Macron, plus Aragorn que Gandalf

On dit que Twitter est pire qu'un bus égyptien pour une femme court vêtue, c'est vrai, mais on y fait des rencontres impossibles ailleurs. J'ai eu une longue conversation avec une sorte de théosophe qui défend Macron. Il faut être fêlé pour laisser passer autant de lumière. C'est la première théorie cohérente de Macron que je rencontre, un peu ésotérique, mais lumineuse.

MACRON, LE SEIGNEUR DES ANNEAUX © Macron 2017

Athée, socialiste, écologiste, scientifique, insoumis, je suis assez peu sensible aux tentations mystiques. Cependant, militer conduit à se présenter comme un panneau d'affichage à n'importe qui, à recevoir toutes sortes de vies. Un jour, je distribuais des tracts dans une braderie, une femme est venue me demander si on faisait des choses pour les cobayes. Je pensais à la protection animale, elle m'expliqua qu'un réseau de personnes sur Facebook se pensent les sujets d'une expérience. J'ai répondu que l'on manquait encore d'éléments pour en faire une cause politique, mais en la faisant parler, j'ai peu à peu compris qu'elle avait eu une expérience vraiment perturbante, et qu'elle avait de la peine à recoller les morceaux d'elle-même, même si elle se disait suivie. Elle pense que des voisins ont utilisé des «ondes» pour la rendre folle.

Être scientifique, c'est ne jamais croire qu'un phénomène existe sans une preuve, mais c'est aussi ne pas en exclure l'existence si l'on a pas de meilleure explication. J'étais donc resté sans conclure, lorsque je suis tombé sur la nouvelle des mystérieuses «attaques acoustiques» de diplomates. Cette personne a peut-être pris prétexte de cette nouvelle pour donner un nom a son mal, mais en tous cas, il semble possible que des gens s'amusent à rendre fou les autres avec une nouvelle machine. Je me suis senti confirmé dans ma manière de militer sans trop y croire, juste pour aller à la rencontre de mes concitoyens dans toute leur variété. Mais je ne suis pas très représentatif, les militants de mon camp sont heureusement plus efficaces et ne perdent pas leur temps à de vaines conversations.

Sur Twitter, je peux aller à la rencontre de gens qui ne veulent pas me parler, et notamment, les macronistes les plus convaincus. Je ne me cache pas, je m'habille de mon plus beau φ , et je reçois des pleines bassines de mépris. J'ai l'impression d'être devenu un personnage effroyablement odieux, un populiste protectionniste, un souverainiste totalitaire, pire, un eurosceptique. Dans la vie réelle, j'ai plutôt l'habitude d'être estimé, parfois discrètement méprisé mais rarement ouvertement. Mais alors sur Twitter, auprès des macronistes, je suis la pire des vermines du ventre de la terre. L'expérience est un peu surprenante au départ, mais comme ma vie réelle est saine, je ne m'aigris pas, je découvre l'humiliation que l'on peut subir pour des idées qui se sont pourtant pas absurdes.

À l'occasion d'une patrouille pour montrer que les zinzinsounis ne sont pas tous des fanatiques sans humour, j'ai été abordé par un soutien à Macron, dont je tairais le pseudo, appelons le O. Vu de l'extérieur, la conversation pourrait surprendre, ce n'est pas rendre justice à l'entente qui peut avoir eu lieu entre deux personnes que de répéter les mots exacts. Nous avons parlé de métaphysique, de présences paranormales, d'Égrégores, de conspiration médiatique, et d'Inception. Ces concepts ne sont pas fréquents en philosophie politique, surtout lorsqu'ils vous arrivent comme des oracles de 280 caractères un peu confus, et souvent inquisiteurs, Mais lorsque vous ne vous souciez pas des voix dans votre tête ou de vos expériences paranormales, ces concepts s'articulent dans une théorie politique cohérente, la plus pertinente pour expliquer le phénomène Macron.

Le jeu d'O., avec une petite troupe d'admirateurs et notamment d'admiratrices, est de se jeter sur un naïf pour jouer à un genre de dîner de con. Ce n'est pas qu'ils se moquent vraiment de vous, mais ils ont besoin de votre naïveté pour continuer une conversation commencée bien avant. Avec un insoumis, l'accroche est un peu toujours la même, je reconstruis ici un dialogue fictif.

 O Les médias vous trompent, vous êtes dans une bulle d'illusion qui n'est pas la réalité.
 φ Vous dîtes ça parce que vous êtes en colère à cause de Benalla. Nous on a «Le Média», il dit toujours la vérité.
 O La vérité, vous pensez ?
 P Oui tiens, c'est une bonne question ça, est-ce qu'il pense notre ami φ ?
 φ Je n'ai pas besoin de penser, je suis insoumis à tous les dogmes et idéologies.
 A Ah, ces insouminables, toujours de l'arrogance. Mais alors, est-ce que vous doutez ?
 φ Je ne crois en rien, de quoi pourrais-je douter ?
 O Je ne sais pas, mais vous, vous avez peut-être une idée ?
 φ Bien sûr que j'ai des idées ! C'est pas comme vous.
 O Et vous ne doutez jamais de vos idées ?
 φ Qu'est-tu m'embrouilles, connard, je te dis que je suis insoumis !
 O Pourquoi cette impolitesse, ai-je été incorrect avec vous ?
 φ — La politesse est l'arnaque des bourgeois pour te mépriser.
 O — Soyez assuré de mon plus honnête respect et de ma bourgeoisie la plus nécessiteuse.
 A C'est un peu comme leur Mélenchon, il faut toujours qu'ils se mettent en colère. Heureusement qu'ils n'ont pas le pouvoir.
 P Oui, mais c'est pas bête sa question, peut-on avoir des idées dont on ne doute pas ?
 O Il y a un proverbe Maya : le serpent à plumes n'existe pas, comment peut-on en douter ?
 P Je ne comprends pas.
 B Si, je vois. S'il n'existe pas, alors on ne peut pas en douter, mais si c'est sûr qu'il n'existe pas, alors on est en train nier quelque chose qui doit bien être, enfin quelque part. C'est ça ?
 O C'est ça, ou autre chose. Comment le serpent à plumes n'est-il pas possible ?
 B Un serpent à plumes, c'est impossible, mais qui suis-je pour savoir le possible... je commence à voir, c'est complexe, très «en même temps».
 C Très «en même temps», oui.
 P Au fait, notre ami φ, il est encore là ?
 A Il n'a pas pu suivre, on commence à  vraiment s'élever.
 B C'est vrai qu'on est haut, là.
 O Monsieur φ, vous n'êtes pas fâché j'espère ?
 P Dommage, il est parti, ça aurait intéressant d'avoir son avis.
 A Il ne faut pas trop les idéaliser, ils sont souvent trop étroits pour être élargi à nos idées.
 B Oui mais alors le serpent à plumes et les présences de l'autre dimension...

Je fus plus poli, plus persévérant, si bien que j'ai un peu fatigué les autres, et me suis retrouvé seul avec O. Il dit pratiquer ainsi son enseignement par le dialogue, gratuitement, uniquement gratifié de reconnaissance. Il a pour avatar une photo de Gandalf, le mage dans le Seigneur des anneaux.

En cours de conversation, O. a lâché, «Macron est plus Aragorn que Gandalf». Les spécialistes apprécieront, personnellement je n'ai pas lu Tolkien. Je fais une expérience historique, je me retrouve comme un prêtre au Moyen-Âge qui parle de la Bible sans l'avoir lue. Toute la société baigne dans Tolkien, j'en ai la rumeur mais pas la clé. Macron, fils d'Isildur et petit fils d'Elendil, dit le rôdeur puis l'Arpenteur des trois pouvoirs. D'ailleurs le dernier tome ne s'appelle-t-il pas Le Retour du roi ? Dans l'histoire, Mélenchon est Saruman le lumineux de 2017, qui depuis a fait alliance avec les Ténèbres de ses humeurs. Mais Sauron est encore caché derrière les Nazgûl des passions tristes.

Vous êtes sceptique ? C'est comme la voyance, (je sens que j'aggrave mon cas). Soit par exemple un ensemble de 22 signes distincts, les cartes du Tarot, dont une personne est assez familière pour que les significations construisent un espace à 22 dimensions, aussi large que son expérience. Il ne s'agit pas d'une théorie abstraite, mais d'un modèle théorique du langage tout à fait opérationnel dans les moteurs de recherche ou la fouille de textes. Les mots du tarot ne disent absolument rien du réel, mais au même titre qu'il n'y a pas de lien entre le son d'un mot et la chose qu'il désigne. Mais, et c'est la raison pour laquelle la voyance est indéracinable de l'humanité, les distinctions entre les différentes cartes, appliquées à une situation, permettent d'y voir d'autres potentialités que les premières apparences. En cherchant à voir une papesse, qui s'articule avec la tour, on peut trouver la faille d'une situation bloquée. Il n'est absolument pas nécessaire de croire aux tarots pour en tirer des enseignements, par exemple comme les surréalistes, pas assez sérieux pour se prendre pour des mages. Et donc, un roman comme le Seigneur des anneaux peut très bien être pris comme une bible qui raconte toutes les histoires possibles. Plus on la connaît, plus elle peut aider à découvrir du monde. C'est cela, un livre culte. Les personnages et leurs configurations peuvent aider à découvrir des aspects d'une situation politique qui ne sont pas visibles aux journalistes. Mais, je n'ai pas lu Tolkien.

La révélation politique la plus profonde que m'a donnée O. est venue d'un autre fil. Il se dit macroniste, et méditant. Je remarquais que les insoumis dans la vie réelle ne sont pas du tout opposés à la méditation, au yoga, et surtout aux arts martiaux. Mélenchon a déjà parler du karaté, la méditation y concentre l'esprit dans un seul coup du corps. En répliques de 280 caractères, j'en arrivais donc à cette conclusion politique décisive : « Nous méditons pour agir, parce pour nous, il n'y a qu'un monde. »

« Oui, mais moi j'agis sur les causes » me dit O. Là, j'ai tout à coup compris comment on pouvait supporter le total décrochage de Macron avec la réalité. C'est incroyable, mais tout ce qu'il dit est absolument faux, du jamais vu. On ne lui demande pas de reconnaître ses erreurs, mais au moins de se taire. Au lieu de cela, il répète et fait répéter qu'il est la République exemplaire avec des barbouzes, une terre d'accueil qui fait bloquer la frontière de l'Italie et brûler les duvets des réfugiés, ou que les avantages fiscaux aux premiers de cordée vont amener l'emploi pendant que le chômage monte. Ce délire n'est supportable qu'à la condition d'être ésotériste, ou schyzophrène, et croire qu'il y a deux mondes, celui de la bassesse, et celui de la réalité spirituelle, où Macron agit directement sur les causes invisibles qui gouvernent le monde.

Le problème des insoumis, c'est qu'ils se croient capable de comprendre le monde alors qu'ils ne voient que le visible, ce qu'on ne leur cache pas. Ils ne savent pas reconnaître la supériorité du mage qui est en contact direct avec les vraies forces agissantes du réel. Les insoumis ont un problème avec l'autorité, ils croient qu'ils peuvent penser par eux-mêmes, qu'ils sont en démocratie et que l'on va perdre son temps à discuter avec eux. Ils sont pénibles, ils pensent gagner sur des arguments futiles comme la courbe du chômage ou l'enrichissement des 1%. Ils ne savent pas la seule réalité qui élève et transporte : l'Épopée de l'Élu.

En janvier, à l'occasion des vœux du président, j'avais vu en Macron une figure christique qui annonçait son chemin de croix. J'ai fait une erreur religieuse complète, aussi idiote que de croire qu'il aimait la philosophie ou la littérature. Ce qu'il aime vraiment, ce sont les brutes, et les vedettes de télé comme Stéphane Bern, certainement pas la culture. C'est un truc qu'il imite bien mais qu'il n'aime pas, il en sortirait plus déchiré. Il a certainement plus lu de la science fiction californienne que du Stendhal. Son modèle ne doute jamais, il est l'Élu, la compensation narcissique maximale des adolescents : Paul Atréides dans le cycle de Dune de Franck Herbert. « J'ai eu cette chance, et je la sais » (Macron, 2017, Révolution, p. 26). Et un jour, il deviendra le grand Ver. Cela se voit, c'est encore un immortel.

Richard Gotainer - Youpi, c'est l'été © RichardGotainer

C'est à propos de sa femme, Brigitte, que Macron livre sa métaphysique : « je découvrais que nous nous étions toujours connus » (Révolution, p. 24). Mettons qu'il ne nous parle pas de ses varices ou de ses genoux cagneux, mais un président normal, il divorce, il trompe sa régulière en scooter. Ou alors, et O. a raison, Macron vit dans un monde parallèle. Il vit dans un autre plan de réalité, là où les âmes sont éternellement belles. Et c'est pour cela qu'il séduit, il parle toujours aux corps éthériques. « Tu es sensationnelle, et je suis épatant, je serai le papa, tu seras la maman... » (R. Gotainer, 1982, Youpi, youpi, youpi : L'été). Comme le dit encore Macron, « on ne fait rien de bien sans amour » (Révolution, p. 22), l'Amour, là est son pouvoir secret sur les choses, sur Trump, sur Poutine, en Syrie, en Iran, ou le commerce extérieur avec l'Allemagne.

Spontanément, je n'aime pas Macron. Il ne m'irrite pas, je ne lui en veux de rien, mais il m'ennuie. Il m'ennuie, parce qu'il est irréel. Il joue mal. On dirait un acteur admiré trop vite, alors il n'a pas mûri, il a le caractère photoshopé. Il nous parle depuis une fausse dimension, le plan de la Communication. La Politique commence quand la vérité des choses attrape des mots, quand on sent monter le Peuple dans une voix, mais aussi une Rocaille, ou une Boue, toute la Nature qui vient bousculer la phrase. Je me fous de l'habit, que ça bafouille, je veux entendre la parole qui se relève, et qui donne des mots aux autres pour se relever.

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