Philosophie lilloise, le temps

Le temps coule-t-il partout pareil ? Si nous sommes tous prisonniers d’un même instant qui s’en va en sens unique, les rythmes varient beaucoup selon les époques et les cultures. Ce billet cherche la singularité d’un temps lillois. Comment ça se passe ici ? C’est une entreprise de pensée, donc de philosophie.

La Roue de Fortune, 1490, in Christine de Pizan, Jean Miélot, “Epistre d’Othea”, 1455 La Roue de Fortune, 1490, in Christine de Pizan, Jean Miélot, “Epistre d’Othea”, 1455

Lors du billet précédent, sur l’espace, je me proposais de suivre les 3 critiques de Kant pour découvrir une philosophie lilloise par différence avec un maître. Avec la force de ses concepts, Kant marque des distinctions profondes, notamment le temps comme intuition interne, mais sa raison des Lumières a ses obsessions, la conscience y est universelle et individuelle, or l’entreprise présente est l’archéologie d’un inconscient local et collectif. Je continuerais bien sûr à lire Kant pour chaque chapitre, mais je ne chercherais plus à le situer, parce que je devrais tout autant relire Heidegger, Bergson ou Aristote, pour trouver les solutions les plus adéquates au lieu à décrire.

En deux millénaires, la tradition philosophique a élaboré un concept très profond du temps, mais peut-être un peu trop abstrait. Comparez la complexité de la durée de Bergson, ou bien de l’ontologie d’Heidegger, à l’évidence de l’espérance pour les chrétiens. Les temps des philosophes sont-ils vivables ?

Tandis que Kant analyse l’antinomie de la raison entre liberté et nécessité, Diderot lui donne un personnage, Jacques le Fataliste, qui pense comme son capitaine que tout ce qui arrive était écrit là-haut, mais comme il ne sait pas ce qui est écrit, il vit sa vie de son mieux, en évitant de juger les autres qui font probablement de même. Les raisonnements sont nécessaires pour articuler une pensée, mais le squelette ne suffit pas, il faut aussi de la chair. Cette enquête sur le temps lillois va essayer de donner corps à une singularité, en croisant les abstractions comme les traits de construction d’un dessin qui à la fin doit se donner d’un regard.

Température, temporiser, tempérament…

Temps, traductions dans plusieurs langues européennes Temps, traductions dans plusieurs langues européennes

Qu’est-ce que le temps ? La langue, et surtout l’usage le plus vulgaire, est un grand maître de la pensée. Les dictionnaires ont beaucoup de peine avec le mot temps, qui est autant le temps qu’on a (chronologique), que le temps qu’il fait (climatique). Cette contradiction majeure se retrouve dans tous les langues latines, autant l’italien tempo que l’espagnol tiempo (ou même le roumain timp). Une telle incohérence consciente ne se conserve pas pendant des millénaires dans les mémoires sans convenir à une perception du monde. À la frontière linguistique avec les langues germaniques, le pays lillois a gardé cette manière de sentir, une définition du temps doit comprendre cette évidence en un seul sens.

Bergson reprochait à la philosophie qui le précédait d’avoir une idée du temps qui ne serait que spatialisation de la durée. La physique ne saurait que le parcours de l’aiguille sur un chronomètre, ou la projection d’une règle sur un graphique orthonormé, négligeant la conscience de la durée. L’usage vulgaire montre pourtant beaucoup de mesures qui temporise l’espace, où une étendue est mesurée en temps, par exemple, Lille est à une heure de Paris (en TGV).
        La géométrie viendrait de la mesure des parcelles de la vallée du Nil pour en définir l’impôt, or, cette taille suppose une terre plate et homogène. Pour un terrain biscornu en moyenne montagne, bien malin qui sait en calculer la surface, il vaut mieux dire que ce champ mesure 3 jours de labour, comme dans certains textes médiévaux, ou chinois. La terre et les mètres sont divers, le ciel et les jours sont les mêmes pour tous. La division du temps n’est pas une géométrie de l’espace mais une arithmétique, avec des unités partagées : le jour et l’année. D’ailleurs, le mètre est désormais défini comme un temps, ou plus exactement, la distance parcourue par la lumière dans le vide pendant un certain nombre d’oscillations d’un atome de césium. La mesure du temps n’emprunte pas ses méthodes à l’espace et peut même s’appliquer à des étendues.

Le temps est l’expérience la plus universelle de la mesure. Le caractère chinois le plus fréquent pour écrire temps, shí, associe un soleil, a une main tenant une règle 寸 cùn, qui signifie pouce. L’origine de chronos est obscure. Zeit, time, et tijd, remonte à la racine indo-européenne *da-, diviser. Tempus vient de *ten- qui signifierait tendre, étendue, période. Les langues germaniques et latines associent le temps à la mesure, et notamment au calendrier. Il semblerait que les germains insistent sur la division, les bornes du segment, à la quantité de temps ; tandis que les latins s’intéressent aussi au segment entre les bornes, aux saisons, à la qualité du temps.

Observons l’association du temps au verbe le plus fréquent, et réputé comme le plus philosophique : être. En français, quand le temps est le sujet du verbe être, on ne demande pas ce qu’il est mais comment il est, le temps ? Le temps est pas mal, il fait beau. Dans les langues germaniques, la qualité du ciel, la météo, demande un autre mot : weather, Wether, ou weer. Quand on demande en anglais what time is it ?, on ne demande pas le temps qu’il fait mais l’heure qu’il est.
        En italien, on peut dire comme en français com'è il tempo? (ou che tempo fa? quel temps fait-il ?), le portugais dira même : que tempo esta? (quel temps est-il ?), mais le castillan dira plutôt : que clima es, como es el clima? Le catalan hésite entre l’influence française quin temps fa?, ou castillane que clima és? Le temps comme sujet de l’être marque fortement la frontière des langues germaniques, cependant la latinité n’est pas unie sur ce sujet, le castillan est réticent à confondre temps avec climat, contrairement au portugais. La traduction du temps français dans une langue germanique confirme donc cette division entre weather et time (climat et durée).

Les adjectifs les plus fréquents pour qualifier le temps (le temps est *) permettent de saisir une transition dans le spectre de signification. Le temps est durée lorsqu’il est associé un adjectif d’évaluation : nécessaire, proche, précieux, court, considérable, infini, suffisant, indéterminé…  Le temps est climat lorsqu’il est qualifié par des adjectifs de qualité objective tel beau, clair, superbe, mauvais, froid, magnifique, pluvieux, humide… Le ou les temps sont un moment lorsqu’ils sont associés à des qualités subjectives comme : favorable, propice, difficiles, autres, malheureux

Le temps vécu du vulgaire est assez éloigné de Bergson. La durée n’est pas la seule dérivée du temps qui passe, comme la vitesse est la dérivée de la distance ; le temps est mouillé de sentiment, crainte ou espoir de l’avenir, bons ou mauvais souvenirs, et surtout, la douceur ou la dureté du présent. La conscience bergsonnienne manque de corps. Quand un mortel dit le temps dure longtemps, c’est qu’il endure, la durée humaine est endurance.

L’intuition du temps des langues latines doit beaucoup au tempus des romains, or le terme porte une expérience qui nous est désormais étrangère : la divination.  Le temps qu’il fait porte la question du temps qu’il va faire, et de l’occasion (kairos) à saisir dans le flux des saisons (chronos), entre deux pluies pour une vendange ou une moisson, ainsi les antiques ne cessaient pas de prendre l’avis des dieux et des morts, ceux qui ont tout leur temps (aîon). Le temps est le nombre et la manière – le sens – du ciel.

Les langues germaniques enregistrent aussi une expérience complexe du temps, mais pas du côté du nombre. To time signifie assez simplement chronométrer, anticiper, planifier, calculer ; to weather ouvre à d’autre signification avec s’éroder, s’user, exposer une texture aux intempéries, revoir le chevauchement de ses tuiles.
        Le néerlandais weer est encore plus intéressant et donne envie de sentir cette langue de l’intérieur. Il ajoute un sens de répétition (again, one more time, encore une fois) ; ainsi que le sens de digue, barrage, weir ; d’où un verbe qui signifie défendre, repousser, garder. L’usage a ici confondu plusieurs étymologies dans un même son, weer signifie aussi tache d’humidité, nœud du bois, verrue, bélier et homme, au sens masculin. En néerlandais, le temps est l’éternel retour des éléments qui usent les érections bâties. Le passage du temps ne semble pas pouvoir bonifier les choses, comme pour un vin ou un mur sous le soleil d’Italie, il abîme toujours, l’humain lutte contre l’entropie par le neuf et le propre.

Ces exemples tracent un jeu complexe de distinctions. Même si l’Europe a été un continu de langues pendant des siècles, les communautés qui se parlent et se comprennent se sont désormais distinguées comme des espèces qui ne peuvent plus se reproduire entre elles. Elles s’empruntent à la marge, mais chaque langue est une cohérence mentale. À la frontière linguistique entre langues germaniques et latines, le picard lillois partage le climat néerlandais, mais le vit en français.

L’humeur du temps

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Le temps lillois est océanique, humide et tempéré. Les saisons se succèdent mais ne sont pas tranchées, comme par exemple la fonte des neiges sépare un hiver du printemps. L’année s’étale en lentille entre deux bords, les jours de gel, et les jours de soleil sans pluie. Il y a surtout deux saisons, l’automne, quand les jours et la chaleur résistent jusqu’à l’équinoxe puis diminuent ; et le printemps, quand la lumière revient.

Les vents d’ouest-sud-ouest apportent la pluie, avec parfois des tempêtes vers l’hiver, mais rarement plus d’un jour de suite, pas comme ces mistral et tramontane qui peuvent rendre fous. Le vent du nord-nord-est est froid, et la chaleur vient du sud-est. Toute la façade nord-ouest de la France partage à peu près ce temps, avec cependant une particularité, il pleut très souvent, quelle que soit la saison, mais pas beaucoup, parce que les nuages passent et s’arrêtent plus haut (plateaux d’Artois ou Ardennes).

Il pleut presque deux fois moins qu’à Brest en quantité, mais presque autant de jours, et de manière égale toute l’année, contrairement à la Bretagne dont l’été est plus beau que l’hiver. Le temps de Lille est proche de celui de Rouen, mais sans la Seine et les plateaux nord et sud qui la contienne. Les grandes villes de Wallonie sont aussi dans une vallée (la Meuse). Lille partage surtout le temps des flamands, notamment de Gand, mais en français. Tournai est peut-être sa seule ville sœur en climat.

Les journées d’été ne sont pas sans soleil, mais elles ne sont pas sans pluie. Le temps varie du maussade au mitigé, le ciel est toujours voilé. On n’attend pas l’été, on sait qu’on sera déçu, mais on ne craint pas l’hiver. L’humeur n’est pas portée par le temps, elle doit le surmonter. Il faut être ce que l’on veut, qui dépend de soi, car il n’y a pas grand chose à attendre du ciel.

Les temps anciens et les temps qui viennent

« Mais dans le Nord aussi, nous avons vu les Chauques […] nation misérable, ils occupent des tertres élevés ou des tribunes dressées de leurs mains d’après le souvenir des plus hautes eaux […] Avec des laîches et des joncs des marécages, ils tressent des cordes pour faire des filets à poissons ; ils ramassent de la boue à la main, la font sécher aux vents plus qu’au soleil, et exposent au feu de cette terre leurs aliments et leurs entrailles raidies par le froid nordique. […] Et ces nations, si elles sont aujourd’hui vaincues par le peuple romain, crient à l’esclavage ! »
(Pline l’ancien, Histoire naturelle, « XVI, des arbres sauvages. 1, contrées sans arbres. »)

D’où vient Lille ? Cette terre aux marches des empires et des royaumes, sans monuments notables, entre les eaux du ciel et de la terre, semble n’avoir pas de débuts, et toujours se relever de ses fins.

Sur ces plaines barbares, les auteurs latins ont retenu quelques noms de tribus que des érudits ont pieusement reporté sur des cartes. Or, les objets de La Tène se retrouvent dans toute l’Europe. Celtes ? Germains ? Longtemps la langue n’a pas suffi à diviser la Flandre. La génétique a montré que la brute blonde germanique de Nietzsche est un fantasme de romains petits et bruns, rêvant leur inverse. Ces guerriers étaient en réalité très métissés, offrant leurs femmes, volant celles des autres, assimilant des individus pouvant venir de la Bretagne au Levant. Que la chronique attribue la terre lilloise aux ménapiens ne dit rien de leur manière de vivre.

Selon les hypothèses les plus récentes, L’isle n’était pas une île, mais deux buttes émergeant du marais de la Deûle. Le premier tertre a porté une enceinte ovale bâtie par le marquis de la marche de Flandre pendant les invasions vikings (850–900), l’autre forme un triangle bordé par la Grand-Place et la place du théâtre (qui furent longtemps inondables). Ces deux tertres un peu plus secs ont été par la suite reliés par une motte artificielle, qui a porté une tour féodale signalée par la charte de 1066, et sur laquelle a été édifiée la très récente cathédrale de la Treille (1854). La victoire définitive de Lille contre l’eau n’a été gagnée qu’en 1953, par l’assèchement de la Deûle (l’actuelle avenue du Peuple-Belge). La marée ne descendait pas jusqu’à Lille, mais ce pays marécageux, avec peu d’arbres, partage plusieurs traits avec les Chauques de Pline.

Les villes néerlandaises et flamandes ont des canaux plus propres, mieux curés que Lille, soit que les fleuves y sont moins paresseux (Escaut à Gand), soit que la marée les nettoie (Bruges), soit que la mentalité y serait moins négligente. L’eau est un mal, la région souffre encore des plus mauvaises statistiques de santé, c’est aussi une énergie. En 1414, à l’approche des troupes françaises de Louis XI, la ville a ouvert les écluses pour inonder les alentours et fait interdiction à tous les paysans de détourner les eaux. Outre la navigation fluviale, qui permet de vendre aux flamands les grains du Mélantois ou de l’Artois, cette maîtrise du drainage et de la canalisation est générale sur le territoire. Il y a de l’eau, de la terre, mais il manque d’air, de pierres, et de feu.

« À côté du lit, près de l'enfant malade, il y avait un grand tas de cendre qui exhalait une odeur repoussante. C'est de la cendre de tourbe que ces malheureuses familles ramassent et vendent pour vivre. Au besoin cette cendre leur sert de lit. Telle était cette cave. Messieurs, six créatures humaines, deux femmes et quatre enfants, vivent là ! »
(Victor Hugo, 1851, Les caves de Lille, rapport parlementaire)

Comme Pline, Victor Hugo s’indigne de la misère et remarque ces cendres avec le dégoût du civilisé. Avant le charbon, la tourbe était un rare combustible dans une région déboisée depuis longtemps. C’est un feu qui démarre difficilement, il faut du fagot pour commencer, il fume beaucoup (pour les harengs), mais il dure plus longtemps qu’une bûche. Le lillois sentait le boucan. Cette matière organique fossile est tirée de la vallée de la haute Deûle, façonnée en briquette comme en Hollande d’alors. Les cendres entrait ensuite dans un cycle pour amender les sols, apportant de la potasse. Même le dernier des pauvres participe au commerce par ses déchets.

Pour le calcium et la régulation de l’acidité, Pline parle déjà de la chaux. Sur la voie romaine entre Cassel et Bavay, vers Seclin et Villeneuve d’Ascq, plusieurs parcellaires romains de 710 m de module ont été retrouvés. La fouille des fossés de drainage permet d’assurer que les gallo-romains utilisaient le calcaire de Lezennes pour amender les sols. Enfin, pour les nitrates, l’élevage a toujours été florissant. L’engraissage de la terre n’a peut-être pas été pratiqué pendant les siècles vides, mais il a toujours été possible.

Pline note aussi que les chauques sont industrieux, notamment dans la vannerie, alternative à la poterie quand le combustible manque. Les germains déjà étaient des éleveurs de vaches, buveurs de lait, la tolérance génétique au lactose en témoigne ; ils étaient aussi bergers pour la laine. Que ce soit aussi le lin, le chanvre, ou l’osier, les fermes lilloises ont toujours tissé de tout. À la fin du XIXe siècle, encore, des patrons de Roubaix distribuaient de l’ouvrage dans les villages, maîtrisant la chaîne de valeur depuis la matière brute jusqu’aux toiles. Cette production domestique a nourri une dialectique continuelle entre la concentration du capital foncier puis mobilier qui exploite les masses, mais aussi des moments d’émancipation, comme l’abolition très ancienne du servage, ou l’affranchissement des villes.

Quand à l’habitat, le calcaire local est très friable, la bonne pierre est rare et se trouve plutôt vers Tournai, ville d’ailleurs de fondation romaine. La civilisation latine a introduit la brique et la tuile, mais en attendant le charbon industriel, l’archéologie découvre surtout les trous de poteaux des chaumières. À Noyelles-les-Seclin a été retrouvé un fonds de cabane datant du IIe siècle, c’est-à-dire un trou dans la terre recouvert de planches, type de construction assez rare pour l’antiquité et qui se généralisera dans l’Europe du nord-ouest du premier Moyen-Âge. Les caves de Lille remontent à l’antiquité.

Cette marche de la chrétienté a toujours manqué de reliques (cf. Mériaux, 2006, Gallia irradiata, « Cultes importés, cultes inventés : les saints du diocèse de Tournai »). Lille dépendait de la cathédrale de Tournai, dont l’évêque résidait à Noyon. Le martyr Piat de Seclin a été inventé (prétendument trouvé) par Saint Éloi de Noyon (641–660) pour fonder une collégiale sur les terres à blé du mélantois. Les reliques d’un certain Calixte de Brescia ont été ramené pour fonder l’abbaye de Cysoing (833). Mais le culte qui a eu la ferveur la plus sincère dans la région, c’est probablement Notre-Dame de la Treille à Lille. La vigne est en effet un attribut de la vierge, Lille étant la région la plus au sud de la Flandre, le comte a essayé d’y faire pousser le raisin pour la messe et la distinction des élites.

Le temps de Lille n’est pas fondé parce qu’il ne peut pas être marqué d’une pierre blanche ou d’un ancêtre prestigieux ; il fluctue selon la guerre et la paix, selon la fortune et la population. La terre est riche, mais pleine. Trop de bouches et sans une industrie nouvelle, la pauvreté augmente et fait monter de nouveaux maîtres. Les guerres, les pestes, ou une innovation, modifient les équilibres et la liberté revient avec la croissance. Il n’y a pas ici d’âge d’or ou de paradis perdu. Pendant les trente glorieuses, le textile s’effondrait ; depuis la crise pétrolière, la grande distribution est florissante, et a déjà semé les entrepôts de la révolution Amazon qui va lui succéder. L’avenir n’est pas rose, mais on n’y craint pas d’apocalypse, il n’y a pas assez à perdre pour avoir peur, et on n’espère pas de grand soir, il ne suffit pas de tout démolir pour que tout se reconstruise.

Le temps, c’est de l’argent ; et pour les enfants, on ne compte pas

« Législation relativement à la religion et aux mœurs. Art. 26. Pour l’intérêt de l’État, à qui il importe de protéger une religion qui fait un devoir de la soumission envers les puissances, qui en fait un autre de la pureté des mœurs, sans laquelle toute société, à la longue, se corrompt et se dissout […] » (Archives Parlementaires, 1789 « États-généraux, Cahiers de doléances du clergé de la gouvernance de Lille »)

La fertilité démographique dans le lillois a toujours été importante, ainsi que la mortalité, tant infantile qu’adulte. Il est intéressant d’observer les coutumes des familles bourgeoises qui ont fait la révolution industrielle textile. Beaucoup se sont piquées de noblesse et de droit d’aînesse,  mais leurs entreprises sont très rarement des lignages durables qui se transmettent de père en fils, au contraire. Wibaux–Florin, Motte–Cordonnier, Prouvost–Masurel, beaucoup d’établissements résultent d’un mariage entre deux familles, pour caser un couple.
        Chaque génération essaie de placer les enfants, et les enfants des enfants dans l’usine, en cherchant pour chacun sa vocation. Mais ces chefs n’ayant qu’un nom pour tout diplôme mènent les établissement à la ruine, tandis que les enfants qui étouffent dans la famille ont pris leurs parts pour fonder une affaire ailleurs. Le patronat du pays a été très dur avec les ouvriers, comptant le moindre sou dans ses affaires, et perdant tout dans ses enfants.

Emmanuel Todd a mis plusieurs décennies pour ranger la Flandre dans ses systèmes familiaux. En 2011, dans sa somme sur l’Eurasie, il a trouvé, Lille souffre de « la forme la plus archaïque : la famille nucléaire à corésidence bilocale ». Ce terme abstrait est pourtant assez simple à vivre. Les statistiques ont longtemps montré que beaucoup de foyers avaient plus de deux adultes, sans la coutume de grandes maisons patriarcales sous l’autorité d’un maître. Il se trouve plutôt qu’un fils, ou une fille, restent parfois à la maison un peu longtemps, faute d’avoir trouvé à s’installer.
        Dans les ménages, souvent les deux parents travaillent, beaucoup d’enfants ont été élevés par des grands-parents. Les femmes peuvent imposer à leur mari d’habiter près de leur mère, les gendres sont adoptés, ce qui choquerait à peu près toute l’Eurasie, que ce soient les chinois, les indiens, ou les arabes, qui échangent des femmes entre des familles. Les parents aident leurs enfants à s’établir, les mariages émiettent mécaniquement les patrimoines, éparpillent les familles, mais tissent d’intenses réseaux économiques sur tout le pays. Riches comme pauvres, tout le monde a toujours un cousin ou un belle-sœur quelque part.

En épluchant la comptabilité médiévale de l’hôpital Saint-Sauveur à Lille, Alain Derville a pu montrer que les terres de la châtellenie atteignaient les rendements agricoles du XIXe siècle dès 1300. Il montre aussi que la ville servait de marché à l’exportation du grain par la Deûle, la Lys, et l’Escaut, nourrissant Gand et Anvers, se vendant jusqu’en Angleterre. Le prix des blés dans la ville était indexé sur le cours international, selon des conjonctures annuelles et saisonnières.
        Le blé de mars n’a pas le même prix que celui d’octobre, et le paysan calculait s’il avait plutôt intérêt à vendre un peu cher en fin de carême, ou parier sur une mauvaise moisson et gagner plus ensuite. La survie alimentaire de l’artisan sans jardin dépendait directement du grand commerce international, tant pour son emploi que sa nourriture. On pourrait distinguer trois classes sociales, ceux qui comptent pour gagner plus, ceux qui comptent pour tenir, et ceux qui ne comptent plus ; mais tout le pays vit au rythme du marché et du profit depuis des siècles.

Selon L'Éthique protestante et l'Esprit du capitalisme de Max Weber, la mentalité lilloise aurait du accueillir la Réforme avec enthousiasme. Or, le pays est resté plutôt à l’écart des guerres de religion d’Europe. La révolte des gueux a certes enflammé cette partie des Pays-Bas espagnols en 1566, beaucoup de statues ont été brisées dans les églises, mais les élites urbaines de Lille n’étaient pas encore conquises aux idées calvinistes, contrairement à la vallée de l’Escaut par laquelle circulaient des idées plus neuves, de Valenciennes, Tournai, à Gand et Anvers.
        Les troubles vinrent surtout par des agitateurs de petite noblesse périphérique, brillants mais endettés auprès des bourgeois. Leurs contemporains les accusaient de jeter des regards avides sur les biens d’Église. Mais ils luttaient aussi contre Philippe II, qui voulaient imposer l’inquisition espagnole et sa soldatesque au pays-bas.
        Le seigneur d’Escobecques fut une figure particulièrement séduisante pour la région, il prêchait avec un Pantagruel à la main.  « C’estoit l’homme le plus facétieux de la terre et qui mieux s’accomodoit à l’humeur des seigneurs… Bien est vray qu’il estoit calviniste, mais non pas de ces songereux chasgrins et revesches évangélicques qui ont ordinairement la face morne, pasle et mélancholique. » (Mémoires de Pontus Payen, Arras).
        Les meneurs furent exécutés ou s’enfuirent, leurs biens furent confisqués, la réforme n’a pas pris racine et laissa un mauvais souvenir, à cause de la répression espagnole, et surtout du ferment de division qu’elle a introduit dans la société. Le pays ayant essuyé toutes les guerres entre puissances européennes, il ressent sa division interne comme une panique qui menace sa survie, faisant taire la lutte des classes.

Un siècle après, en 1667, lorsque Lille capitule devant Louis XIV, après l’amnistie et la libération des prisonniers, la ville demande : « Que la liberté de conscience ne sera jamais permise dans ladite ville, échevinage, taille et banlieue, terres y enclavées et la châtellenie dudit Lille, Douay et Orchies, et aussi leurs enclavemens, ains la Foi Catholique, Apostolique et Romaine seule maintenue et conservée; et le Roi est supplié de n'y établir aucun gouverneur, officier et soldat d'autre religion. »
        En 1789 encore, les nobles demandent dans leur cahier de doléances : « Religion. Art. 41. […] maintenir les capitulations de la province de Flandre, lesquelles n’admettent à l’exercice des emplois et charges publiques que ceux qui professent la religion catholique, apostolique et romaine, et interdisent à tous sectaires d’avoir culte public, temples et ministres. »

Une telle persévérance dans le catholicisme n’est pas accidentelle, d’autant qu’elle n’a vraiment décliné qu’après 1968, et que le socialisme municipal en est la continuité. Cependant, le catholicisme est une religion diverse qui couvre des mœurs différentes en Espagne ou en France.

Il y a une éthique du capitalisme, mais chaque religion, chaque sexualité, a la sienne. Contrairement aux allemands, mais comme les néerlandais, les flamands francophones ne limitent pas leurs naissances pour accumuler le capital. Cependant, à la différence des Pays-Bas protestants, les mœurs publiques ne sont pas acétiques. La Flandre est attachée au calendrier catholique des fêtes, des processions et dévotions, mais aussi des carnavals, kermesses, braderies, et autres débauches et dépenses publiques déraisonnables. C’est absurde, mais c’est la vie telle qu’elle est aimée là, avec des effets économiques qui tirent le système à l’insu de tous.

La religion a entretenu la résignation et l’honnêteté du peuple, qui profite aux pouvoirs, mais aussi la compassion solidaire qui lie les voisins à leurs prochains, ainsi que le haut et le bas. On ne se révolte pas de face, on contrebande, on récupère. Par contre, la religion a complètement échoué à moraliser les mœurs. Pendant des siècles les pouvoirs ont lutté contre les jeux d’argent, les cabarets ou l’union libre ; sans réussite notable encore aujourd’hui. Le peuple se tient chaud, l’amour du prochain est réel, ce n’est pas une église imaginaire.

Ce système moral n’aurait pas survécu s’il ne reposait pas sur une hygiène très particulière du travail. Ce n’est pas un enfer dont les plaisirs seraient le paradis, c’est une même manière de se donner sans compter. On y calcule pour vivre, mais la vie n’est pas calculée, elle est tirée par des dettes, des enfants à nourrir, à caser, des gens à aider. La paysanne qui est aussi dentellière, l’ouvrier qui a son travail du soir au jardin, il y a comme une soif de remplir le temps pour se coucher content d’avoir bien fait.
        Le travailleur y vit très mal le capitalisme financier qui ne lui permet pas de bien faire. Si l’emploi lui interdit de s’investir, alors il bâcle juste pour l’argent, qu’il place dans sa maison et son jardin. L’organisation pseudo-scientifique de l’économie est un énorme gaspillage d’énergie et d’intelligence. Le pays lillois s’appauvrit, mais la société tient par la vitalité du marché informel. L’échange continuel de paroles, de visites, de coups de main, de vêtements, les gens sont toujours en commerce.

Sous la loi de l’argent, cette hygiène du temps, rythmée par les excès de fête et de travail, est la ruse par laquelle l’individu retrouve une liberté dans les nécessités. Il se donne à lui-même l’obligation de moyens pour obtenir librement le résultat auquel il est contraint. Le présent n’est pas soumis à ce que l’on calcule du futur, le futur est produit par un débordement de présent. Il n’y a pas de faute quand on a fait ce qu’on a pu parce qu’on ne peut pas savoir.

Conclusion

Cette recherche d’un temps local lillois s’est plus aidée de linguistique ou d’historiens que de philosophes, car même les existentialistes ont des idées un peu étrange sur l’existence. Heidegger voit l’humain comme l’Être-vers-la-mort, mais n’est-ce pas plutôt un animal comme les autres, qui veut croître et multiplier ?

La vie emboîte différents modules de durées  : le 25e de seconde de la vision, le jour, l’année, les naissances, mariages et enterrements ; et l’histoire.

Le temps collectif lillois, l’histoire, a été mouvementé, inégal, et asynchrone avec la France. La croissance du domaine royal ou les révolutions parisiennes importent moins que les guerres entre France, Bourgogne, Angleterre, Espagne, et Allemagne. Les néerlandais ont eu le courage de leur liberté et on tenu leurs polders contre toute l’Europe pendant des siècles, payant encore très cher leur résistance contre les allemands en 1944, par une famine. La Flandre wallonne n’avait pas de bord depuis lequel tenir, elle fut régulièrement fortifiée et envahie, sa résistance s’est tissée par la vitalité de son rhizome. Sous les événements, Lille a un projet millénaire, profiter de chaque vague de prospérité pour aménager le terrain et assainir les misères.

Le temps personnel, l’existence, n’est pas un long fleuve tranquille et paresseux comme un canal. Entre les guerres et les crises économiques, les déménagements et les divorces, la musique du temps de vivre n’est pas ici une pastorale éternelle des travaux des champs. Depuis des siècles, les vies sont perturbées. Les généalogistes ont ici beaucoup de peine à suivre leurs lignages qui ne cessent de changer de paroisse. L’urbanisation a servi de pompe aspirante et refoulante pour toutes les classes sociales. Mais une basse continue persiste avec les siècles, le travail.

On peut se faire une image synthétique du temps lillois par la roue de fortune dans laquelle les gens courent dans l’espoir d’amasser assez pour que l’inertie les porte vers les sommets de la rente, où l’on tient sans plus avoir à faire. Mais cette roue a aussi une manivelle de fléaux et de crises qui accélèrent les chutes et les ascensions. La terre est globalement paillarde et rigolarde, malgré les misères, parce qu’on y vit au futur, et pas pour soi, pour les enfants.

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