L'affaire Chouard

L’extrait vidéo circule sur twitter, les tribunes fusent.

 

Abstraction faite des costumes et du décor, c’est une scène curieusement intemporelle. Deux flics interrogent un suspect ; deux inquisitors soumettent à la question une brebis, au mieux égarée, au pire galeuse mais toujours soupçonnée d’hérésie.

Une table sépare trois interlocuteurs, un homme fait face à deux autres hommes. Celui-ci, c’est Étienne Chouard. Ceux-là, ce sont ses interlocuteurs du Média qui lui posent une question bien singulière :

 

“Est-ce que tu as un doute, toi, personnel sur l’existence des chambres à gaz ?”

 

Tout un programme. La manœuvre est grossière, on l’a vue employée sur de nombreux plateaux de télévision. Le présentateur ou animateur demande à l’invité(e) son avis sur une question en apparence relevant du bon sens commun ou de la moralité la plus fondamentale, en tout cas, une proposition face à laquelle aucune forme de résistance ne sera acceptée. Ce procédé est bien connu, il très courant à la télévision, les questions vont de “Faut-il brûler les élites ?” à “Vous soutenez la violence et les casseurs ?”

 

L’enjeu est au moins double : il s’agit de donner l’impression d’une bienveillante recherche d’un terrain d’entente commun, partant d’un point de départ minimal qu’aucun esprit sensé ne saurait critiquer sans se couvrir d’opprobre. Et pour le coup, Étienne Chouard le fait. Il concède, affirme, sans mensonge, qu’il n’entretient aucun doute quant à l’existence des chambres à gaz.

 

Seulement, ça ne suffit pas. De nombreuses “personnalités” de “gauche” prennent la parole sur Internet, prennent publiquement position, contre Chouard, c’est à dire contre Soral, contre l’antisémitisme, pour le bien et contre le mal, en somme. On invective Chouard. On le renvoie à ses liens troubles avec Soral. Edwy Plenel retweete l’invective. Chouard n’est plus fréquentable.

 

J’avais déjà exprimé ma consternation face à cette “transitivité de l’infâmie”, relation miraculeuse par laquelle l’infréquentabilité d’untel se propage, de personne en personne.

Soral est infréquentable, les amis des gens infréquentables sont infréquentables, Chouard est l’ami de Soral, donc Chouard est infréquentable. Le syllogisme tient en apparence la route mais c’est sur la proposition mineure qu’il faut se pencher : Chouard est l’ami de Soral.

La caste médiatique n’en est pas à son coup d’essai. On ne compte plus les tentatives laborieuses pour rapprocher M. Chouard à une espèce de galaxie rouge-brune allant de Soral à Lordon afin de neutraliser une gauche critique malheureusement trop audible aujourd’hui. La langue anglaise possède le mot tool pour désigner ce que nous serons obligés de qualifier d’idiots utiles. Nul besoin de les nommer, ces opportunistes individuels et collectifs sont bien connus.

Il s’agit de toute une frange de gauche radicool visant davantage à cultiver sa crédibilité symbolique dans un champ social hautement compétitif.

Toute une gauche qui se sent aujourd’hui frustrée de voir que la contestation sociale se fiche de son gauchisme littéraire romantique autocentrée, que les gilets jaunes ne font pas de chiasmes et, surtout, ne s’intéressent pas à eux.

Le lien systématique avec Soral permet de discréditer Étienne Chouard et de le réduire à un “confusionniste”, sans devoir prêter attention à ses idées ou à ses travaux sur les institutions constituantes.

 

De cette gauche, obsédée par elle-même, imbue de son autorité symbolique et morale, de ce milieu militant narcissique, imbu de lui-même et réfractaire à la théorie, je me désolidarise et j’affirme ici mon soutien à M. Étienne Chouard contre les invectives calomnieuses dont il fait l’objet.

Si je ne partage pas les opinions de M. Chouard en tous points, notamment sur le linguiste américain Noam Chomsky et sur sa conception de la liberté d’expression, il est inacceptable de qualifier M. Chouard de “fasciste”, “rouge-brun”, “confusionniste” ou autre anathème.

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