79% de français pensent que le pays va dans la mauvaise direction

Ipsos propose régulièrement une enquête sur son panel mondialisé de 28 “marchés” solvables : «What worries the world ?» (de quoi s’inquiète le monde ?). Quand on se regarde, on se désole ; mais est-ce que se comparer console ? L’analyse quantitative de cette enquête donne une triste boussole politique à la France.

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Ispos est un institut d’études de marché d’origine française, désormais mondialisé. Il publie des sondages gratuits à vocation publicitaire pour s’attirer des clients, avec un savant dosage de technicité statistique et de clichés marketing. Il n’est pas facile de construire un discours, et donc une culture d’entreprise, qui ne semble d’aucun pays, sauf celui de l’argent. J’ai entamé un décodage de leurs chiffres pour mieux situer et définir la France dans le monde, loin des discours creux sur le populisme et le progressisme, et d’ailleurs à mon regret, pas non plus latéralisée entre droite et gauche. Voyons ici l’enquête «What worries the world ?» du mois de janvier 2020.

« Quels sont vos 3 motifs d’inquiétude pour votre pays parmi les 17 qui suivent ? », dans l’ordre on aura : pauvreté 34%, chômage 31%, criminalité 30%, corruption 30%, médecine 27%, éducation 20%, taxes 18%, climat 16%, immigration 14%, moral 14%, pollution 13%, inflation 11%, terrorisme 10%, extrémisme 9%, sécurité sociale 9%, obésité enfantine 3%, accès au crédit 2%. Le total fait plus de 100%, parce qu’il y a trois choix, mais moins de 300% (291), sans qu’une explication ne soit donnée.

La définition des items nous semble évidente, comme elle l’est dans chaque pays, mais pas avec le même sens. Par exemple, pour la pauvreté et les inégalités sociales, c’est un problème important pour des russes (60%), beaucoup moins pour des suédois (25%), ce qui se comprend, mais ça ne l’est pas non plus pour des américains (22%), ni pour des indiens (25%). Il n’y a pas de corrélation directe entre le problème de la pauvreté, et le PIB par habitant.

Mais la pauvreté est relative à un environnement. Se nourrir, et surtout se loger, posent plus de problèmes si une fraction importante du pays est riche et fait monter les prix. C’est à cette fin que le coefficient de Gini permet d’évaluer les inégalités dans un pays. Est-ce mieux corrélé avec la pauvreté ressentie comme problème ?

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Afin de rendre les grandeurs comparables, elles ont été ramenées à un indice simple, 0 pour le minimum, 100 pour le maximum, et une progression linéaire entre les deux. Le PIB/h de l’Inde est alors de 0 (minimum de l’échantillon), et celui des États-Unis de 100 (maximum de l’échantillon). Les pays sont dans l’ordre de l’importance qu’il donne au problème de la pauvreté selon ce sondage.

Le graphique montre bien qu’il n’y a aucune corrélation entre la tolérance à la pauvreté, comparée à la richesse globale ou aux inégalités. Relativement aux moyennes en Amérique latine, le Chili a moins d’inégalités que le Brésil, mais d’un côté il y a encore des émeutes pour plus de justice, tandis que de l’autre Bolsonaro a été élu pour plus de police. Autre exemple, la Belgique est un pays plus riche et plus égal que la France, elle tolère beaucoup plus mal la pauvreté que les Pays-Bas voisins. On peut se demander si l’état actuel des inégalités en Belgique ne résulte pas d’une tendance sociale longue à l’égalité. En tous cas, les usages et coutumes ne se renversent pas comme un gouvernement, les sociétés résistent aux idéologies.

«On dit qu’il y a 3 millions de chômeurs qui réclament du travail, c’est pas vrai, de l’argent leur suffirait» (Coluche)

La perception du chômage est tout à fait variable dans le monde. Ce n’est pas le premier problème pour les Pays-Bas 7%, l’Allemagne 9%, la Pologne 11%, la Hongrie 11%, les États-unis 13%, la Grande-Bretagne 15%, ou la Suède 18%. Dans chacun de ces pays, le taux de chômage est faible, en conséquence de la croissance économique, ou de la démographie (vieillissement).

À l’inverse, l’Afrique du sud 62%, l’Italie 58%, la Corée du sud 57%, l’Espagne 56% et l’Inde 55%, forment un groupe très préoccupé par le chômage. On observe ici aussi une décorrélation entre le taux observé et le problème ressenti. Par exemple, selon l’OCDE, la France a un taux de chômage de 9,40% qui préoccupe 26% des sondés, en Italie, les 11,21% de chômeurs sont un problème pour 2 fois plus de sondés (58%).

On peut imaginer plusieurs hypothèses qui expliquent la tolérance au chômage : des allocations qui rendent la situation supportable, des solidarités familiales, une économie souterraine, ou des problèmes plus urgents pour le pays. Avec les seuls chiffres de cette enquête, on peut observer une décorrélation plus intéressante. Pour des français, il semble a priori que chômage et pauvreté sont très liés. Heureux les peuples qui ne souffrent d’aucun des deux, mais plusieurs considèrent que l’un est plus grave que l’autre.

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En ordonnant les pays par la seule soustraction entre les sondés qui s’inquiètent du chômage, et ceux qui sont plus préoccupés par la pauvreté et les inégalités, on observe de fortes disparités entre les pays. Le cas de l’Inde est le plus exemplaire. Avec l’héritage des castes, la pauvreté  et les inégalités y sont systémiques, mais c’est le  chômage qui est vu comme un fléau. Une société très inégale peut être fortement intégratrice, cela choque les valeurs françaises, c’est très bien expliqué par Louis Dumont dans Homo Hierarchicus (chacun à sa place mais personne en dehors). Le cas de l’Afrique du sud est plus douloureux, car il n’y a pas un continu de multiples castes, mais seulement deux : les noirs et les blancs.

Dans une mesure qui nous est plus proche, l’Italie et l’Espagne sont plus inégaux que la France mais s’indignent plus du chômage. Est-ce une acceptation plus forte de l’ordre établi ? Un jugement moral sur les oisifs ? En tous cas, le chômage des jeunes chez nos voisins latins affecte jusque la natalité, car on ne fait pas d’enfants quand on habite encore chez ses parents. Même pauvre, on peut fonder une famille, si un plancher relatif à la société est atteint, cela ne semble plus le cas pour beaucoup d’italiens et d’espagnols. Le chômage des jeunes est une forme d’exclusion qui va jusqu’à la sélection à la reproduction.

Cependant, l’intégration par le travail ne suffit pas quand les bas salaires ne permettent pas de vivre, ou en tous cas d’atteindre le standard social qui autorise à se reproduire. La Hongrie, l’Allemagne, la Tchéquie ou la Pologne ont peu de chômage mais n’assurent plus le renouvellement des générations (~1,5 enfant par femme), d’autant plus quand s’y ajoute le départ des jeunes diplômés pour des pays plus riches. Fonder une famille n’est pas qu’un rêve de consommateur moyen, c’est l’instinct le plus profond du vivant.

natalites

Réaction au chômage ou à la pauvreté, l’union européenne n’a décidément pas unifié les sociétés. On a presque l’impression que comme dans une fratrie, un instinct pousse chacune à se distinguer de ses voisines. On n’assiste pas à une convergence internationale mais beaucoup plus à une intégration nationale plus profonde. Le seul résultat de l’€uro, pour les pays qui l’ont adopté, est d’adopter la dépression démographique de l’Allemagne, sauf pour la France et l’Irlande. Cet indice est le signe d’une crise sociale profonde, comme ce le fut pour la Russie dans les années 1990, ou ci-dessus la Suède, qui a traversé une dure refondation de son système social.

Les français supportent le chômage de masse depuis les années 1980. Probablement grâce aux prestations sociales, peut-être aussi par inconscience irresponsable ou par indifférence aux normes sociales, le nombre de naissances n’y a pas été trop touché, du moins, jusqu’en 2010. La natalité baisse actuellement, sans plus aucun effet retard des femmes qui attendent avant leur première grossesse. Celles qui ont remis une naissance à plus tard ces dernières années touchent maintenant les limites de la fertilité. Cet inconscient démographique mine le corps social mais n’est pas encore passé à la conscience politique.

Les sociétés savent-elles se raconter leurs vérités ?

Beaucoup de pays dans le monde souffrent de problèmes qui concernent moins la France, comme la criminalité (Afrique du sud 63%, Pérou 63%, Brésil 41%, Inde 40%, Argentine 37%…), la corruption (Russie 57%, Pérou 53%, Malaisie 53%, Hongrie 49%, Corée du sud 46%…), le système de santé (Hongrie 76%, Pologne 55%, Grande-Bretagne 47%, Brésil 44%, Canada 41%…) ou l’éducation (Chili 38%, Israël 36%, Brésil 33%, Hongrie 32%, Pérou 30%…). La perception de ces problèmes est en partie relative, par exemple les indiens sont peut-être moins tolérants à la criminalité que des américains plus anciennement urbanisés, mais il semble ici que la corrélation entre le mesuré et le ressenti est beaucoup plus forte que pour la pauvreté.

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Si on projette plusieurs pays de l’Europe occidentale autour des scores pour la France, on constate moins de pics extrêmes. Soit nous n’avons pas de gros problèmes, soit nous en avons beaucoup en même temps. Nous partageons l’inquiétude de nos voisins pour la pauvreté, et une position moyenne sur le chômage, mais ce n’est pas le cocktail de divergences qui nous caractérise le plus.

Il nous est beaucoup plus spécifique de nous inquiéter pour le climat (moins que l’Australie 37%, comme le Canada 29%, la Chine 29%,  l’Allemagne 29%, ou les Pays-Bas 28%), alors que nous faisons partie des pays tempérés qui en souffriront le moins. Nous nous inquiétons beaucoup du terrorisme (moins qu’Israël 35%, comme l’Inde 22%, la Grande-Bretagne 21%,  et la Turquie 21%), ce traumatisme psychologique nous menace réellement mais c’est une cause de mortalité bien moindre que le chômage.

Enfin beaucoup de sondés s’indignent des taxes (comme la Belgique 34%, le Canada 33%, et l’Italie 32% ; bien sûr beaucoup plus que des pays très libéraux comme la Hongrie 5%, la Grande-Bretagne 7%, les États-Unis 14%, mais aussi la Suède 14%). C’est ici le nœud de notre fausse conscience, car pour l’instant les français se plaignent de leurs taxes, mais pas de leur système de santé, de l’éducation ou de la protection sociale en général, alors que c’est exactement ce qui craque et qui est attaqué actuellement. Nous payons beaucoup d’impôts, et nous n’en avons plus pour notre argent. Où part la richesse ?

Art. 13. Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés.

Ceux qui nous gouvernent avec des sondages depuis 20 ans agitent la peur du terrorisme, les baisses d’impôts, ou le climat, qui devient d’ailleurs une nouvelle métaphysique pour justifier la finance verte, le nucléaire, ou la voiture électrique. Ils ont l’impression de nous faire plaisir, d’ailleurs ils sont élus. Mais en réalité, cet exécutif qui tient le gouvernail, 79% des sondés pensent qu’il prend la mauvaise direction.

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Ce sondage Ipsos commence par un thermomètre sur l’adhésion à la direction prise par son pays. Le concept est assez vague pour ne pas présupposer un type de régime politique, selon que la direction soit donnée par l’armée, l’administration centrale, les collectivités locales ou les entreprises.

Seuls 21% des français sondés pensent que les choses vont dans le bon sens. Est-ce que la France est ingouvernable ? Ou est-ce que gouverner la France consiste à cacher le réel ? Nous partageons ce triste record avec l’Italie, ou l’Afrique du sud, à la différence que pour nous, l’État est une religion presque millénaire. En France, ce n’est pas l’État qui meure, ce sont les aristocrates et les rois.

La Chine affiche 90% d’adhésion à sa direction, mais étrangement, Ipsos ne donne pas de résultats pour 4 questions : pauvreté, corruption, taxes, et extrémisme. La Chine a été retirée des analyses ici, tous les autres pays interrogés répondent sur tous les items, ces questions que l’on n’a pas le droit de poser en Chine donne une indication sur les véritables problèmes du pays.

Il est autorisé de se plaindre du système de santé 40%, entièrement privé, contaminé par les superstitions traditionnelles, en refondation autoritaire à l’occasion de l’épidémie actuelle. Le chômage 38%, et l’inflation 30%, sont des maux acceptables d’une économie en forte croissance qui se modernise. Même si la pollution est un problème tout à fait réel en Chine, s’inquiéter pour l’environnement 30%, ou le climat 28%, relève de la religion d’État, car le seul remède réel est la décroissance qui est exactement ce qui n’est pas possible là-bas. Quand les centrales sont au charbon, une voiture électrique produit beaucoup plus de CO2 et de particules que du GPL. Mais l’adhésion des chinois à la direction de leur administration centrale est certainement supérieure à celle des français.

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Cette dernière vue confirme les axes majeurs de la fausse conscience française, entre peur du terrorisme, révolte fiscale, et le Climat pour métaphysique. Ces axes tirent assez également notre pays, si bien qu’il se trouve au centre de ce repère. Elle s’y trouve avec quelques pays qui ne sont tirés par aucun de ces axes. Les couleurs vont du vert, pays semblant accepter leur direction (Arabie saoudite 78%, Inde 58%) au rouge (Italie 17%, France 21%), en passant par le gris. Les pays démocratiques qui vont bien, ou qui ont un gouvernement qui affronte leur vrais problèmes, ne semblent pas partager notre cocktail idéologique.

Le réchauffement climatique est évidemment un problème réel, mais les plus gros pays émetteurs de gaz à effet de serre, les États-Unis, la Chine, ou les monarchies pétrolières, ne ralentissent pas leurs émissions. Certains pays peuvent même avoir un intérêt au réchauffement, comme la Russie, qui compte sur la fonte des glaces pour libérer des terres cultivables en Sibérie et ouvrir l’océan arctique à la navigation.

La France, avec 1% du CO2 mondial, et 2% si on compte la pollution importée, n’a aucun poids climatique, sauf dans les conférences internationales. Le réchauffement est utilisé à des fins de politique intérieure, tandis que l’État privatise les aéroports de Paris, afin que le trafic d’avions soit multiplié par 2, au mépris du climat, mais hors de la responsabilité électorale. La politique française est devenu un triste spectacle d’ombres, où le calcul électoraliste de tous les partis en présence s’entend pour entretenir la fiction. Les plus tristes pitres sont ceux qui prétendent « prendre le pouvoir », c’est-à-dire occuper une cabine qui ne commande plus rien.

La gauche propose de faire payer plus d’impôts à des salariés dont le niveau de vie baisse, pour réparer les services publics ; la droite propose d’en faire payer moins, pour les casser ; et le en même temps de Macron, c’est plus d’impôts et moins de services publics, pour payer la  dette de l’État à des banques qui placent l’argent du peuple dans des paradis fiscaux. Pour rajouter des épisodes à la série, les écologistes parleront de la planète avec des trémolos dans la voix, et Marine Le Pen aura autant d’émotion contre les banlieues, d’où viennent nos terroristes. Oui, le terrorisme en France n’est pas un problème géopolitique, mais un produit de terroir bien de chez nous. Il sent bon les champs de betteraves arrachées pour que des multinationales du bâtiment y fassent pousser du béton.

Les gilets jaunes ont compris, ils demandent plus de démocratie. Ils ne rêvent pas d’argent magique, ils n’ont simplement pas confiance dans l’exécutif, comme 79% des français. On est prêt à faire des sacrifices que l’on décide, mais pas à lentement s’enfoncer dans le marasme, sous la conduite de technocrates qui mentent. L’État en France n’a plus de rapport avec la société. La police emploie les mêmes méthodes contre des grévistes, des jeunes de banlieues, ou des gilets jaunes. Les professeurs soufrent dans les classes pour maintenir du lien social, et pour les récompenser, l’État décide de faire exploser leurs retraites. Le personnel de santé se met en grève administrative, soignant encore les gens, mais ne rendant plus de comptes.

C’est exactement ce qu’il faut faire, ne plus rendre de comptes, s’occuper de l’essentiel.

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