La galette des rois, c’est politique

Janvier 2018, sondage Ifop, pour la fédération des entreprises de boulangerie : la galette des rois. 96% des gens en mangent, mais les différences sont dans les détails, selon l’alignement politique, mais aussi selon les sexes.

Enquête Ifop sur panel en ligne, pour ce mois de janvier 2018, beaucoup de français prévoient de manger de la galette, «plusieurs fois» 64%, «une fois» 30%, «aucune» 6%. L’envie de tirer les rois varie selon l’âge, le maximum des «plusieurs fois» est entre 35 et 49 ans (72%), quand on a potentiellement le plus d’enfants à la maison. Le maximum des «aucune» est chez les jeunes (18–24 ans : 11%). Les retraités sont les plus nombreux à n’en manger qu’une fois (39%), mais il ne faudrait pas croire que ce serait par une tradition religieuse plus stricte, ils sont aussi les moins nombreux à y être «très attachés» (18%).

Sur ce même panel Ifop en ligne, j'ai montré précédemment (ici) la stabilité d’un arc politique de gauche à droite, à la condition de supposer que les segments électoraux du premier tour des présidentielles de 2017 ne coïncident pas avec les sympathies partisanes déclarées depuis. De nouvelles étiquettes sont apparues (insoumis, marcheur), avec une définition encore imprécise, et les anciens groupes socialistes et républicains se redéfinissent. Les électeurs et les candidats se cherchent et s’ajustent. Il n’est pas encore temps de les compter mais de tirer les traits de leur portrait. Les français n’ont pas changé en un scrutin, la galette peut être une repère stable pour observer le nouveau spectre politique.

Ifop, 2018-01, la galette des rois selon l’alignement politique. Ifop, 2018-01, la galette des rois selon l’alignement politique.

À la même population, le questionnaire demandait : «Vous personnellement, diriez-vous que vous êtes attaché ou pas attaché à la tradition de la galette des Rois, le 6 janvier et les autres jours de ce mois ?». Réponse possibles : Très attaché, Assez attaché, Peu attaché, Pas du tout attaché (pas d’option sans opinion). Ce genre de question sur la tradition est réputé être un marqueur politique très discriminant. Est-ce que cela permet d’articuler le paysage actuel ? Afin de croiser les résultats, deux courbes sont ajoutées, la variation de la consommation pour «Au moins une galette», peu significative, et «Aucune», plus caractérisante.

On remarque une corrélation forte entre ceux qui disent ne pas être attachés à la galette, et ceux qui n’en mangent pas. Ce n’est pas si évident car on peut très bien déclarer que l’on s’en passerait volontiers, et pourtant devoir céder à la pression des enfants, les chiffres donnent ainsi 63% de non-attachés qui en mangent pourtant une ou plusieurs. Mais en variation selon l’opinion politique, les deux courbes se confirment et observent une sinusoïde particulièrement régulière avec un maximum d’anti-galette chez les écologistes (non-attachement : 24%, non-consommation : 10%), et un minimum chez les Républicains (non-attachement : 1%, non-consommation : 1%). Cet axe semble polariser fortement ceux qui osent plus volontiers s’affirmer contre une tradition, et ceux qui s’imposent de la suivre.

La courbe de ceux qui se disent très attachés à la tradition (de la galette) est à peu près symétrique, mais avec un petit décalage à droite, très significatif. Ce n’est pas chez les républicains mais chez les frontistes où l’on trouve la plus grosse minorité attachée à cette tradition (36%), mais le parti supporte aussi une minorité importante qui n’y est pas du tout attachée (8%). Psychologiquement, la revendication est tout à fait différente. Il ne s’agit pas de se forcer à préserver les usages mais à déclarer haut qu’ils se perdent. Il ne s’agit pas d’aller à la messe de minuit mais de hurler que l’on ne peut pas mettre une crèche dans la mairie. Cette incohérence du comportement est encore plus évidente chez ceux qui avouent avoir voté Marine Le Pen aux présidentielles 2017.

Le test de la galette permet aussi d’identifier le Parti Socialiste. Il faut, reconnaissons-le, un certain courage pour s’en revendiquer encore. C’est le parti où l’on trouve le moins de «très attaché», et pas beaucoup de «pas du tout». Ils ne sont pas contre les traditions, mais quand  même pas très pour. Il veulent être d’accord avec tout le monde, mais plutôt à gauche. C’est toute une manière d’être. On notera un décalage à droite entre les électeurs Macron d’avril, et les marcheurs d’aujourd’hui. Quant aux insoumis, ils ne semblent pas avoir de position remarquable ici, ils semblent prolonger l’arc.

La fédération des entreprises de boulangerie a voulu demander : «D’où vient votre galette des Rois ?», au choix : «de la boulangerie», «du supermarché», ou «faîte à la maison». La distorsion des réponses entre les hommes et les femmes est amusante. Normalement, la galette se mange en famille. On peut donc supposer qu’hommes et femmes parlent de la même galette, d’ailleurs, la variation de la consommation selon le sexe est infime (+/- 1%), et le rapport à la tradition est presque identique, confirmant bien que le sexe n’est un motif de variation. Pourtant, 21% des femmes disent que leur galette est faîte à la maison, contre 15% des hommes ; 52% des hommes disent qu’elle est achetée en boulangerie, contre 42% des femmes. Les unes ou les autres doivent se tromper, ou alors, c’est une mémoire sélective, puisque 64% des gens déclarent manger plusieurs galettes, qui peuvent donc avoir plusieurs provenances.

Ifop, 2018-01, votre galette des rois, d’où vient-elle ? Ifop, 2018-01, votre galette des rois, d’où vient-elle ?

Quelques repères sont nécessaires avant d’interpréter. Une galette du commerce coûte environ deux fois plus cher en boulangerie qu’au supermarché, la faire soi-même coûte moins cher mais prends du temps. Les différences politiques sont peu caractéristiques, les statuts socio-professionnels dessinent des différences beaucoup plus fortes. La sélection de traits ci-dessus ne couvre pas toute la population du panel mais cherche à dessiner les axes les plus organisateurs. Les retraités son peu significatifs, ils  peuvent avoir des revenus très variables et consomment moins. Les employés et ouvriers ont un niveau de vie similaire mais sont très sexués (les hommes à l’usine ; les femmes à la caisse).  Ce serait bien sûr plus facile d’avoir chaque catégorie professionnelle avec le sexe, mais il faut faire comme l’archéologue, se suffire de ce qu’on a.

L’hypothèse explicative la plus plausible serait que les hommes ont oublié ou ne savent pas si leur femme fera une galette cette année, et ils pensent qu’ils auront l’argent et n’oublieront pas d’aller la chercher en boulangerie. La galette du boulanger a un statut élevé, tout le monde n’en a pas les moyens, notamment les ouvriers, les employés, ou les sans diplôme, qui sont souvent chômeur. Le cadre peut se l’acheter, il n’a pas de raison de s’en vanter., et il valorise la cuisine à la maison (21%). Les employées sont majoritairement des femmes, elles n’ont pas de raison d’oublier ou dévaloriser leur galette (21%). Par contre, les ouvriers dévaluent la possibilité de la cuisine maison. Chez les indépendants, le petit commerce est très valorisé, plus que le travail à la maison ; et pour les sans-diplômes, la galette à la maison est peut-être plus une nécessité qu’un choix. Il est en tous cas probable que les boulangers n’ont pas vendu autant de galettes que les bonnes intentions déclarées dans ce sondage.

La galette est apparemment un sujet frivole, mais pas insignifiant, elle permet déjà de débusquer du sexisme. Le rapport à cette tradition semble retrouver la polarisation politique entre écologistes et républicains (les plus et les moins détachés) ainsi qu’entre Front  National et Parti Socialiste (les plus et les moins attachés). Ce carré logique est peut-être trop subtil pour être vrai, mais il exerce en tous cas l’esprit à des nuances politiques parfois bien utiles entre pour (revendiquer), contre (combattre), pas pour (dissuader), et pas contre (favoriser).

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