Le ver est dans le fruit

Peut-on être d'esprit révolutionnaire et cadre de la fonction publique ? J'ouvre ici un témoignage d'un vécu professionnel et d'une réflexion personnelle. Comment gérer des conflits de valeurs ?

J’ouvre aujourd’hui ce blog, à mes risques et périls… Enfin je n’espère pas trop. Je ferais en sorte que les témoignages de mon vécu professionnel et de mes réflexions soient suffisamment flous pour ne pas compromettre la suite de ma carrière. La loi est très claire. Nul fonctionnaire ne peut prendre publiquement la parole au nom de sa fonction ( l’article 6 de la loi du 13 juillet 1983 ).

Mais mon vécu de ces 2 dernières années au sein d’un ministère conduit par un ministre très idéologue, menteur et totalement mégalomane, ont fait évoluer ma position de citoyen-fonctionnaire. Certains hésitent quand d’autres ont déjà compris qu’il s’agit du ministère de l’éducation nationale.

Commençons par le commencement, d’où je parle ? Qui suis-je ? Je suis inspecteur du second degré depuis une vingtaine d’années. Et pourtant pour les amis qui me connaissent, pour tous ceux qui m’ont connu avant que j’occupe ce poste, cela reste un mystère voire une contradiction avec mes convictions philosophiques et politiques profondes. Certains diraient que je suis situé à la gauche de la gauche. Je déteste ces positionnements comme si les pensées politiques pouvaient être placées sur un axe avec une origine située au centre et que cette origine serait la modération.

Depuis toujours je pense que la pensée économique libérale (le « néo » n’est qu’un cache-nez pour une continuité philosophique prônant in fine l’exploitation des uns par les autres) est très radicalement inhumaine… « Radicalité » est un mot au service des puissants.

Je ne vais pas tout décrire de mes pensées dans ce premier billet je veux juste indiquer d’où je viens. Issu d’une famille encartée ou fortement marquée politiquement, j’ai milité très jeune, me suis aussi encarté politiquement pendant 10 ans où j’ai eu des responsabilités locales, milité syndicalement d’abord dans le milieu étudiant puis dans un syndicat enseignant. J’ai aussi milité dans une association altermondialiste pendant que je quittais un parti que j’avais cru pouvoir transformer : l’arrogance de la jeunesse et l’ignorance sans doute aussi…

En même temps, j’ai toujours été passionné de pédagogie et de didactique, avec la volonté forte de transformer l’institution à laquelle j’appartiens. À l’époque où j’étais professeur, j’enrageais souvent contre le pilotage… J’avais l’impression qu’il y avait un écart flagrant entre ce que vivaient les acteurs de terrain et les décisions prises au plus haut niveau. Mais en même temps j’étais très insatisfait des différentes propositions syndicales enseignantes quant au regard pédagogique et didactique. Tel syndicat pouvait avoir un courant plutôt innovateur au niveau pédagogique mais dans son ensemble très réformiste quand tel autre syndicat pouvait être plutôt d’obédience « révolutionnaire » mais avec des réflexions pédagogiques et didactiques plutôt très conservatrices… Je crains hélas que ce constat est toujours valable. Comment dès lors apporter sa pierre à une évolution progressiste de l’enseignement et de son organisation ?

Peut-être ai-je eu tort, mais je me suis dit qu’après tout nous étions en république et que tout citoyen peut occuper toutes les places dans la fonction publique quel que soit ses convictions. Il suffit pour cela d’être loyal, c’est-à-dire définir son action dans le cadre républicain, appliquer et faire appliquer les lois de la république.  « Comment ferez-vous pour accompagner des lois qu’en tant que citoyen vous rejetait ? » Ce fut l’une des questions que m’a posées le jury de recrutement au concours d’inspecteur. Sans doute que mon déguisement d’enseignant neutre n’était pas totalement réussi… mais ma réponse leur a suffi puisqu’ils m’ont recruté. En étant fonctionnaire nous sommes au service de la république tant que les valeurs restent républicaines, même si l’idéologie est orthogonale à la mienne, on se doit de les faire appliquer. Mais il y a toujours une manière de servir : la mienne se veut progressiste et humaniste. Je reviendrai dans d’autres billets sur ce conflit de valeurs.

Ce que je supposais avant de devenir inspecteur, fut amplement confirmé : il est difficilement admis qu’un cadre puisse avoir une philosophie autre que « raisonnable ». À ce point que les gens se confient à vous comme si naturellement nous étions tous de ce même « camp ». Ainsi le moindre professeur syndicaliste « agité », est taxé d’« extrémiste » « ennemi » à combattre. Ceci est assez révélateur d’une conception peu républicaine de cadres de la fonction publique, et donc peu loyale. Lorsqu’un cadre se confie ainsi à moi sans aucune vergogne, c’est qu’il est entendu, à notre niveau il ne peut bien sûr exister de telles « racailles » (là pour le coup c’est moi qui utilise ce terme). Cela me rappelle une anecdote au début de ma carrière d’inspecteur. Un collègue m’expliquait pourquoi il n’était pas d’accord avec la candidature de l’un de ses enseignants, syndicaliste, qui souhaitait devenir chef d’établissement. Il m’avait dit alors : « il ne faudrait pas volontairement mettre le ver dans le fruit ». J’avais souri intérieurement mais aussi pleurer.

Depuis je suis assez fier de continuer à être non pas le ver dans le fruit car il ne s’agit pas de faire pourrir le système mais plutôt un programme viral indépendant qui permet parfois au grand programme global de prendre d’autres chemins inattendus.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.