Le complexe de Dom Juan. Le linguiste face à la crise environnementale

On cerne là deux notions intimement liées : le « complexe de Dom Juan » et la « perdurance du paradigme ». Elles disent notre incapacité à ralentir et à changer de style de vie pour conjurer les menaces qui pèsent sur l’espèce et qui prennent la forme, entre autres, de la crise environnementale. Malgré tout, l’analyse appartient déjà au programme de destruction salutaire du paradigme dominant.

SGANARELLE.— C’est-à-dire que ses paroles n’ont fait aucun effet sur vous.

DOM JUAN.— Vite à souper.

SGANARELLE.— Fort bien.

DOM JUAN, se mettant à table.— Sganarelle, il faut songer à s’amender pourtant.

SGANARELLE.— Oui-da.

DOM JUAN.— Oui, ma foi, il faut s’amender, encore vingt ou trente ans de cette vie-ci, et puis nous songerons à nous.

(Molière, Dom Juan ou Le Festin de pierre, 1665. Acte IV, Scène VII)

Introduction

Dans la perspective de la linguistique matérialiste (praxématique), la langue est associée au travail : aussi bien l’une que l’autre sont des activités manipulatives et transformatrices de la réalité (Lafont 1978). Ce particulier regard sur les langues naturelles suscite au moins deux questions interdépendantes :

  1. Comment se réalise cette manipulation, cette transformation de la réalité par la langue ?
  2. Puisque la langue en action, c’est le discours, quel est, dans cette « transformation de la réalité », le rapport entre langue et discours ?

Nous tâcherons d’offrir quelques éléments de réponse, et ce dans le cadre d’un thème de grande actualité qui mobilise au plus haut point les enjeux de la communication publique, à savoir la crise environnementale / climatique et le dossier, connexe, du développement durable.

Après une réflexion rapide concernant le rapport, poreux, entre langue et discours (§ 1), nous nous focalisons sur l’écart entre discours et réalité (§ 2). Cette distance représente en effet une marge potentielle de mystification, largement exploitée dans les débats sur la crise environnementale afin d’entretenir le statu quo, et ce à travers une palette de stratégies discursives que nous essayons de restituer ((§ 4). Dans la perspective d’un changement de paradigme, où l’analyste du discours aurait toute sa place, notre but est de cerner ces réflexes réactionnaires et de donner un nom, que nous espérons consensuel, aux phénomènes – du ressort de la psychologie sociale – qui semblent empêcher ou ralentir un véritable changement : le « complexe de Dom Juan » et la « perdurance du paradigme » (§ 3). Des considérations conclusives sur le rôle de la diversité linguistique dans ce programme d’identification et de destruction salutaire du paradigme dominant viennent légitimer ultérieurement le rôle des sciences du langage (et notamment de la linguistique pour le développement)[1] dans cet épineux dossier.

1. Langue, discours : de la solidarité à l’interférence

Sous la complexité des termes en jeu[2], une définition à haut rendement : un discours, c’est de la langue actualisée. Même si la terminologie varie, cette dichotomie fait consensus (langue / parole chez les structuralistes ; competence / performance chez les générativistes etc.) et est comparable à la physiologie d’un organe, à ses fonctions in posse, par rapport à son utilisation effective – in fieri et in esse, en contexte. Cette définition liminaire ne pose aucun problème. La notion même de « grammaire », fortement idéologisée (notamment dans la tradition française), se fonde sur cette stabilité de la langue, normée par des monuments autorisés (corpus aménagé) mais toujours dialectisée avec l’« usage », à savoir le foisonnement des actes de langage individuels et collectifs régis à la fois par une instance d’identité – de ressemblance, de reconnaissance, de continuité – et par une nécessité d’altérité, de diversité, de discontinuité. Finalement, il y a recoupement : au vu des contraintes qu’elle pose, la langue bien-forme le discours[3] ; dans le même temps, le discours mord sur la langue, et un discours particulièrement autorisé est en mesure d’introduire rapidement dans celle-ci des changements (néologismes, tournures, styles…). Il ne faut donc pas tout à fait séparer langue et discours : ils agissent conjointement et séparément sur la société pour orienter la doxa.

2. Discours et réel, ou de la distance

Sans doute, la synergie de langue et discours bat son plein dans le discours politique, ou plus exactement dans le discours de la polis. Celle-ci est un maillage social, linguistique et relationnel. Nous savons bien que le discours, la communication, sont fonction de la gouvernance de la cité, et que ce pouvoir « configurationnel » se fonde sur la langue, sur sa structure, notamment au niveau des matrices pronominales, à même d’infléchir profondément le discours qui l’actualise. Ainsi en est-il, par exemple, de quelques hymnes nationaux (La Marseillaise, Fratelli d’Italia…) construits (discours) à partir de la matrice configurationnelle (langue) #nous (« allons enfants de la Patrie », « marchons, marchons » ; « stringiamci a coorte, siam pronti alla morte ») qui est d’autant plus affirmée qu’elle émerge par rapport à deux #elle (positive : la [mère] « Patrie » ; négative : la « Tyrannie »), ou bien par rapport à deux dimensions (vie/mort), ou bien par rapport à l’ennemi (#il ou #ils), ou encore par rapport à l’être suprême (#il) – autant d’éléments externes au #nous qui valident et renforcent, voire construisent celui-ci. Ces hymnes si puissants ont été pensées précisément dans le but de construire ou exalter l’identité, le « nous » national, de verser l’individu dans le collectif, de pousser des armées au combat, de relier la société présente à la société absente (les « générations disparues » de Maurras) et même à la société latente – transcendante, mythique, fantasmée. Les effets qu’ils produisent montrent bien ce que la force des mots peut signifier, notamment dans un programme de transformation et manipulation de la réalité, le sujet qui nous préoccupe ici[4]. Cela dit, de manière moins spectaculaire, ces fonctionnements configurationnels sont permanents et envahissent tous les espaces et les moments de communication, et tout particulièrement la communication publique, fondée sur la dialectique entre individus et groupes, définis et indéfinis, ainsi qu’entre ces derniers et des forces impersonnelles. Il en résulte une sorte d’altération constante, ou distorsion, anamorphose, qui caractérise la nature même du discours. À ce sujet, il est indispensable de nuancer entre aberration (physiologique) et mystification (délibérée). C’est surtout par rapport à cette dernière que se dessine clairement le rôle social, civique, du linguiste, et notamment de l’analyste du discours : démystificateur, voire « démineur » (Lafont 2005).

2.1 L’aberration physiologique

Pour faire simple, l’aberration physiologique dans la langue et dans le discours est la distance entre les mots et les choses. Comme le dit de manière on ne peut plus efficace un adage zen, les mots ne sont pas la lune mais le doigt qui l’indique. La catégorie de la distance inéluctable entre le réel et la logosphère est ici mobilisée. Cela concerne tous les éléments du discours : de sa brique première, le signe (ou plutôt le praxème)[5], à la phrase, au discours dans son entièreté. Pour mieux saisir la nature et la portée de cette distance dans l’économie de notre réflexion, il nous échoit de revenir d’abord sur le problème épineux de la motivation vs de l’arbitraire du signe linguistique, au sujet duquel il ne faut surtout pas prendre de position nette et rigide : sans doute, y a-t-il une part d’arbitraire et une part de motivé dans tous les signes linguistiques. En ce qui nous concerne, nous abordons la question en complexifiant les deux pôles du problème (les mots, les choses) et en établissant de nouvelles relations entre eux, ou plus exactement entre les éléments sonores porteurs du programme de sens (il s’agit, en indoeuropéen et en sémitique, des racines bi- et triconsonantiques des praxèmes, aussi appelées « schèmes » ou « étymons »)[6] et les traits sémantiques dominants de l’objet auquel le praxème fait référence : une trottola (toupie) n’est pas qu’une « image acoustique » ou qu’un « concept » mais un ensemble soudé et solidaire de traits sémantiques qui répondent et se réfèrent à une « partition » :

partition

Or, ces traits sémantiques sont hiérarchisés dans la perception du sujet. Des tests (Agresti 2012 : 381-384) nous ont montré que c’est le trait d’) qui est celui qui, de loin, saisit le plus la perception de l’observateur lorsque celui-ci parle, voit ou pense une trottola. À partir de là, pour vérifier la motivation de ce praxème, il s’agit de vérifier la nature du lien existant entre les éléments consonantiques de la racine du signifiant (T+R+TT) et le(s) trait(s) sémantique(s) dominant(s) de l’objet, du signifié. Or, puisque la polyvibrante /r/ est « en phase » avec les « virtualités dynamiques » de la trottola, trait sémantique dominant, on peut en conclure que le praxème trottola est plutôt motivé, sans plus.

Ce détour du côté de la sémantique lexicale pourrait sembler déplacé. Pourtant, il nous permet de discrétiser et de mieux saisir la catégorie de la distance en linguistique théorique ainsi que la portée de l’adage « les mots ne sont pas les choses », ou de l’apparent paradoxe magrittien « Ceci n’est pas une pipe », etc., fort instructifs y compris dans le cadre de l’analyse du discours. À partir de là, on remarquera que certains mots, dans certains contextes, évoquent plus clairement la chose : cet effet s’appelle « image de réalité », plus ou moins définie suivant l’environnement du praxème. Ainsi, trottola est un mot motivé, donc évocateur de la chose dès son phonosymbolisme ; pourtant, une trottola, comme d’ailleurs n’importe quel praxème, n’a véritablement de sens qu’en contexte. C’est donc ce dernier qui précise l’image de réalité : de trottola à una trottola à una trottola di legno à una trottola in legno dipinto à la trottola in legno dipinto di mio fratello… on assiste à une progressive augmentation de la définition de cette image : on finit par « voir » cette trottola. On est déjà dans la phrase. On est à la lisière du discours. On peut donner à voir des choses à notre interlocuteur : pour l’informer, l’instruire ou… le tromper.

2.2 La mystification délibérée

Si une aberration, une distance entre le réel et le discours est de toute évidence inéluctable, physiologique, intrinsèque au langage, on sait que, à partir de cette distance on peut « mentir au monde », en construisant des images fausses ou en anamorphose. Lafont fonde le « critère de réalité » sur ce simple fait : un individu qui parle en présence de quelqu’un peut dire n’importe quoi, mentir sur n’importe quel sujet sauf sur une chose : sur le fait qu’il est en train de parler (Lafont 2007 [1994] : 11-12). On voit bien que la source de la « vérité » discursive se réduit à cela : la co-présence de corps communicants. C’est le régime de l’oralité, défini d’abord par la donnée topologique, fondé sur la confiance et le contrôle mutuels.

Cette remarque explique en large mesure la relation de confiance qui s’établit entre des interlocuteurs et interactants qui partagent un même environnement, à la fois discursif, mémoriel, symbolique et physique. Sans caricaturer ou idéaliser, c’est ce qui se passe surtout dans les petits villages, où aussi en raison de l’exiguïté des habitants et du partage du territoire, de la porosité des espaces de vie etc. les gens se connaissent y compris via l’histoire (et la réputation) des familles, des ascendances respectives. Du reste, dans de très nombreuses sociétés les noms de famille, socialement reconnus, sont issus de l’indication de la filiation du sujet, suivant la formule « (le fils / la fille) de » : Gustafson, Christiansen, Xhoni, Di Giuseppe etc. suivent tous cette règle. En termes sociologiques, on appelle cette relation de confiance le social lending. Le débat et les polémiques autour de l’enseignement en présence ou à distance à l’ère de la pandémie font peu ou prou référence à cette plus-value que constitue le régime de l’oralité, sans doute aussi parce qu’il préserve le critère de réalité.

En dehors de ces contextes et ces relations de proximité, non plus au village traditionnel mais dans le village global contemporain, la communication emprunte et court sur d’autres pistes, souvent anonymes ou pseudonymes, de plus en plus envahissantes. Si, par rapport à il y a trente ans, nous sommes davantage renseignés sur ce qui se passe à l’autre bout de la planète, nous vivons également à l’ère des infox, d’abord et surtout parce qu’on ne sait plus vraiment quelle est la source des informations, perdue dans la botte de foin de réseaux de plus en plus embrouillés. La distance entre interactants, technologiquement outillée, est dès lors source de malentendus ou de duperies. La dématérialisation de la communication a favorisé toute sorte de distorsions, parfois involontaires, parfois délibérées. On revient dès lors sur la vision matérialiste du langage, mais pour l’appréhender, cette fois-ci, d’une tout autre manière : la langue, comme le travail, manipule et transforme la réalité. La communication est intimement liée au pouvoir. Inutile d’insister là-dessus : nous en faisons tous l’expérience au quotidien.

2.3 Entre aberration physiologique et mystification délibérée : l’évitement discursif

Entre l’aberration physiologique et la mystification délibérée, on peut imaginer des degrés de distorsion intermédiaires. On connaît nombre de procédés : entre autres, la simplification est pratique courante dans le journalisme et dans la communication publique. Simplifier revient souvent à opacifier l’image de réalité, dévoyer le message sans en avoir l’air, sans mentir, sans dire le faux, même si une simplification outrancière peut bien acquérir le statut du mensonge. Le discours politique table largement sur ce procédé, qui se rapproche facilement de la généralisation. Le politique qui commence sa phrase par « les Français savent que… » est déjà en train de mystifier la réalité, quelle que serait la suite de son message, en ce qu’il occulte son dire subjectif (en #je) en le déguisant en #eux – configuration relationnelle qui présuppose (et donc soude) le #nous et qui finit donc par rapprocher le locuteur de ces Français qu’il évoquait comme s’il n’en faisait pas partie…

Nous n’allons pas nous appesantir sur cette palette de stratégies discursives, qui a été largement étudiée en littérature et dont l’exploitation remonte à la rhétorique classique. Nous souhaitons mettre à présent l’accent sur une stratégie en particulier, l’« évitement discursif » : pour délégitimer de facto un sujet, très problématique et urgent, il suffit de l’éviter, de le contourner, de le remettre à plus tard, ou bien de l’aborder de manière segmentée et non globale, organique, ou encore de le vider du conflit dont il est porteur. Le sujet qui nous intéresse ici est de grande actualité, c’est la crise environnementale / climatique. La non-volonté diffuse d’affronter sérieusement (radicalement) le problème de la part non seulement des gouvernements mais également d’une grande partie des citoyens, est ce que nous proposons d’appeler le « complexe de Dom Juan » ; l’écrasement des tentatives de changement de cap, de style de vie, de regard et de pensée sur le réel est ce que nous proposons d’appeler la « perdurance du paradigme ». Les deux fonctionnements sont constitutifs l’un de l’autre.

3. La perdurance du paradigme et le complexe de Dom Juan

Deux sources littéraires célèbres suggèrent nos deux formulations. La première est le Dom Juan de Molière. On connaît le personnage : malade de séduction, homme pour qui la conquête de la femme est un véritable sport et les belles femmes des objets de collection, le héros du mythe réagit amusé au propos dramatique de Done Elvire qui voudrait son salut : « encore vingt ou trente ans de cette vie-ci, et puis nous songerons à nous ». Toute différence gardée, ce discours a de quoi rappeler la posture des décideurs, des chefs de gouvernement qui, entraînés dans la course de la compétition globale, ne jurent que par la croissance économique, la concurrence, l’intelligence artificielle au service de l’économie, etc. C’est le paradigme dominant qui conditionne, de près ou de loin, quasiment tous les aspects de la vie en société, au point qu’il s’auto-protège très aisément : à quelques exceptions près, toute remise en question de son hégémonie, se soldant par un ralentissement des cycles de production-consommation, serait perçue par l’opinion publique comme un déclassement du pays tout entier, une régression. La crise sanitaire a dramatiquement polarisé cette alternative intenable : la bourse, ou la vie. Pendant le confinement le discours public a connu un véritable court-circuit, qui en dit long quant aux contradictions dans lesquelles le paradigme dominant nous plonge : polluer moins, c’est bloquer l’économie (pourtant, on devrait polluer moins). On a pu regretter la baisse du prix du pétrole (pourtant, on devrait dépenser et consommer moins), ainsi que le chômage des travailleurs d’une usine qui produit des mines antipersonnel en Sardaigne (pourtant, on devrait tous se désarmer et sauver des vies), et même l’eau redevenue limpide à Venise en raison de la cessation des flux touristiques a fait l’objet de critiques (pourtant, c’est salutaire et beau), etc. Ces contradictions sans issue font qu’on remet toujours à plus tard (2030, 2050, voire la fin du siècle) le ralentissement, les décisions les plus radicales, difficiles et courageuses en matière de respect de l’environnement, de soutenabilité des cycles de production et de consommation. Ces décisions ne sont jamais pour la législature actuelle ! Nos sociétés et les discours publics qui les sillonnent sont malades de court-termisme[7]. Par ailleurs, crise environnementale et crise sociale vont de pair : la compétition, n’importe laquelle, fait quelques gagnants et beaucoup de perdants. Tout cela est juste insoutenable.

La seconde source littéraire qui nous inspire est le roman Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa (1958), qui raconte les transformations intervenues dans la vie et dans la société siciliennes au moment du Risorgimento, à cheval entre le régime des Bourbons et le Royaume d’Italie. Ce roman nous a appris une grande vérité : pour que rien substantiellement ne change, tout doit changer. On peut chercher des exemples à foison dans l’histoire qui montrent que, face à un changement lexical et de surface discursive, le paradigme ne change pas, ou en tout cas pas autant qu’on le prétendrait. Même un événement comme la Révolution française, considéré universellement comme un tournant historique, et pour cause ! confirme cette perdurance du paradigme : la monarchie est remplacée certes par la République, mais celle-ci est vite hypostasiée, érigée en Loi universelle (l’Être suprême de Robespierre ?), sorte de divinité s’accompagnant d’une redéfinition du calendrier et d’une symbolique ésotérique, à partir de l’œil trinitaire, bien documentée chez Liris (1989). La Révolution est centralisatrice, y compris du point de vue des politiques linguistiques, et débouchera sur l’Empire, sorte de « supermonarchie ».

La « perdurance du paradigme » signifie une circularité emprisonnante. C’est de la récupération discursive mise en œuvre par les structures de pouvoir. Au sujet du développement durable, Paissa (2008) a pu écrire une contribution très instructive concernant le choix, par les commissions de terminologie françaises, de l’adjectif « durable » en lieu et place de « soutenable », initialement choisi, justement pour montrer que sous « durable » se cache la volonté de « continuer à… [quoi qu’il en coûte] » au lieu de « vérifier que… [pour éventuellement changer de cap] ». Même face à la crise environnementale, il faut « continuer à », il faut « durer ».

4. Comment durer, continuer face à la crise ?

Pourtant, la crise environnementale, compliquée et aggravée par la crise sociale, économique et démographique, est dramatiquement là et produit de plus en plus de dégâts. La sensibilité écologique a fait du chemin et aujourd’hui, notamment dans certains pays, dont la France, les partis politiques écologistes ne sont plus des forces marginales. Il s’agit bel et bien d’un paradigme concurrent, où nature, société, économie se tiennent dans une perspective foncièrement humaniste qui privilégie d’autres indicateurs que le PIB pour évaluer l’état de santé d’un pays et de ses citoyens. Ce paradigme ne manque pas de théoriciens (de Serge Latouche à Yona Friedman à Amartya Sen, jusqu’au Pape François… pour n’en citer que quelques-uns) et encore moins d’activistes. Face à ces alternatives, à ces remises en question, le complexe de Dom Juan impose de s’approprier, domestiquer, récupérer ce mouvement qui prend la forme de révolution potentielle dans les grands rassemblements contre la globalisation et ses séquelles et qui, tout récemment, a été spectacularisée par le mouvement Fridays For Future et ses millions de soutiens partout dans le monde. Pour que le paradigme consumériste et turbocapitaliste, qui est également centraliste, reste en place, perdure face à l’émergence du paradigme altermondialiste, décentralisateur, il faut manipuler et transformer la réalité, et d’abord par le discours. Nous observons au moins quatre stratégies :

  1. Une stratégie au niveau du discours (pseudo)scientifique, visant à infirmer ou délégitimer l’An Inconvenient Truth[8]. Il s’agit de rejeter ou relativiser la crise environnementale ou en tout cas nier qu’elle est due principalement aux activités humaines. Il y a là un gros problème d’éthique scientifique et de liberté et autonomie de la recherche, mises à mal notamment quand elles risquent de toucher à des intérêts économiques majeurs.
  2. Une stratégie au niveau du discours sur le développement économique visant à composer l’opposition entre les paradigmes antagonistes. Il s’agit de prôner l’économie verte, ou green economy, de faire de l’urgence écologique une « opportunité » de développement. Il s’agit de se montrer « résilients », suivant un praxème tellement à la mode qui finit par devenir suspect[9]. Mais cette stratégie ne remet pas vraiment en cause le paradigme dominant, dès lors qu’elle ne remet pas en cause les impératifs de croissance, compétition, technocratie etc.
  3. Une stratégie de scotomisation au niveau du discours public (journaux télévisés, campagnes électorales etc.) visant à éviter le choc de paradigmes. Il s’agit de ne pas affronter les contradictions criantes, par exemple en ne mettant qu’éventuellement en contact et en interaction les problèmes du surpeuplement mondial, du surchauffement climatique, de la crise migratoire et de la soutenabilité des retraites. Ces quatre dossiers, qui occupent une place plus ou moins importante dans les agendas des gouvernements occidentaux, sont généralement abordés séparément : le surpeuplement est présenté comme un horizon inéluctable (« en 2050 nous serons dix milliards »[10]…) ; la crise migratoire – évidemment largement liée au surpeuplement et à la crise climatique – doit être arrêtée (« on n’a pas assez de travail pour les nouveaux arrivants… ») ; la crise climatique doit être affrontée moins à la racine qu’au niveau des effets (« l’intelligence artificielle va permettre de limiter les dégâts du dérèglement climatique »…) ; le système des retraites étant insoutenable, il impose de retarder l’âge des départs à la retraite, mais, ce faisant, les vieux travailleurs retardent l’entrée dans le monde du travail des plus jeunes et le chômage augmente. De là, on encourage la natalité dans les pays développés, comme si la courbe démographique pouvait à elle seule résoudre le problème des retraites sans aggraver celui du chômage… et du surpeuplement global. On voit bien que, dans tout cela, le grand absent est un discours unificateur, complexe et novateur. Les solutions ne sont que des solutions fragmentaires, temporaires et quelque peu désespérées. En un mot : court-termistes.
  4. Une stratégie de mise en conflit des paradigmes opposés, pour que le paradigme émergent, altermondialiste, soit vaincu et récupéré par le paradigme dominant. Il s’agit, dans les termes proposés par Lafont (2005), d’effectuer une absorption tactique de l’autre par le discours. Deux exemples particulièrement parlants : le phénomène du greenwashing, largement étudié y compris par les francisants italiens[11], et le débat autour des « droits soutenables », trouvaille discursive récemment entérinée par un ancien ministre de la république italienne. Ce syntagme, ou plutôt ce sophisme, use de deux praxèmes chéris par les soutiens d’une gauche écologiste (les droits civils ou des travailleurs et la soutenabilité environnementale) pour formuler une notion parfaitement contraire à cet esprit : les droits ne seraient effectifs que si leur application était économiquement soutenable. Voilà que, une fois de plus, l’économique écrase le social[12].

Prolongement : et la diversité linguistique dans tout cela ?

Il y a deux aspects interdépendants de la dialectique de langue et discours qui, en conclusion, méritent d’être convoqués : a) le discours sur les langues; b) les effets de discours des langues.

Le discours sur les langues est une formulation floue qui recouvre, en réalité, le discours : a) sur la (nature de la) langue en général ; b) sur telle langue en particulier ; c) sur les langues en tant qu’objets sociaux et/ou constructions historiques. Or, les formes, les orientations que ces discours sur [la/une/les langue(s)] prennent sont liées à plusieurs facteurs qu’il est difficile d’énumérer et de circonscrire, s’agissant dans la plupart de cas de facteurs interdépendants (idéologiques, économiques, sociaux, géographiques etc.). Par ailleurs, a), b) et c) forment un champ solidaire : le discours biblique de Babel, du moins pour ce qui est de l’interprétation majoritaire de ce mythe, implique et ratisse une pluralité de récits et représentations. Ces derniers concernent d’abord la nature de la langue : jadis divinement parfaite (verum quia vetus), liant idéalement les mots et les choses et assurant, par là, l’harmonie de la vie édénique, elle a été corrompue par la Chute de l’Homme et l’irruption de l’histoire, s’accompagnant de la confusion du pluriel terrien (de la langue divine et parfaite aux langues humaines et imparfaites). La métaphore architecturale change d’image et de sens mais garde son rendement : si la langue unique unissait les hommes et leur permettait de construire une Tour reliant à son… tour la Terre au Ciel, après la punition divine la multiplication des langues transforme celles-ci en une série de barrières qui empêchent la communication et donc le partage des idées[13]. En résumant, une idée et une représentation de la nature de la langue suscite en quelque sorte une idée de la diversité des langues, donc de leur statut. Par ailleurs, l’idée de la langue « parfaite », hantise de notre culture européenne (Eco 2006 [1996]), a légitimé la hiérarchisation de langues « imparfaites ». Au cours de l’histoire, cette idéologie a permis de justifier des discours sur l’excellence de langues particulières, suivant l’hégémonie (politique, militaire, économique, culturelle…) de tel(le) ou tel(le) civilisation, nation, État. Comme l’a souligné Bourdieu (1982), on a pu prêter des caractères intrinsèques aux langues, ce qui ne va pas sans suggérer une sorte de racisme linguistique, d’autant plus que ces caractères étaient définis par les pouvoirs dominants. Si la langue grecque avait un grand prestige à l’âge classique, le rayonnement du français prend son origine de l’Ordonnance royale de Villers-Cotterêts (1539), qui scelle l’union entre le pouvoir monarchique et le pouvoir linguistique, union consolidée un siècle plus tard par la création de l’Académie française et reconduite dans sa substance même lorsque, à la Révolution, on prétendit abolir tout ce qui relevait de l’Ancien Régime. Le programme d’éradication des patois, véritable exemple de politique linguistique « contre », élaboré par l’Abbé Grégoire (1790-1794) (Julia, Revel, De Certeau 2002 [1975]), est bien la marque du pouvoir du centre, du même, du pôle dominant, contre toute difformité, contre l’autre, le pôle dominé, et ce paradoxalement au nom des principes républicains de liberté, égalité, fraternité. Le discours est évidemment au service de l’idéologie centralisatrice : on préconise une répression linguistique et on l’outille (ou on la pare) d’un discours de liberté et d’égalité. Pour sa part, Grégoire était sincère : défenseur des minorités, il prônait l’abolition de l’esclavage. Il pensait vraiment que les patois étaient une entrave au développement intellectuel du sujet et à la diffusion des valeurs révolutionnaires. Le discours sur la nature de la langue (instrument de connaissance et de surveillance du pouvoir de la part du citoyen) produit par l’élite politique de l’époque établit une hiérarchie des langues sub specie revolutionis : au-delà de la question des patois, on connaît la célèbre tirade de Barère (1794) : « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l’émigration et la haine de la République parlent allemand ; la contre-révolution parle l’italien, et le fanatisme parle le basque. Cassons ces instruments de dommage et d’erreur. »[14].

De ce détour du côté de la Révolution l’on retiendra ici au moins deux considérations, qui se recoupent en partie et qui s’éclairent mutuellement :

  1. Si la langue en général est pensée d’abord comme la clé de la compréhension du monde, de son intelligence, il y aura des langues porteuses de potentiel heuristique et civilisationnel, d’ouverture au monde, et d’autres (appelées souvent « dialectes », « parlers », « idiomes », « patois »…) porteuses de repli, de fermeture, de superstition, qu’il sera dès lors légitime de combattre. Ces représentations, bien évidemment, sont portées par le discours sur les langues ;
  2. la manière de penser la langue, les langues, telle langue en particulier, n’est pas donnée une fois pour toutes, mais dépend à notre sens d’au moins deux facteurs majeurs, qui finissent par converger : b.1) un paradigme idéologique dominant ; b.2) les aléas de l’histoire des civilisations. Le premier renvoie à l’idéologie qui, à une époque et dans un contexte donnés, s’avère hégémonique : sous la Révolution la langue était clé ou entrave de et à la compréhension du monde et le discours (révolutionnaire) était fonction d’une rupture de l’ordre établi (Hagège 1996 [1985]). Mais aujourd’hui, du moins en Occident, la hiérarchie des langues s’inscrit tout à fait dans le paradigme dominant : elle est établie à partir du critère de rentabilité économique[15]. Le discours ou langue en action est aujourd’hui conçu moins comme une activité manipulative ou transformatrice de la réalité que comme un acte soi-disant neutre de communication pratique d’informations. Langue et discours semblent posséder une fonction prioritairement (si ce n’est exclusivement) instrumentale au niveau de la doxa.

En conclusion, nous observons aujourd’hui une convergence : d’une part, l’ancienne tentation de considérer les langues comme dotées et porteuses d’un « génie » (national ou fonctionnel)[16] ; de l’autre, l’actuelle hiérarchisation des langues en fonction de leur rentabilité économique, qui détermine en large mesure leur prestige. La langue anglaise internationale est le point de fuite de cette convergence. Elle ne fait pas que refléter le paradigme dominant : elle le reconduit, l’étoffe, le protège par la centralisation des savoirs, des techniques, des flux économiques – en un mot : des pouvoirs qu’elle induit. Il y a lieu de se demander si la destruction du paradigme dominant, ou à tout le moins sa profonde, sincère, courageuse remise en question, ne passe aussi par une forte relativisation de cette hégémonie linguistique qui finit fatalement par induire un conformisme discursif (y compris écologiste) et, à terme, de la pensée. Dans cette perspective, la valorisation de la diversité linguistique et culturelle ne doit plus être considérée comme une sorte de mise en réserve d’espèces animales ou végétales menacées, et encore moins comme une collection de souvenirs folkloriques ou exotiques du passé : cette valorisation devrait être l’un des instruments préalables du changement de la pensée, l’une des armes pour endiguer la destruction de l’environnement et l’épuisement des ressources. Le Pape François l’a dit clairement :

"La vision consumériste de l’être humain, encouragée par les engrenages de l’économie glo­balisée actuelle, tend à homogénéiser les cultures et à affaiblir l’immense variété culturelle, qui est un trésor de l’humanité. C’est pourquoi pré­tendre résoudre toutes les difficultés à travers des réglementations uniformes ou des interventions techniques, conduit à négliger la complexité des problématiques locales qui requièrent l’interven­tion active des citoyens. […]. La disparition d’une culture peut être aussi grave ou plus grave que la disparition d’une espèce animale ou végétale. L’imposition d’un style de vie hégémonique lié à un mode de production peut être autant nuisible que l’altération des écosystèmes. […] Dans ce sens, il est indispensable d’accor­der une attention spéciale aux communautés aborigènes et à leurs traditions culturelles. Elles […] doivent devenir les princi­paux interlocuteurs, surtout lorsqu’on développe les grands projets qui affectent leurs espaces. En effet, la terre n’est pas pour ces communautés un bien économique, mais un don de Dieu et des ancêtres qui y reposent, un espace sacré avec lequel elles ont besoin d’interagir pour soutenir leur identité et leurs valeurs. Quand elles restent sur leurs territoires, ce sont précisément elles qui les préservent le mieux. Cependant, en diverses parties du monde, elles font l’objet de pressions pour abandonner leurs terres afin de les laisser libres pour des projets d’extraction ainsi que pour des projets agricoles et de la pêche, qui ne prêtent pas attention à la dégradation de la nature et de la culture."

(Pape François 2015 : 112-114)

Du reste, l’altermondialisme est né en Sardaigne et sur le plateau du Larzac. Ni à Londres, ni à Paris, et encore moins à Pékin ou Washington.

Giovanni Agresti, UMR 5478 Iker (CNRS – Université Bordeaux Montaigne – UPPA)

Références

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Notes

[1] Pour une présentation de la linguistique pour le développement, voir le site de l’Association Réseau international POCLANDE (www.poclande.fr).

[2] Complexité résumée dans la longue notice « Discours » de l’ouvrage de référence coordonné par Charaudeau et Maingueneau (2002), à laquelle nous renvoyons pour tout approfondissement.

[3] Rappelons au passage que Jakobson (1963), suivi par Hagège (1996 [1985]), affirmait que « les langues diffèrent moins par ce qu’elles permettent de dire que par ce qu’elles ne peuvent pas ne pas dire ». La célèbre provocation de Barthes (1978), reprise par Eco (1979), « la langue est fasciste », va dans cette direction. Pour sa part, Gadet (1983 : 27) remarque : « la linguistique et la psychanalyse ont montré que les contraintes de langue agissent à l’insu de tout projet des locuteurs, et échappent à leurs intentions. ».

[4] Nous avons développé en profondeur cette approche « configurationnelle » dans une monographie (Agresti 2005) et quelques articles (notamment : Agresti 2008, 2016 et 2019). Il est sans doute superflu de rappeler que toute forme de radicalisation idéologique est une question d’abord de langue et de discours.

[5] Le praxème fait référence à la praxématique, initiée par Robert Lafont, et remplace dans cette théorie le signe saussurien en ce que celui-ci est interprété comme l’union de signifiant et de signifié alors que le praxème est interprété comme un acte (de praxis), ou plus exactement comme une « unité de production du sens ».

[6] Cf. Pokorny (2005 [1957-1969]), Guiraud (1982), Lafont (2004), entre autres. En français, par exemple, nous avons le schème biconsonantique DR- à la base de praxèmes aux significations diverses : droit, Droit, droite, adresse, dressage, dresser, droiture… Sous la diversité des actualisations du schème on devine un programme de sens commun, large et abstrait (régularité, conformité, rigueur…). Dans l’approche praxématique la signification est remplacée par la « signifiance », à savoir la capacité, la puissance à signifier.

[7] Tout récemment on a tenté d’éclaircir les raisons de cette impasse par des arguments issus des sciences de la vie. C’est la notion de « bug humain », récemment proposée par Sébastien Bohler (2019) : « Au cœur de notre cerveau, un petit organe appelé striatum régit depuis l’apparition de l’espèce nos comportements.  Il a habitué le cerveau humain à poursuivre cinq objectifs qui ont pour but la survie de l’espèce : manger, se reproduire, acquérir du pouvoir, étendre son territoire, s’imposer face à autrui. Le problème est que le striatum est aux commandes d’un cerveau toujours plus performant […] et réclame toujours plus de récompenses pour son action. Tel un drogué, il ne peut discipliner sa tendance à l’excès. À aucun moment, il ne cherche à se limiter.
Hier notre cerveau était notre allié, il nous a fait triompher de la nature. Aujourd’hui il est en passe de devenir notre pire ennemi. ». Texte de présentation de l’ouvrage. https://www.franceculture.fr/oeuvre/le-bug-humain

[8] En français : Une vérité qui dérange. C’est le titre du célèbre film documentaire de Davis Guggenheim basé sur une idée de l’ancien candidat à la Présidence des États-Unis Al Gore (2006).

[9] En effet, la volonté de normaliser ce praxème dans les discours ordinaires, de par son emploi de plus en plus fréquent et son inscription dans les plans de « reprise et résilience » que les pays membres de l’Union se doivent de remettre à la Commission européenne après la crise provoquée par la pandémie de la covid-19, laisse craindre qu’il faudra s’habituer à rebondir à partir de crises (sanitaires, économiques, sociales, environnementales…) de plus en plus violentes et fréquentes.

[10] Pour une fois, nous citons sans source. Nous évoquons là des discours entendus ou lus de manière diffuse dans la presse et les autres médias de masse.

[11] Par exemple dans le cadre du colloque international, dernier en ordre de temps, sur les « Discours environnementaux : convergences et divergences » (Université Ca’ Foscari de Venise et DoRiF-Università, 20-21 mai 2021). Actes en préparation.

[12] Heureusement, au sujet des « droits soutenables » la Cour constitutionnelle italienne est intervenue pour préciser que les droits individuels ont la priorité sur les exigences de la fiscalité: « è la garanzia dei diritti incomprimibili ad incidere sul bilancio, e non l’equilibrio di questo a condizionarne la doverosa erogazione ». Arrêt de la Corte costituzionale italiana n. 275/2016.

[13] Cette interprétation du mythe, quoique majoritaire, est loin d’être la seule. Cf. Giordan (2010).

[14] Bertrand Barère de Vieuzac, Rapport du Comité de salut public sur les idiomes, Le 8 pluviôse an II (27 janvier 1794).

[15] Elle a ainsi l’air davantage « laïque ». Cependant, les excès du recours, voire de l’imposition, de jure ou de facto, de la « lingua franca internationale », par exemple dans la communauté scientifique internationale, laissent planer le doute. Le paradigme dominant l’est à tel point qu’il annule presque toute tentative de remise en question de cette primauté et produit des comportements linguistiques et discursifs de type diglossique décidément paradoxaux qui touchent parfois au fanatisme, au dogme (Agresti 2020 : 140-141). Dans un récent colloque sur l’intelligence artificielle et les droits linguistiques, nous avons entendu ce propos ahurissant de la part d’une scientifique en sciences de la vie : « un chercheur qui aujourd’hui n’écrit pas en anglais se soustrait à l’évaluation entre pairs et va donc à l’encontre de la Science ». On en arrive à culpabiliser les scientifiques qui voudraient se soustraire à l’hégémonie du paradigme dominant ou juste exercer leur droit à s’exprimer et à restituer leurs recherches dans la langue de leur choix.

[16] C’est l’« effet de discours des langues » (v. supra) : parler dans un amphi universitaire en dialecte suscite à coup sûr des sourires, et ce indépendamment du contenu du propos.

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