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Billet de blog 21 mars 2021

Violences patriarcales: du père au président

Pourquoi les journalistes n'emploient jamais le mot "patriarcal" dans leurs analyses politiques ? Marion a vécu des violences conjugales. Le 1er confinement a été l'occasion d'analyser depuis ce filtre, comme la violence patriarcale se jouait à tous les niveaux politiques. Et au premier chef, en ne la nommant pas. Elle est structurelle. Et dans nos corps.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Au printemps 2020, la colère grondait en nous. Pour ne pas qu'elle nous dévore, nous avons choisi de l'écrire. Nous avons choisi de nous écrire. De femme à femme. Nous nous sommes retrouvées quand cela a été possible. Et c'était la fête des mères. Et pour nous il est important de poser notre propre définition de ce mot "mère". Alors on a écrit depuis là. Et puis on a rassemblé nos textes. ça faisait 48 pages et c'est beaucoup. La brochure s'appelle "ce que je voulais vous dire..." ! On les a imprimées comme on a pu, avec nos ressources de mères sous le seuil de pauvreté ou pas loin. "Mère au foyer", "Mère de famille nombreuse", "mère isolée", "maman solo", derrière ces étiquettes, NOUS SOMMES. 
Dans le sillage de l'appel à témoignages lancé par Mediapart, nous publions ici certains de ces textes. 
Un an plus tard.

Violences patriarcales : du père au président

Mes journées commencent après 22h.

Quand l'enfant dort.

Suffisamment apaisé pour se reposer.

Toute la journée

Faire semblant, faire avec.

Pendant que j'anime,

que j'assure,

que j'enjolive,

pendant que je décore les barreaux de nos prisons,

que je prépare les repas 4 fois par jour,

et fais que l'enfant vive ce printemps,

il a juste 5 ans après tout,

EUX, ils réglementent.

Ils dirigent.

Ils agissent.

L'enfant a coupé la radio en journée.

Elle demande quitte à être entre nous,

que nous soyons sans eux.

Le soir je rebranche, me raccroche au reste du monde qui continue.

J'entends leur décompte de morts, bien sûr,

Il se place quelque part en moi avec les naufragés dans la méditerrannée.

Une traversée dangereuse dans un seul sens. 

Pourtant là ils ont une note supplémentaire.

Alors que concernant les migrants morts en traversant, pour venir jusque chez nous,

on tourne les choses pour « oh oui, c'est grave, mais que voulez-vous, on n'y peut rien » ;

Là sur le décompte de morts du covid, en réanimation ou non,

on tente de me culpabiliser (ou responsabiliser, c'est selon, mais les mots en ce moment sont utilisés dans trop de sens contraires pour que je leur fasse confiance), là j'y peux quelque chose.

Et tout comme, pour les migrants on m'expliquait bien que ça ne servait à rien de manifester quoi que ce soit, que ça me dépassait,

Là on m'explique aussi que ça sert à rien que je fasse quoi que ce soit, juste que je m'aligne sur ce qu'on me demande/impose.

Je suis bien évidemment en contact avec très peu de personnes pendant ce printemps.

Par téléphone et mail tout de même.

2 hommes blancs adultes marquent ma résignation et mon obéissance. Mon acceptation.

Il y a le directeur de la structure dans laquelle il est prévu que je travaille au printemps.

Je sais que la structure est vide. Les employés sont en télétravail.

Plus aucun accueil.

C'est la seule structure qui a accepté de nous accueillir pour ce projet atypique, où justement je dois travailler avec mon enfant. La seule après 2 ans de prospection sur le territoire. Ce sera sur la résilience. L'unique occasion que nous avons de travailler ensemble. Attendue depuis 10 mois.

J'avoue ici avoir pensé profiter de la situation, oui, j'ai pensé « pour une fois je pourrai tirer mon épingle du jeu » : mon atypie, le fait de travailler sans équipe, en famille, me donne la possibilité de travailler en ce moment. J'ai les clefs du lieu. Je n'ai besoin du contact de personne. Je ne contaminerai personne.

J'écris même que je suis prête à passer par les champs pour y aller, afin que la structure ne soit pas portée responsable de mon « irresponsabilité ».

Il me répond

« Non. Tu n'as pas le droit ; C'est interdit.

Tu dois rester chez toi.

Tout le monde doit rester chez soi. »

Je suis estomaquée. Et sens ce déplacement infime en moi,

je viens de perdre ma responsabilité.

L'autre sait pour moi.

Je m'oublie. Je m'efface.

Il n'a pas voulu exercer une domination sur moi. Mais il est homme. Et dans ma construction, quand l'homme dit « c'est interdit », je baisse le regard et j'obéis.

C'est une affaire d'homme. Ça ne me regarde pas.

Nous devions écrire un spectacle sur l'allaitement et la résilience.

La résilience des victimes qui trouvent leur chemin.

La résilience d'avant le discours présidentiel, et l'appropriation par ceux qui parlent.

Aujourd'hui je dirais : ça aurait été un spectacle sur l'allaitement et la réparation.

Je ne peux plus employer le mot « résilience ». C'était sur lui que je prenais ma force pour rebondir et créer depuis quelques mois.

Il me l'ont pris.

Choix sémantique et politique.

Ils font la résilience sans les résilientes.

Les 2 premières semaines, je pense aux autres.

Je pense aux vieux et aux vieilles bien sûr, et aux malades,

Mais aussi aux femmes et aux enfants qu'ils livrent aux bourreaux.

Un décompte aussi, beaucoup plus bref, moins insisté « 30% d'appels en plus au 3919 », pas de décompte pour le 119. Sûrement cela rejoint les morts dans la méditerranée : inutile d'y penser, vous n'y pouvez rien. Nous donnons les chiffres pour que vous vous estimiez heureux de votre situation, qui au fond, n'est pas si grave.

Au téléphone je ne supporte plus les « oh nous ça va, on a de la chance, on a un jardin/on s'aime bien/on se parle bien/on a de quoi manger... »

Comment ça peut aller quand tu sais que ça ne va pas pour ta voisine ? Pour l'autre ? Comment ça peut aller quand les lois sont liberticides et révèlent encore plus leurs absurdités ?

Je pense à Elles, comment faire, quelles pistes lancer, sans nous mettre en danger, mesurer ce danger, raisonner, prendre des risques,

je sens que ma flamme de vie doit aller là,

ne peut pas se cantonner à protéger mon enfant, doit aller au delà,

à la rencontre de l'autre, qu'on m'a ôté,

qu'on a remplacé par des chiffres.

Je consulte un spécialiste à ce sujet,

c'est une pointure en criminologie/victimologie,

il met en place des choses pour sécuriser les victimes,

diminuer le nombre de victimes collatérales, sociales de ce confinement,

et notamment sur les violences intrafamiliales. J'attends ce rendez-vous avec impatience,

l'espoir sûrement de partager mon inquiétude sans recevoir un « tu t'en fais trop ».

...

Il me rassure.

...

Je ne crois pas que c'est ce qu'il veut faire.

Il me dit que des choses sont mises en place et que ça va aller.

Je sens ce déplacement infime en moi :

Je ne sais rien, je ne peux rien, il sait

Ils savent.

13 avril 2020 ; lundi de Pâques,

2ème allocution du président. Elle était prévue quelques jours plus tôt,

mais il l'a décalée au dernier moment.

J'ai tenu. Je suis fière, je n'aurai jamais pensé tenir un mois entier ce confinement. Fière... et à bout.

J'ai tout donné pour inventer Pâques et en faire une fête de partage et de renouveau,

que même dans ces conditions nous honorions la vie.

Nous en avions tant besoin.

Je suis fatiguée.

Nous avons donc rendez-vous.

Je suis hyper anxieuse.

Je tremble.

Je suis à fleur de peau.

Je ne veux pas de ce rendez-vous, mais ne peux l'éviter.

Quelqu'un va décider pour moi.

Je vais devoir l'écouter.

Il va agir sur ma vie.

Je reconnais cette sensation.

Il appuie sur la peur.

Il m'enlève ma capacité à agir.

Me rappelle que je ne sais rien,

que je ne peux rien,

que je ne vaux rien,

puis il me félicite.

Il me rassure,

me rappelle combien il m'est nécessaire,

et que si je fais comme il dit, ça ira mieux,

tout s'arrangera peut-être.

Je revis la torture mentale, la perversion,

je me reconnais dans des épisodes de violence conjugale :

me taire, respirer profondément, faire de la cohérence cardiaque,

et chaque soir s'étonner qu'une journée supplémentaire soit passée,

que je sois encore vivante,

et que le monde tient encore.

On en a repris pour un mois.

Le lendemain l'analyse de Edwy Plenel sur Mediapart.

Il est en colère, il est critique et cherche à caractériser le comportement d'Emmanuel Macron.

Il cherche ses mots. Et tente « napoléonien ».

Qu'est ce que ça évoque pour moi « napoléonien » ? quelqu'un qui a marqué l'histoire qu'on nous enseigne. Et après ?...

je me sens tarte quand j'entends cela. Ça ne fait pas référence en moi. 

Moi je pose : "Attitude perverse", "Stratégie patriarcale".

PATRIARCAL...

Ce mot qu'ILS ne diront jamais.

A 22 heures, quand ma journée commence je lis les hommes sur les médias, leurs analyses/critiques.

Et je lis les femmes sur les pages facebook et les conseils sur les blogs de parentalité, je lis leurs astuces pour tenir, pour occuper les enfants, pour gérer le quotidien, pour s'adapter,

et pour tenir : respirer profondément, faire de la cohérence cardiaque, penser positif

De multiples propositions.

Et cette question qui revient : « je suis contre les violences éducatives, mais mon conjoint est d'une autre école. J'ai du mal à accepter qu'il donne des fessées aux enfants. Mais je ne peux pas m'opposer plus. J'explique aux enfants que c'est papa, qu'il est comme ça, qu'on le changera pas, qu'il faut faire ce qu'il dit, être coopérant, et ça ira mieux. Et je les console, et les rassure, en les assurant qu'on les aime.»

Je lis ces femmes, et je voudrais retrouver leurs propos dans les analyses/critiques de Mediapart ou des journaux. Je voudrais ne pas être à côté du monde. Je voudrais qu'elles et moi nous soyons le monde.

Je crains que « le monde d'après » s'écrive encore sans mère, et aberration encore plus forte : sans enfant, sans ado.

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