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Billet de blog 21 mars 2021

Retourner au travail

Marie a consacré plusieurs années au métier de mère. Le congé parental lui a permis cela. De cette écoute aux enfants, de cette co-création de la vie en collectif avec des personnes plus jeunes, elle a tissé un autre rapport à la vie, au vivant, au sens, à l'ouvrage et au travail. Le 11 mai, elle retourne voir « des collègues » ; et s'interroge.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Au printemps 2020, la colère grondait en nous. Pour ne pas qu'elle nous dévore, nous avons choisi de l'écrire. Nous avons choisi de nous écrire. De femme à femme. Nous nous sommes retrouvées quand cela a été possible. Et c'était la fête des mères. Et pour nous il est important de poser notre propre définition de ce mot "mère". Alors on a écrit depuis là. Et puis on a rassemblé nos textes. ça faisait 48 pages et c'est beaucoup. La brochure s'appelle "ce que je voulais vous dire..." ! On les a imprimées comme on a pu, avec nos ressources de mères sous le seuil de pauvreté ou pas loin. "Mère au foyer", "Mère de famille nombreuse", "mère isolée", "maman solo", derrière ces étiquettes, NOUS SOMMES. 
Dans le sillage de l'appel à témoignages lancé par Mediapart, nous publions ici certains de ces textes. 
Un an plus tard.

Le 10 mai 2020,

veille de la première phase de déconfinement,

Marie Carpentier, enseignante et mère de 4 enfants instruits en famille, reprend le travail après son congé parental.

RETOURNER AU TRAVAIL

Demain je reprends le travail.

Je ne comprends pas cette phrase.

Depuis quelques semaines j'échange avec mes collègues.

Je ne comprends pas de quoi on parle.

Protocole, efficacité, engagement.

Le contexte est particulier, mais même sans ça...

J'ai fait un pas de coté, j'ai quitté le chemin je me suis allongée dans la prairie j'ai cueilli des coquelicots. J'ai apprécié des siestes interminables, des courses folles, des déprimes ou des angoisses profondes aussi. J'en ai exploré les profondeurs... J'ai pu vivre pleinement les hauts et les bas.

Et peut être surtout les bas... Ceux qu'on ne regarde pas parce qu'il faut tenir, qu'il faut se lever le matin, ne pas craquer, ne pas pleurer. On y arrive on tient. On se prive de guérir.

J'ai fait un pas de côté, je découvre que ce n'est pas un chemin que j'ai quitté. Mais un train. C'est plus difficile de remonter. Il a avancé, il avance toujours. Très vite. Trop vite.

Je mûris une réponse, 5 questions sont posées. Je perçois une idée, elle a déjà changé.

La dernière fois j'avais couru et sauté... Là je n'arrive qu'à laisser passer. Je crains de rater le marchepied.

Je crois que cette fois je suis trop loin.

Même plus de culpabilité quand à 10h du matin, je me réveille dans les délices d'un câlin avec mes enfants, d'un livre lu au lit... quand je n'ai rien fait de cette journée.

Je me défais même de plus en plus de l'obligation d'être une bonne mère au foyer.

Je n'arrive plus à voir autrement que comme une violence, le fait de mettre un réveil les jours où mon corps est épuisé.

Pourtant je vais essayer, parce que celles que je vais aller rencontrer sont des humain.e.s. Comme moi. Et que j'aime l'humanité. J'ai envie de les voir et de trouver où l'on peut se comprendre, s'apprécier.

Ou peut-être pas, peut être qu'on ne peut pas. Parce que dans le train, tu ne vois pas le monde dont je vais arriver...

Se peut-il que d'ici quelques mois je croie aussi qu'il n'a pas existé... que je l'ai rêvé ?

Notez bien qu'on peut descendre dans le train et courir à coté. Longtemps. Comme ça après on accélère un petit peu et hop on saute.

Je crois que c'est ça qui c'est passé, la première fois j'ai couru, ou au moins trottiné

C'est quoi courir à coté du train ? C'est tout faire bien. Se former à Montessori. Sortir trois fois par jour, manger des fruits et des légumes frais. Cuisiner tous ses goûters, coudre ses vêtements, réparer, Faire le ménage dans tous les coins au vinaigre, être investie dans une association, organiser des sorties pédagogiques, avoir un grand potager, faire son pain.

C'est faire des économies dire qu'on peut se le permettre parce qu'on fait des choix.

C'est dire je ne travaille pas mais je fais plein de choses. C'est continuer à s'évaluer en terme de productivité.

Là je crois que j'ai arrêté.

Comprenez moi bien, des fois je fais tout ça.

Mais je peux aussi ne pas le faire... Et ça va... De plus en plus souvent, je peux le faire, ou ne pas le faire. Selon l'humeur, l’énergie, la couleur du ciel, la rondeur de la lune. De plus en plus je ne culpabilise pas.

Je n'ai pas honte de mon improductivité. Si je cherche bien je crois que j'en ai même une curieuse fierté.

Être dilettante.

Être Fréderic*.

Etre et ne même pas devenir... Je n'y suis pas encore... Mais j(e n')y travaille (pas)

*"Frédéric" est le personnage de l'album éponyme de Léo Lionni, paru à l'école des loisirs

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