Et si tout ceci n'était que du carton-pâte ?

L’inauguration du Palais de Manjakamiadana et de Besakana en ce 6 novembre 2020, vingt-cinq ans jour pour jour après cet autodafé funeste devrait être un jour de réjouissance et de ferveur sans pareil. Ce jour devrait être le jour où le Rova renaît de ces cendres après de longues années d’errance.

L’inauguration du Palais de Manjakamiadana et de Besakana en ce 6 novembre 2020, vingt-cinq ans jour pour jour après cet autodafé funeste devrait être un jour de réjouissance et de ferveur sans pareil. Ce jour devrait être le jour où le Rova renaît de ces cendres après de longues années d’errance. Ce jour devrait aussi et surtout sceller la renaissance d’un pays meurtri par soixante ans de tutelle coloniale suivis de soixante ans de gâchis politique, économique, idéologique, dont les enfants de 2020 continuent à payer le prix. Non-alignement, Malgachisation, nationalisation, dévaluation (déguisée sous le doux nom de « flottement » de la monnaie), libéralisation, dérégulation, mise en concession, exonérations, etc. s’égrènent en autant de maux pour les 12 puis 17 puis 20 puis 26 millions de Malgaches qui auraient pu, auraient dû, saluer ce 6 novembre comme un nouveau chapitre dans l’histoire de la Nation, comme une nouvelle page dans l’histoire de leur vie, comme un nouveau souffle qui gonflerait chaque poitrine d’une fierté nationale retrouvée. Cet événement serait même rehaussé par le retour / le prêt / l’offrande /l’aumône (ne gâchons pas notre plaisir, fi de vaines polémiques, il sera toujours temps de régler les comptes qui restent à régler plus tard…) de cet accessoire d’apparat que les Malgaches (re)découvrent et dont ils apprennent le nom, cette couronne qui ornait le « dais » de Ranavalona III lors de ses apparitions publiques. Bref, tous les ingrédients d’une magnifique histoire - puisque nous vivons à l’ère du « story-telling » - étaient réunis : un jeune Chef d’Etat dynamique, est porté au pouvoir par une vague populaire savamment mobilisée, sur la base notamment d’un programme aux contours flous mais qui paraît fédérateur, l’IEM « whatever that means, this is our brand bro », et qui manifeste une ferme volonté de sortir le pays du chaos, du marasme et de l’impasse dans laquelle il se trouve depuis de trop nombreuses années. Au passage, ce Chef d’Etat, bien élu, ferait oublier les années sombres de la Transition aussi bien pour lui, pour le pays que pour le peuple, traversées en catimini dans les sous-pentes de l’histoire tellement elles sont honteuses.

Voilà ce dont ce 6 novembre aurait pu être le nom.

LE Colisée, le vrai... LE Colisée, le vrai...

 

Mais voilà, derrière les mots, derrière les intentions, derrière la volonté de manier les symboles, derrière ce que certains même osent appeler des gesticulations, il y a les faits. Qu’il s’agisse du Rova, qu’il agisse de l’IEM, qu’il s’agisse de la volonté de relever le pays, les faits sont là et les faits sont têtus.

D’abord, le 6 novembre c’est également l’inauguration de cette bouse que l’on ose comparer au Colisée romain, LE Colisée (construit entre 72 et 80 après J-C, d’une longueur de 187 mètres, d’une largeur de 155 mètres, et d’une capacité oscillant entre 50.000 et 80.000 spectateurs nous dit Wikipédia). Cet étron compact de béton donne un goût de carton-pâte à toute cette célébration et peut-être même au bilan du régime depuis son accession au pouvoir. Comment peut-on prétendre restaurer Manjakamiadana et les édifices alentour à coups de bétonneuses, tout en dévastant, sciemment, l’un des trop rares sites historiques du pays avec cette chose qu’on ose appeler Colisée – et en plus sans rire, sous menace de se prendre des foudres en haut lieu… Soit c’est de la bêtise (mais notre grand peuple ne saurait être taxé d’être bête), soit de l’inculture (mais notre vénéré Président n’a-t-il pas fait des études prestigieuses sur le tard, il serait même devenu féru de culture Gréco-romaine, peut-être un peu trop…), soit c’est du sabotage (des puissances occultes veulent désacraliser durablement le Rova, pour empêcher que l’axe de la Terre tourne autour de Madagascar une fois arrivé l’âge du Verseau, d’ailleurs des réunions de Maîtres Rose-Croix - auxquelles se sont mêlées des figures bien connues des Triades de Jade basées à Shangaï - se sont tenues nuitamment à Ambohimitsimbina pour invoquer l’esprit d’Osiris et exercer leur joug sur l’humanité). Soit c’est de la poudre aux yeux, derrière un décor de carton-pâte. L’hypothèse de la cabale mondiale est séduisante. Mais celle du carton-pâte paraît plus crédible. Et cohérente avec le reste.

gladiator

 On nous promet le retour de la croissance économique. Qu’en est-il ? Une monnaie nationale qui n’a pas cessé de perdre de sa valeur, appauvrissant ainsi la plus grande partie de la population, des investisseurs internationaux qui ne viennent pas et qui vraisemblablement ne viendront pas malgré les road-show et autres simagrées (d’ailleurs où sont les retombées des réunions avec le MEDEF ?), les acteurs économiques historiques affaiblis par une politique erratique de salaires et de l’énergie, une JIRAMA qui n’en finit pas de se débattre entre délestages, opacité, accusation de fraudes et de corruption au profit d’acteurs supposés proches du pouvoir….

On nous promet la création d’emplois. Pas le lancement de quelques start-ups sympathiques au demeurant ici ou là mais la création de 400.000 nouveaux emplois chaque année pour absorber les jeunes qui quittent les bancs de l’école chaque année.

On nous promet l’éducation pour tous. L’inauguration de quelques établissements en carton-pâte ne masque pas la réalité vécue par les Malgaches de base, c’est-à-dire, la quasi inexistence d’établissements publics de qualité et l’obligation faite aux parents de consacrer un tiers de leurs revenus pour envoyer à l’école un de leurs rejetons (cf. notre poste précédent). Nous ne reviendrons pas sur l’insulte faite aux Malgaches que constituent le décalage entre le mode de vie de la tribu présidentielle et le commun des citoyens qui lui ont servi de marche pied à ce gouvernement en carton-pâte.

On nous promet la fin de l’insécurité. Mais les campagnes vivent dans la terreur des dahalo et la contre-terreur des forces de sécurité qui viennent soi-disant rétablir l’ordre à coup d’incendies, d’exécutions sommaires et de crosse dans la figure.

On nous promet de désengorger la capitale avec une ville nouvelle. Mais Tanamasoandro fait pschitt, Miami-sur-Toamasina aussi…  Même pas pu faire des villes-nouvelles en carton-pâte.

On nous promet la fin de la corruption. La chronique de la vie quotidienne, de la descente de l’avion, à la circulation en ville, aux barrages de police, à la moindre démarche administrative, à la candidature à un concours de la fonction publique, voire à la nomination à poste à responsabilité, cette chronique nous apprend chaque jour que personne en vérité ne veut véritablement s’attaquer à ce fléau qui pénalise comme toujours les plus faibles, les plus pauvres, les moins bien connectés.

On nous promet donc le retour de la fierté nationale. Comment un tel projet est-il compatible avec le fait que 70% de la population vit avec moins de 1 dollar par jour, 95% avec moins de 2 dollars par jour, que les enfants meurent comme des mouches dans le grand sud et que des fillettes de sept ans meurent après avoir été violées dans le cercle familial (mince, les pédophiles ne seraient donc pas tous des touristes ?). Alors que l’on s’apprête à inaugurer cette souillure de « Colisée » en plein milieu d’Anatirova, que les travaux de réhabilitation du Palais de la Reine ont été menés en dépit du bon sens, ravageant au passage à coup de bétonneuse les rares vestiges qu’il restait du Palais, qu’aucun des édifices plus anciens ne sera restauré à l’identique (imagine-t-on la toiture et les rosaces de Notre-Dame restaurées par le couvreur-zingueur et le vitrier du coin ?), qu’on a mendié de pouvoir exhiber la couronne du « dais » de Ranavalona III ce vendredi – il faudrait peut-être, comme l’a fait récemment un chroniqueur bien connu de la place tanananarivienne, remercier au  passage la France d’avoir su préserver cet accessoire d’apparat -  on ose se gargariser de fierté nationale.

kabary

Plus récemment on nous a promis un remède miracle contre le COVID. Après une campagne, là aussi en carton-pâte, photo, voyages, boites en carton(-pâte) notamment en Guinée-Bissau, pays paria de la communauté internationale à l’époque en recherche de respectabilité, essais cliniques non concluants, on se retrouve avec un stock d’invendus sur les bras et surtout une pandémie qui continue à faire des ravages sanitaires et économiques, quand il ne s’agit pas d’un moyen de restreindre encore davantage l’espace démocratique déjà précaire du pays.

A force de carton-pâte et de poudre aux yeux, certains pourraient même se laisser aller à dire que ce sont ceux-là mêmes qui sont les principaux fossoyeurs du pays, de ses générations futures, de son modeste patrimoine historique, culturel et naturel, de sa biodiversité, de son économie, et au final de l’indépendance réelle du pays qui prétendent aujourd’hui voler au secours de la fierté nationale.

 

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