Mialy Rajoelina Razakandisa : actrice principale de la propagande du pouvoir

Plongez dans la culture nauséabonde du paraître et découvrez comment le pouvoir malgache manipule l’opinion via les actions et les mises en scènes calculées de Mialy Rajoelina Razakandisa, Première dame de Madagascar.

Ce billet s’inscrit dans un désir global de questionner le pouvoir et son exercice : il s’agit de critiquer non pas la personne, mais le statut et les agissements de la Première dame, en tant qu’épouse et complice du Président quant à la situation désastreuse du pays.

Du fait de la particularité de leurs positions et fonctions officieuses, les Premières dames apparaissent comme des symptômes qui illustrent le pouvoir démocratique et reflètent son fonctionnement. La figure de Première dame est également l’expression d’une dynamique globale, sociale et politique, et c’est à ce titre qu’observer la Première dame malgache nous en dit beaucoup sur l’état de Madagascar.

Dans la famille Rajoelina, après avoir évoqué le fils aîné, Arena, attardons-nous cette fois sur la mère, Mialy Rajoelina Razakandisa, alias « Mimi ».

Contrairement à Voahangy Rajaonarimampianina, dont la trajectoire romanesque de serveuse d’origine modeste à Première dame faisait jaser, Mialy Rajoelina est issue de la haute bourgeoisie tananarivienne. Son milieu d’origine a été précieux pour la carrière entrepreneuriale puis politique du jeune premier qu’était alors Andry Rajoelina : son épouse a été son premier bailleur, lui permettant de créer son entreprise Injet. En plus de l’aspect financier, son mariage lui a donné accès aux hautes sphères de la capitale.

Alors que les convictions politiques de celui qu’on surnommait alors « TGV » semblaient sincères au lancement de sa révolution orange et qu’une véritable envie de changement l’animait, Mialy Rajoelina incarne le mépris de classe dans toute sa splendeur. Miser sur ce jeune premier qui ne roulait pas sur l’or fut un pari fort hardi, et l’accès au pouvoir de son époux signifia pour elle une assurance quant au maintien de son train de vie préféré, celui de princesse.

Un des aspects qui interpellent quant à  la Première dame malgache est l’écart perpétuel qu’il existe entre ses discours et ses actes. Ainsi, alors qu’elle affirme que « l’épanouissement personnel [des femmes] ne devrait pas être mis de côté au profit des diktats de la société », elle personnifie pourtant à merveille ces diktats. Maman-poule irréprochable, épouse dévouée à son mari contre vents et marées, mère de la Nation au chevet des plus démunis, le tout en étant toujours tirée à quatre épingles, brushing parfait et sourire étincelant. Une véritable Grace Kelly tropicale, une superwoman comme on n’en fait plus : en termes de lutte contre les injonctions sociétales, il faudra repasser.

Se présentant comme l’un des fers de lance de la cause des femmes à Madagascar, il est difficile d’y croire tant le personnage traditionnel de Première dame tel qu’il est joué par Mialy Rajoelina, qui n’existe que par la fonction de son mari, peut être considéré comme la négation même de l’émancipation féminine.

Jugée gracieuse et élégante sur les réseaux sociaux malgaches qui vantent le choix de ses tenues, la Première dame incarne l’idéal de la femme montina : discrète, souriante, réservée,… Elle fait l’unanimité auprès d’une frange de la bourgeoisie de la capitale qui n’a de cesse de vanter ses qualités, au nom des « vraies » valeurs féminines, conformes à la représentation sociale puritaine, pour qui une femme docile doit agir comme attendu d’elle.

Petite précision : une femme peut absolument se dédier à sa famille et décider volontairement de se consacrer à son foyer : c’est la beauté du féminisme, chaque femme est maîtresse du chemin qu’elle souhaite emprunter. Ainsi, si Mialy Rajoelina Razakandisa a souhaité prioriser son ankohonana, grand bien lui fasse, puisse cette voie lui apporter bonheur et épanouissement.

Par contre, c’est en vertu de la figure publique et politique qu’elle représente que les messages qu’elle envoie sont gênants à plus d’un titre. En effet, les qualités et les valeurs conservatrices qu’elle met en avant participent à l’essentialisation de « la femme » malgache, dans une société où le patriarcat fait toujours la loi.

Mère de trois enfants dont elle tâche de nous faire oublier les frasques - voitures de luxe et shopping haut de gamme à Paris, notre Première dame est montée sur ses grands chevaux il y a quelques semaines. La raison ? Une vidéo, sans grand intérêt, qui émettait l’idée que ses enfants fumeraient de la marijuana - ce qui, chez des jeunes de 17 et 19 ans ne serait par ailleurs pas complètement invraisemblable.

Réagissant à cette vidéo, elle a publié un texte dans lequel elle se présente comme une « maman outrée » ayant « toujours élevé dignement ses enfants » et qui s’est « tant de fois tue, non par faiblesse mais par sagesse et dignité ». Elle semble à bout face à « tous ces coups, ces insultes, ces diffamations, ces méchantes calomnies mensongères et gratuites » qu’elle encaisserait sans rien dire depuis trop longtemps.

Son indignation est clairement à géométrie fort variable, et il faut beaucoup d’aplomb pour qualifier les faits évoqués de « violents ». C’est en tant que « maman » indignée de prétendues attaques contre ses enfants qu’elle prend la parole, mais quid de toutes les autres fois où elle n’a pas daigné sortir de son silence ? Pourquoi n’est-elle pas sortie de son silence quand un jeune étudiant a été tué par la police à Tamatave : la maman qu’elle est n’a pas eu mal au cœur à ce moment ? Pourquoi ne sort-elle pas de son silence face aux grèves étudiantes massives : son côté maternel n’est-il pas suffisamment touché par ces jeunes qui demandent le versement de leurs bourses afin de pouvoir manger à leur faim ?

La Première dame maîtrise parfaitement les codes de la communication : l’analyse de ses réseaux sociaux permet de se rendre compte de constater tout l’effort qui est mis dans la construction de cette image policée. Sur Instagram où elle a plus de 70.000 abonnés, sa vitrine est soignée jusqu’au bout de ses posts qui récoltent plusieurs milliers de vues et de likes. Mais les Malgaches ne sont pas dupes : la mise en scène de la vie de la famille présidentielle relève d’une stratégie de communication extrêmement bien ficelée, ayant à cœur d’humaniser la présidence, donner une image aimante et chaleureuse du couple présidentiel et se présenter in fine comme la famille malgache modèle.

Dans le pays le plus pauvre du monde, cette surmédiatisation du train de vie princier de la famille présidentielle est particulièrement choquante. Il est facile d’imaginer que cette famille a les moyens de prendre un jet privé pour un week-end à Dubaï, mais est-il raisonnable de le poster sur un réseau social accessible à la plèbe ? Dans quel intérêt ? Il est ensuite éhonté de se plaindre d’une prétendue violence du monde quant au respect de sa vie « privée » alors qu’on en fait un tel étalage volontaire. Il est certain que la fonction de Président entraîne de fait son épouse sous les feux des projecteurs, et alors qu’il est normal que protocolairement elle ait un statut et qu’elle soit présente aux événements et dîners officiels, il pourrait être tout aussi normal qu’elle refuse d’assumer ce rôle protocolaire, à l’instar de l’époux d’Angela Merkel, dont très peu de monde connaît le visage. Dans la même veine, qui connaît la famille ou simplement l’épouse de Vladimir Poutine ? La Première dame, si elle le souhaitait, pourrait être bien plus discrète. La couverture médiatique qu’elle orchestre autour de sa personne est complètement faite à dessein et réfléchie. 

Toute Première dame a toujours été source de fantasmes : influence-t-elle son mari en douce, prend-elle les décisions stratégiques pour le pays dans le secret de l’alcôve, ou est-elle complètement étrangère au travail de son époux ? En vérité, son influence sur son « président de mari » nous importe peu, car ce n’est pas un couple qui a été élu. Ce sur quoi on peut par contre juger Mialy Rajoelina Razakandisa sont ses actions et ses actes.

Pour célébrer la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, l’épouse du Président a réalisé une tournée nationale pour soutenir des femmes et leur apporter de l’espoir en offrant des formations et du matériel dans le cadre de son association FITIA.

Rien de nouveau sous le soleil : comme de nombreuses Premières dames du continent, dont les multiples associations caritatives se transforment en d’efficaces pôles de mobilisation féminine en période électorale, l’association de la Première dame malgache fait bien le job. Après avoir été un véritable instrument de propagande, l’association FITIA est désormais un outil solide et précieux du soft power présidentiel. Cette association mérite par ailleurs à elle seule une étude approfondie, du fait de son fonctionnement opaque, de la provenance des fonds et du mélange des genres douteux - nous reviendrons en détails sur tout cela dans un prochain billet.

Quoiqu’il en soit, il est absurde qu’une Première dame s’évertue à prétendre faire le bien tout en étant l’acolyte des méfaits de son époux. Nous devrions applaudir les actions surmédiatisées de l’association FITIA car « Madame Mialy est bien généreuse de penser aux plus démunis ». Ces actions ne constituent pourtant que de la poudre aux yeux pour nous détourner des manquements de l’Etat, sans compter qu’elles nous montrent la vision que le couple présidentiel a de son rôle : la charité et l’humanitaire, au détriment de la mise en place de véritables politiques publiques nationales et de leur gestion - a minima.

Que la Première dame joue à la dame patronnesse, passe encore : son rôle n’étant pas défini, peut-on lui en vouloir ? Par contre, le rôle et les obligations du Président sont amplement détaillés dans la Constitution de la IVème République. Pour autant, notre Président se comporte comme un chef de fokontany basique, inaugurant un gallodrome par ci – assez cohérent après l’inauguration du premier Kentucky Fried Chicken de la capitale, et annonçant la construction de trois salles de classe par là…

Le site officiel et l’ensemble des réseaux sociaux de la présidence et de la famille présidentielle ne cessent de valoriser les actions de cette dernière pour réduire les souffrances du peuple. Ces actions, régulièrement relayées par les partenaires internationaux, que ce soient l’Onu et ses agences ou les Etats et leurs déclinaisons, acquièrent ainsi une crédibilité supplémentaire. Les communiqués de la Présidence (dont le niveau grammatical effarant, ou effrayant, sont tout un poème) insistent sur cette prétendue générosité du couple présidentiel, qui par exemple a distribué des friandises à des enfants handicapés lors d’une récente visite. Que des personnes lambda offrent des friandises à des personnes handicapées, à la rigueur (et encore). Mais un couple présidentiel n’est pas là pour cela, un Président encore moins, et sa population n’est pas censée applaudir ce type d’actions pour lesquelles il n’a pas été élu. Au lieu de s’essayer à faire la charité et distribuer des kapa dans un EPP, un Président est censé travailler à ce que sa population ait accès au minimum vital pour vivre dignement. Mais cela fait bien longtemps que le seuil d’indécence a été pulvérisé à Madagascar par le Président, et par extension, par son épouse.

La communication à outrance autour des œuvres de bienfaisance de la Première dame fournit un éclairage fort révélateur sur le développement d’une assistance compassionnelle privée : plutôt que d’œuvrer pour le bien commun, pour des biens publics, pour une véritable réforme des systèmes de santé et d’éducation, on se contente non seulement de « diminuer les souffrances » (ce qui reste à constater) des groupes vulnérables, mais on en estime de surcroît que cette action fait de nous des êtres exceptionnellement généreux et altruistes.

Le débat quant à l’encadrement du rôle et de la fonction de Première dame peut être pertinent. En attendant ce débat, bien que sa situation maritale cantonnerait Mialy Rajoelina Razakandisa à la sphère conjugale, il existe néanmoins une attente particulière de la part du pays, dont elle incarne l’image et en est officiellement la première ambassadrice et le premier modèle de femme pour les jeunes malgaches. A l’heure où il est de bon ton de mettre en avant l’empouvoirement des femmes et l’égalité femmes-hommes, le couple rétrograde que Mialy et Andry Rajoelina nous donne à voir interpelle : typique d’un ménage bourgeois du XIXème siècle, dans lequel l’épouse qui ne travaille pas aide et accompagne son mari, nous sommes dans une espèce de cliché qui ne correspond absolument pas aux mœurs actuelles. Le schéma du couple présidentiel renvoie à une vision très patriarcale du couple qui ne devrait plus exister, où l’épouse docile sourit dans l’ombre de son mari, mais le fait que ce couple puisse être adoubé à Madagascar doit encore plus nous interroger sur l’essence des valeurs du pays en 2021.

La mission de la conjointe du chef de l’Etat ainsi que les moyens qui lui sont alloués pour la remplir gagnerait certainement à être clarifiée, mais cela pourrait faire l’objet d’une discussion plus globale sur la moralisation de la vie publique et les emplois « familiaux » de l’ensemble du personnel politique. Ainsi, alors que la France a eu son scandale Fillon avec la révélation de l’emploi de ses enfants et de son épouse quand il était député, verra-t-on bientôt à Madagascar un scandale Andriantsitohaina, du nom du maire de la capitale, relatif à la fonction opaque de Claudia Pichler, son épouse, alias la Cendrillon d’Antananarivo - et accessoirement meilleure amie de la Première dame ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.