Céleste Van Isterdael, journal d'une insoumise (275 p.)

[ajout 09/06/2018] Quand un·e ex-candidat·e à une élection publie un livre, est-ce toujours un acte politicien ? Contrairement à l'hypothèse faite ici il y a un mois, la réponse est non. Le texte est laissé pour mémoire, avec un bandeau d'avertissement pour témoigner de l'évolution de mon opinion.

couverture-celeste-bat

[ajout 09/06/2018] Je ne connaissais pas Céleste Van Isterdael quand ce billet fut écrit, je l'ai maintenant rencontrée, des phrases restent justes, mais l'angle est faux. Mon argumentation était plausible, de bonne foi, mais elle tombe par terre. J'ai manqué l'hypothèse la plus simple, et la plus vraie, l'auteure a vécu un moment fort de sa vie, elle a voulu en témoigner dans un premier livre, qui pourra donner envie à d'autres personnes d'oser se présenter à une élection. Battre la campagne aurait dû sortir en automne 2017, juste après les élections, mais les éditeurs, même militants, ont leur calendrier de rentrées. Ce décalage dans le temps suffit à produire un malentendu, ce livre n'est pas une tactique politicienne pour faire un retour. Il témoigne plutôt d'un éveil à l'écriture, Céleste Van Isterdael dit penser à un deuxième livre. Ce billet a parait-il été lu, il restera donc en l'état, mais comme le témoignage d'une erreur d'interprétation.

La politique locale s'exprime habituellement par la presse régionale, de plus en plus sur Facebook, Telegram, ou des blogs, mais les livres, c'est moins fréquent. Battre la campagne, journal d'une insoumise, 275 p., a été tenu par Céleste Van Isterdael, pendant sa campagne électorale 2017 à Lille (présidentielles et législatives).

« Tu sais le Nord c'est particulier, y a plein de magouilles par ici. Va falloir que tu réfléchisses mais on a besoin de femmes et de jeunes à présenter aux législatives »  (Jean-Luc Mélenchon à Céleste Van Isterdael, 27 septembre 2016, p. 58)

Avant de chercher les intentions de ce livre, on pourra me demander les miennes. Je suis simple militant insoumis à Lille, je ne connais pas Céleste Van Isterdael, qui est dans un autre groupe. Si je critique son livre, on va me supposer des inimitiés ou des jalousies, alors que je ne la connais que par son texte ; mais si j'en fais la promotion béate, ce sont nos concitoyens qui vont nous rappeler qu'ils en ont un peu marre de la politique de copains du PS lillois.

J'ai parfois peur de souffrir d'une déformation : je ne vois que des insoumis partout, sur internet, dans les cafés, chez mes amis. Je m'inquiète : serais-je en train de fantasmer cette insoumission massive ? (p. 79)

Une alternative d'opposition doit justement rompre avec la politique du narcissisme, de l'entre soi. De plus, les lecteurs potentiels de ce billet sur Mediapart ont peu de chance d'être à la fois  insoumis et lillois. Je les intéresserais plus en fouillant le cas particulier de ce livre pour y trouver des réflexions plus générales, sur la politique locale, et même un peu la littérature.

« J'aime pas Mélenchon, il râle tout le temps. Enfin, moi aussi je râle tout le temps. Mais je m'aime bien ! » (un citoyen en porte à porte, p. 233)

Le livre emprunte la forme d'un journal en ordre de dates, du lancement de la campagne électorale nationale de la France Insoumise (février 2016), aux résultats du second tour des législatives avec l'élection des députés lillois Adrien Quatennens et Ugo Bernalicis (18 juin 2017). Agréablement rédigées, les pages racontent le quotidien et les événements d'une vie militante, depuis les tractages et les portes-à-portes, mais aussi des pique-niques, ou des vidéos YouTube, jusqu'à une visibilité nationale (Céleste Van Isterdael a introduit plusieurs meetings de Jean-Luc Mélenchon).

celeste1500x500

Ce livre ne s'adresse pas aux électeurs, il comporte peu de réflexions politiques, préférant porter le programme de L'Avenir en Commun. Ceux qui y ont participé peuvent à raison en ressentir de la fierté, cette œuvre collective a une force qui dépasse la pensée individuelle, mais cette subordination automatique au livre peut aussi être moquée. Les petits livres rouges, verts, et maintenant avec un φ, donnent l'illusion d'un savoir, alors qu'il y reste encore bien des trous, il s'agit plutôt d'une invitation à les compléter

Joan Sfar, dessin paru sur son fil Twitter en avril 2017, largement trollé par la FI Joan Sfar, dessin paru sur son fil Twitter en avril 2017, largement trollé par la FI

Les figures insoumises révélées par les élections montrent en général une réflexion critique qui s'inscrit dans le débat démocratique des institutions républicaines. En miroir, la majorité gouvernementale parait idéologique et propagandiste. Elle est affectée d'une mauvaise foi soviétique. Compétitivité, efficacité, disruption, elle ne parle que par éléments de langage dont elle ne voit pas le réel sous les mots. Les électeurs de Macron veulent encore y croire, juste encore un peu, piégés dans le déni du désastre écologique et social, et maintenant, international.

Comme des nuggets de poulet, les événements sont déconstruits et reconstruits pour finir par n'avoir plus de lien concret avec la réalité. (p.60)

L'Europe, l'Europe, l'Europe, censée nous apporter la prospérité et maintenir la paix, ne retient pas la guerre au Moyen-Orient, par le jeu des alliances avec l'OTAN. L'histoire a l'air de s'accélérer, ça va tanguer. Joan Sfar s'agaçait en avril 2017 contre le harcèlement militant de la FI, mais il va commencer à sortir de la géopolitique des bons sentiments pour comprendre que Trump est certainement beaucoup plus irresponsable que la Russie, qui elle, se sait sur le même continent que l'Iran.

La métropole lilloise. Fragmentée sociologiquement, il n'y a pas à proprement parler de quartier riche ou de quartier pauvre, contrairement à la plupart des autres villes de France. Mais cette particularité ne représente en vérité nullement le vivre-ensemble revendiqué par la mairie mais simplement un « vivre à côté ». (p. 249)

Le livre de Céleste Van Isterdael, prudemment, s'aventure rarement à parler de tout, il s'adresse plutôt aux militants qui ont partagé la même campagne. Pour qui n'est pas d'un cénacle littéraire, il est rare de lire son histoire dans un livre. On est touché d'y trouver tous ces petits faits qui ne sont jamais racontés. Les notes au jour le jour retranscrivent fidèlement l'ambiance d'une campagne locale et ordinaire, avec ses fatigues et ses découragements, sur une basse continue d'enthousiasme et de dévouement.

Adrien n'a pas reçu le matériel en quantité suffisante, il y a une faute de frappe sur les bulletins de Sébastien dans la 11e et ainsi de suite, je sens que je vais craquer. (p. 236)
Se pose un problème insoluble : nous devons envoyer tous les documents à une experte comptable par courrier recommandé mais nous n'avons pas le droit de payer les timbres avec l'argent du compte de campagne et je n'ai pas le droit de payer moi-même cette dépense.
(p. 260)

Mais le genre du journal, presqu'intime, a des conséquences littéraires qui posent des problèmes politiques. Tout résonne dans un seul crâne. Les personnalités nationales ont un nom de famille, les militants locaux n'ont que des prénoms, qui parfois se confondent « Merci aux nombreux Thomas du livre » (p. 275). Les individus sont peints en acte, mais le rythme de l'action ne semble pas permettre des conversations personnelles plus profondes, seule l'auteure a une intériorité.

Étrangement, je ne ressens pas grand chose à aller voter pour moi. (p. 255)

Je suis arrivé trop tard et pas dans cette circonscription pour être décrit, mais je me demande comment j'aurais apprécié mon portrait. Tout le monde est très gentiment traité, mais comme une équipe de bénévoles sympas à motiver. Je ne lis rien des têtes de bois que je connais, avec des vies dures et trempées. En quelques manifs à marcher et discuter, on en sait plus sur les ressorts qui animent les collègues. Ceci dit, ça ne se fait pas de raconter la vie des gens sans leur demander leur avis, et ça n'aurait pas d'utilité politique, à moins d'un travail littéraire plus important pour composer la figure d'un héros anonyme et motivant.

Je m'affale sur le canapé et je passe plusieurs heures à regarder dans le vide. J'ai enfilé mon sweat à oreilles de lapin, pris mon chat sur les genoux et confié mon téléphone à Francesco. (p. 238)

On ne le sait pas avant de l'avoir fait, mais le journal ne semble pas une forme littéraire optimale pour le militantisme. Si la France insoumise est déjà dans ses souvenirs d'anciens combattants en 2017, comment faire la leçon à ceux de 1968 et de 1981 ? Se confier ainsi semble imprudent. Forcément malveillante, une opposition pourra monter en épingle des détails qui aurait échapper aux relectures. Rien n'est catastrophique, tout ce qui est sincère peut être retourné au profit d'une image, mais il faut avoir envie de se faire tanner le cuir. Les formes plus traditionnelles de la lettre, du discours, adressés à une assemblée collective, dépersonnalisent le propos en le tournant plus vers les faits et l'avenir.

Quelques personnes voyant mes larmes viennent me réconforter : « T'inquiète Céleste, la prochaine fois ce sera toi qui sera élue ! » « Ça va aller, pense aux municipales !» (des militants à Céleste Van Isterdael, 18 juin 2017, p. 268)

Et puis, il reste un doute. Quelle est l'intention de ce livre ? Quand une personnalité politique publie, c'est en général pour être invitée dans les médias et revenir dans l'opinion. Les esprits mal tournés liront la citation ci-dessus comme une manœuvre pour se positionner en vue des municipales de Lille en 2020. Céleste Van Isterdael n'a rien dit publiquement à ce sujet, mais le problème serait entier pour toute autre personne. Le mouvement est jeune, les procédures de nomination ne sont pas institutionnalisées et laissent la place à une lutte plus darwinienne des égos. À un moment, certains causeront sur la scène et demanderont à d'autres de coller des affiches avec la photo de leurs têtes dessus. Quand personne n'est contraint ni payé pour le faire, un mauvais choix, et les militants s'envolent vers d'autres causes. La recomposition politique n'est pas stabilisée, la FI peut très bien ne pas survivre à un printemps de luttes perdues. Ce billet aussi a une intention politique. La FI est à peine née qu'elle se monte déjà la tête sur son dessin exceptionnel dans l'histoire, réagissant mécaniquement à la moindre critique avec des théories globales du complot capitaliste. Ce n'est pas le meilleur climat pour aiguiser sa réflexion et fédérer un peuple plus modéré. 

Nous sommes un mouvement qui se dit horizontal et certaines personnes y tiennent énormément, mais il ne faut pas se leurrer (p.118)
[ajout 09/06/2018, citation tronquée avec un peu de malice, l'auteure vient du militantisme anarchiste, elle a une réflexion sur la discipline nécessaire à l'efficacité de l'action qui ne doit pas pour autant asseoir le pouvoir de certains sur d'autres.]

Construire une pensée communale concrète peut être un projet motivant et organisateur des militants. L'opposition britannique a la tradition du cabinet ministériel fantôme, les groupes insoumis pourraient s'organiser en conseils municipaux alternatifs. Écoles, circulation, action sociale, chacun pourrait se former aux missions des communes. L'autorité naturelle n'émerge pas de coups de communication mais du travail concret, qui infuse le respect de proche en proche, et assure la loyauté une fois aux affaires. J'ajoute, même si cela m'étonnerait d'être suivi, que l'on pourrait instituer le mandat municipal tournant, que chaque élu s'engage à démissionner pour laisser la place au suivant dans la liste, afin que personne ne s'épuise et que tous puissent acquérir une expérience citoyenne.

La victoire ne viendra pas d'un hasard de l'histoire mais d'une diffusion lente de l'expérience et du bon sens critique, contre l'idéologie qui gouverne actuellement.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.