise, est aujourd’hui, à l’ère de la pandémie, mis puissamment en question. Si le tsunami financier de 2008 n’a substantiellement produit aucun vrai changement dans le régime économique global et dans notre manière de penser le monde, cette fois-ci nous avons l’impression que, sinon toutes, du moins bien des choses changeront – bon gré, mal gré. Plusieurs « dogmes » de la contemporanéité, intimement liés à la globalisation, sont en train de partir en mille morceaux.

Dans cette phase, déjà amorcée, de bouleversements paradigmatiques, nous ne devrons pas être uniquement des spectateurs. Alors que nos frères et collègues, spécialistes des sciences de la vie, s’unissent comme probablement jamais par le passé en une communauté internationale solidaire, à la recherche de médicaments efficaces et d’un vaccin, les transformations ultra-rapides qui affectent nos sociétés en ces moments dramatiques et la nécessité de penser autrement l’avenir demandent également notre contribution d’humanistes.

En effet, les piliers sur lesquels se fonde notre Association – les populations, les cultures, les langues et le développement – sont tout particulièrement sollicités, voire ébranlés par la crise actuelle, et nous imposent une réflexion actualisée. Permettez-moi de vous faire part de quelques observations très générales.

Les populations. Les populations, notamment les plus pauvres ou fragiles, sont particulièrement touchées par les effets de la pandémie. Des millions et des millions d’Indiens quittent leurs mégalopoles, avec tous les moyens possibles, y compris à pied, pour se mettre à l’abri, retrouver la province, les espaces ruraux. Plus en général, les grandes, démesurées agglomérations urbaines, en Chine comme en Occident, où la densité des peuplements est aggravée par la pollution qui – c’est maintenant prouvé – facilite la transmission du virus, se transforment de lieux de dynamisme socio-économique en lieux de confinement social, de pénurie et d’infection. La distanciation forcée, nécessaire, entre les individus, et tout particulièrement entre les plus jeunes et les plus vieux, souvent reclus dans des maisons de retraite où personne n’a plus le droit d’accéder, risque de produire une fracture intergénérationnelle dont nous mesurerons bientôt le poids et les conséquences. En même temps, cette distanciation est contrebalancée par le surgissement d’un sentiment de solidarité universelle, par un dépassement de l’individualisme et du chacun pour soi, et ce aussi bien au niveau individuel, qu’aux niveaux sociétal et politique. La parole, la communication, le discours accompagnent et anticipent les changements.

Les cultures. La crise actuelle est également une crise culturelle ou, plus exactement, une crise des cultures, ancestrale et contemporaine, et tout particulièrement orientale et occidentale. C’est vraisemblablement le produit d’un choc mal contrôlé entre certaines pratiques culturelles exécrables (en l’occurrence, la vente et consommation à large échelle de viande d’animaux sauvages dans des marchés chinois où il n’y a aucun respect des normes d’hygiène les plus élémentaires) et la rapidité des déplacements des individus à l’ère des vols intercontinentaux low cost. De nos jours, le même individu peut tout faire avec son smartphone et penser que la poudre de pénis de cerf va combattre son impuissance… Mais peut-être ce paradoxe n’est-il qu’apparent : finalement, c’est toujours la pensée magique, c’est toujours l’idée qu’une technique, ou une technologie, ou une idole va résoudre tous nos problèmes… De là la nécessité de tirer le meilleur et de la tradition – maîtresse de la soutenabilité environnementale (l’« économie circulaire » dont parlent les économistes aujourd’hui n’est que la règle dans les sociétés paysannes) –, et de la contemporanéité, qui permet des avancées indéniables du point de vue de la recherche, de la transmission des informations scientifiques et, plus largement, des contenus culturels.

Les langues. La globalisation (à savoir la mondialisation économique) est un processus de centralisation. Si, encore il y a une vingtaine d’années, on pouvait se leurrer de l’idée que, à l’âge contemporain, « chaque lieu est un centre », on a désormais compris que ce sont plutôt les centres de pouvoir – de moins en moins nombreux et de plus en plus puissants – qui ont aujourd’hui la mainmise sur chaque lieu, chaque recoin du monde. Ce qui ne fait qu’augmenter les inégalités. Ce processus de conquête et de colonisation de facto, ce réseau, a été accéléré par l’utilisation parfois agressive d’une ou de quelques langues de très grande communication internationale, ce qui a fini par convaincre tout un chacun que la diversité linguistique est une barrière, une entrave aux échanges commerciaux et donc au progrès. Sans en avoir l’air, en pleine révolution numérique, nous étions revenus à la vulgate du mythe de Babel… À présent nous mesurons les effets néfastes de cette centralisation économique : destruction de l’environnement, urbanisation hypertrophique, désertification culturelle... Les populations autochtones sont dépossédées de leurs terres, par exemple en Amérique latine, alors qu’elles avaient trouvé depuis des siècles un équilibre avec la nature, grâce aussi à une praxéogenèse particulière et irremplaçable. Dès lors, la diversité linguistique devrait être envisagée plutôt comme un barrage, comme un retour à une dimension davantage stable et en phase avec l’environnement. Cela dit, personne ne nie les avantages de la diffusion, non exclusive, de langues véhiculaires ! Mais il s’agit d’harmoniser les répertoires linguistiques, majoritaires et minoritaires, en fonction d’une vie plus harmonieuse où le lointain, le global et l’un doivent dialoguer pacifiquement avec le proche, le local et le multiple, et non les écraser.

Le développement. La crise actuelle est en train de nous imposer un regard lucide sur ce qui est prioritaire et sur ce qui est secondaire dans nos vies. Nous mesurons la fragilité du système sur lequel reposent les civilisations soi-disant développées : la suite cyclique de besoin - production - consommation - pollution, toujours recommencée et de plus en plus accélérée. C’est le déterminisme auquel nous condamne le dogme d’une croissance que l’on voudrait sans limites et qui pourtant se heurte forcément, plus ou moins violemment, aux limites d’une planète durement éprouvée par la prédation de ses ressources. On le sait bien : il n’y a pas qu’un développement possible. Le langage est souvent le règne de l’ambiguïté et tout le monde n’est pas forcément d’accord sur des concepts qui, à première vue, devraient faire l’unanimité. Ainsi, en est-il, par exemple, du « développement » tel qu’à l’échelle individuelle. A ce niveau il peut réaliser ce « droit à la recherche du bonheur » gravé dans la Déclaration d’Indépendance des Etats Unis d’Amérique de 1776. Or, ce droit au bonheur finit souvent par se solder par l’individualisme sans limites qui prend dans bien des cas la forme de la méfiance, si ce n’est de la peur ou de la haine vis-à-vis de l’Autre, incarnation physique et métaphysique de la frontière, du confin, de la limite aux jouissances de l’ego. Ainsi, à l’ère de la pandémie, aux États-Unis, nombre de citoyens s’empressent-ils d’acheter non pas de la farine et des œufs, mais des armes… Pour sa part, le développement des sociétés a été, au moins depuis la révolution industrielle jusqu’à aujourd’hui, surtout une affaire d’argent et de culture urbaine. Lorsque, au début des années 60 du XXème siècle, la société Ilva réalisa le pôle sidérurgique de Tarente, dans l’Italie du Sud, les industriels se présentèrent comme les apôtres de la modernité : en arrachant des milliers et des milliers d’oliviers pour faire place aux usines (développement), ils prétendaient (langue actualisée en discours) arracher le pays (populations) à la misère incarnée par la culture paysanne (culture). Dans la réalité, le bien-être économique a empoisonné la population locale, dont la santé, des générations durant, a été très lourdement affectée en raison de la pollution industrielle. Et d’ailleurs, les richesses représentées par des matières premières comme le pétrole, sont pour les uns une bénédiction, pour les autres une malédiction. Lors d’une messe catholique au Ghana, j’ai lu non sans étonnement, dans la feuille liturgique du dimanche, les mots d’un religieux qui remerciait le bon Dieu d’avoir fait don au Ghana de sa belle jeunesse, de sa magnifique nature… et du pétrole.

***

Chères et chers collègues, chères et chers membres et sympathisant-e-s du réseau POCLANDE : la réponse à la crise actuelle a besoin aussi de vous, de nous. Préparons-nous, soyons au rendez-vous, avec les outils de lecture, d’interprétation du monde, de partage critique des informations, d’analyse et de reconfiguration du sens qui sont les nôtres. Plus que tout autre scientifique, en principe nous sommes les mieux placés pour savoir que les mots, les notions, les concepts qui disent l’actualité et qui préparent l’avenir sont beaucoup plus riches et nuancés que n’importe quelle fiche lexicale de n’importe quel dictionnaire. Tout simplement, ce sont des praxèmes : des unités de production d’un sens qui évolue incessamment à travers l’histoire et les innombrables actualisations discursives, c’est-à-dire à travers les êtres de langage, les sociétés et les acteurs sociaux que nous sommes. Aujourd’hui, il faut non seulement guérir l’espèce, mais également tirer des leçons du drame que nous vivons et le mettre en perspective. Cela ne passera pas uniquement par les sciences de la vie. Il s’agit de penser, et ensuite de bâtir, une société différente, plus consciente de son histoire, de ses erreurs, de ses limites, et plus attentive à la parole profonde, à la cohérence des propos, privés et publics, et à la mémoire enseignante qui nous structurent et protègent. Ensemble, femmes et hommes de paroles, nous donnerons notre contribution à la Cause commune.

Bonne santé, bon courage, bon travail.

Avec mes pensées les plus amicales, aussi au nom du Bureau de notre Association.

Giovanni Agresti

Président du Réseau POCLANDE | www.poclande.fr

Université Bordeaux Montaigne (France)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.