Quand deux despotes malgaches détruisent la mémoire du 29 mars 1947

Le décès de l’Amiral - autoproclamé - Didier Ratsiraka, homme politique adepte de phrases cultes et d’échecs politiques, mentor éhonté de l'actuel président de la République, est une manne pour ce dernier. Andry Rajoelina a rapidement saisi l’occasion rêvée de tenter d’unir un peuple qui commence à gronder.

Cet ultime coup de communication sera peut-être le dernier car cette fois-ci l’insulte est infinie. C’est à la fois les milliers de familles combattantes de 1947 ainsi que celles des victimes des affres du pouvoir ratsirakiste qui sont ainsi insultées au plus profond de leur être. C’est une insulte à la mémoire entière du pays, à travers cette date mythique du 29 mars 1947.

Le 28 mars au petit matin, Didier Ratsiraka, ancien président de la République de Madagascar de 1975 à 1991, puis de 1996 à 2002, tantôt communiste, tantôt démocrate puis écologiste de façade, meurt des suites de problèmes cardiaques à l’âge de 84 ans.

Il n'aura fallu que quelques heures avant que les hommages pleuvent sur les réseaux sociaux malgaches. A en croire les écrits, ce serait "une perte considérable" pour Madagascar, ce "grand homme d’Etat" aurait été un des "pères fondateurs de l’indépendance". Dans un vibrant hommage retransmis sur la chaîne de télévision nationale, Andry Rajoelina refait encore une fois l’Histoire en massacrant au passage la mémoire des milliers de malgaches morts pour la Liberté.

Le 29 mars est une date sacrée

L'histoire de Madagascar est parsemée de révoltes. Le peuple malgache, bien que peu instruit et plutôt docile, cache en son for intérieur un fervent désir de justice et d'égalité. Lorsqu'il s'agit de créer une véritable unité nationale, l'Histoire et la mémoire ne doivent faire qu'un.

C'est en cela qu'en France, la République honore sans cesse la Résistance et les maquisards plus que Vichy et la collaboration avec les nazis. Il s’agit de deux faits historiques parallèles, mais alors que Vichy appartient à l'Histoire, comme un fait distancié ; la Résistance est vive dans la mémoire, comme un choix de ce que la France veut être.

Ainsi, le 29 mars 1947 ne doit pas être un simple fait historique, jugé de manière distanciée : il faut lui redonner sa place et cette place est centrale. Il y a un devoir de mémoire, une obligation de se souvenir. Le peuple de Madagascar doit pouvoir imaginer : l'espoir, la volonté et la hargne de nos ancêtres qui ont fait face à l'envahisseur. Des ancêtres en haillons, sans fusils, mais avec une arme bien plus efficace, une idée, celle de la Liberté.

Le 29 mars est censée être une journée où l'on célèbre l'âme malgache, une âme assoiffée de justice.

Ratsiraka : l’incompétence au service du ridicule

Les responsables étatiques successifs n’ont jamais eu le courage qu’avaient les combattants de la guerre menée face à l’envahisseur français. Bien au contraire, l'Etat malgache se complaît dans sa médiocrité et son ignorance en commémorant le 14 octobre 1958, proclamation de la République de Madagascar en tant que membre de la Communauté. Commémorer cette date est une aberration au regard de ce qu'était l'esprit de la Communauté : une colonisation déguisée.

Le 26 juin 1960, dans la continuité de 1958, est une date encore plus horripilante : elle pose les premières pierres d'un théâtre mal orchestré qui fait encore des ravages jusqu'à aujourd'hui : le néocolonialisme – qui sera tour à tour appelé "coopération", "aide", "amitié", etc.

Didier Ratsiraka, en bon opportuniste, se dira communiste et non-aligné. N’arrivant pas à la cheville de personnalités comme Fidel Castro, Kim Il Sung, Mao ou Kadhafi, il se contentera de faire une pâle copie du Livre Vert de ce dernier sans en assumer le fond, puis ne prendra en considération que le coté sulfureux et caricatural des leaders "éclairés" de l’époque.

En accédant au pouvoir, il sera le bâtisseur :

- de la malgachisation : politique louable de réappropriation de la souveraineté par la langue mais complètement ratée en raison d'une mise en œuvre bancale ;

- du passage au franc malgache : initiative courageuse pour sortir de la domination du franc français mais sans aucune stratégie pour maintenir la force de la monnaie ;

- du service national : pâle copie des "Brigadistas" de Fidel Castro, sans l’effet escompté puisqu’il s’agissait uniquement pour les jeunes de perdre deux années de leur vie sans apporter un réel changement pour leur pays ;

- des Centres Universitaires Régionaux : un essai de décentralisation du savoir, complètement détruit par l'abaissement du niveau d’exigence - hors Antananarivo, 6/20 au baccalauréat suffisait pour entrer à l’Université ;

- de la politique des quotas régionaux : sans distinction de compétences, les effets pervers s'en ressentent jusqu’à nos jours, où des postes sont occupés par des personnes au seul prétexte qu’elles viennent de telle ou telle région.

Plutôt que faire tout cela, s’il avait un semblant de vision et une once de courage, Didier Ratsiraka aurait pu se contenter d’éliminer la date du 26 juin 1960 au profit de celle du 29 mars 1947, pour définitivement changer et construire les bases et les balises d’un réel sentiment de souveraineté. Au lieu de cela, en bon mégalomane, il a préféré voir ses MiG voler pour démontrer une appartenance à un bloc soviétique, le tout lors de la marche militaire du 26 juin, tartufferie d’indépendance accordée par la France : autant de marques de ses dissonances cognitives permanentes. 

Rajoelina : l’inculture et l’ignorance au profit de l’image

Les politiques qui se plient au jeu du 26 juin ne connaissent ni la force ni la vigueur de ce que pourrait être un refus de complicité de commémoration d'une Histoire tronquée et écrite par l'envahisseur. Critiquable à plus d’un titre, Didier Ratsiraka est malheureusement décédé sans avoir été condamné pour avoir conduit Madagascar à sa perte. Mais aujourd'hui l'ennemi est encore plus fort qu’avant puisqu’il est dans nos murs, pire : au sommet du pouvoir.

Les plus grands fléaux de Madagascar sont l’ignorance et l’inculture, et elles sont actuellement personnifiées par le président de la République, Andry Rajoelina. Il n’est plus question de combattre une puissance étrangère, il s'agit de quelque chose d'encore plus vicieux : la colonisation des esprits, l'anéantissement des rêves, la servitude volontaire, l'assujettissement de nos pensées à un cirque politique effroyable, orchestré par le pouvoir et les misérables politiciens pataugeant dans leur médiocrité.

Après l’insulte symbolique du Colisée, voici qu’Andry Rajoelina ne commémore non seulement plus la date du 29 mars 1947 et la mémoire des milliers d’hommes et de femmes tombés pour la patrie, mais pire encore, il décide d’enterrer Didier Ratsiraka - roi du sophisme et des phrases pleines de panache et vides de sens, ancêtre des politiciens véreux et sans fondements d’aujourd’hui, dans le Mausolée censé honorer la mémoire des héros de la Nation.

Andry Rajoelina, vide d’idéologie, vide de compétences, vide de culture, ne survit que par et pour son image. Une image qu’il pense impeccable et dorée, mais une image qu’il salit jour après jour, en bafouant tout ce qui fait la fierté de Madagascar.

Aliénation totale, une classe politique à vomir et à bannir

Aliénation. Voilà le seul terme qui vient à l’esprit en constatant comment les gouvernants successifs ignorent ce qu’ils peuvent faire et n’ont aucune idée de ce qu’est un symbole. Galliéni, le boucher de la France coloniale, doit jubiler dans sa tombe : mission accomplie.  

A toutes celles et ceux qui auraient voulu que ce texte soit écrit en malgache, faites-le vous-même. Le choix de véhiculer ce texte en français a été fait consciemment, car il s'adresse d’une part aux plus aliénés d'entre nous, ceux qui se perdraient dans les méandres de la langue de notre île, ainsi qu’aux détracteurs de la langue française en Afrique : cette langue est désormais un trésor de guerre.

Aux moins bien lotis en termes de compréhension, retenez ceci :

- Oui, le bilan de Didier Ratsiraka est exécrable.

- Non, ce n’est pas parce que Didier Ratsiraka a construit le Mausolée pour les martyrs qu’il doit y être enterré.

- Non, le 26 juin n’est en aucun cas une date de victoire de l’indépendance de notre pays.

- Oui, le 29 mars 1947 est un jour férié, mais c’est surtout un jour de deuil et de commémoration.

- Oui, le 29 mars 1947 est une date sacrée.

- Oui, c’est catastrophique d’avoir confondu l’enterrement d’un despote et cette date sacrée.

Il ne nous reste plus qu’à espérer que la misère intellectuelle et cette manie d’idolâtrer les tyrans prennent un jour fin à Madagascar.

« Tsy miady amin’ny maty » dit notre sagesse malgache, « on ne se bat pas avec les morts ». Espérons qu’elle soit un jour comprise correctement : il ne s’agit pas d’effacer tout le mal qu’a pu faire un défunt, mais d’honorer ceux qui ont fait le bien.

1947 était une guérilla dans les champs face aux colons.

2021 sera une guérilla sur la toile face aux invraisemblables excès.

Un même esprit, une même cause.

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