Un référentiel mais pour quoi faire ?
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Poursuivons donc l’analyse du rapport interministériel Les compétences psychosociales : un référentiel pour un déploiement auprès des enfants et des jeunes. Synthèse de l’état des connaissances scientifiques et théoriques (2021). Dans un contexte où l’action publique cherche de plus en plus à produire de l’adhésion sans conflit ouvert, il devient nécessaire de préciser ce que l’on fait, et ce que l’on ne fait pas, lorsqu’on analyse ce type de texte. Décrire des glissements, des effets de cadrage ou des mécanismes d’adhésion ne revient pas à prêter des intentions cachées à leurs auteurs, ni à supposer l’existence d’une stratégie coordonnée ou cynique.
Il s’agit plutôt de prendre au sérieux un déplacement bien documenté des modes de gouvernement : l’action publique tend de plus en plus à agir en amont des débats, en cadralisant des langages et des évidences qui rendent l’adhésion probable avant même que la délibération ne s’ouvre. Ce constat ne relève ni du soupçon ni de la dénonciation morale. Il constitue une hypothèse de lecture nécessaire pour comprendre comment des dispositifs présentés comme neutres, scientifiques et bienveillants peuvent produire des effets politiques durables.
Cette précaution méthodologique est d’autant plus indispensable que les glissements analysés ici sont subtils, progressifs, et rarement vécus comme tels par ceux qui les mettent en œuvre. Les analyser suppose donc de distinguer rigoureusement les effets produits des intentions prêtées, et de maintenir ouverte la possibilité du dissensus, y compris sur l’interprétation proposée ici.
Les auteurs : une expertise située, jamais nommée comme telle
La question des auteurs n’est pas secondaire. Elle ne relève ni de la curiosité biographique ni du procès d’intention. Elle constitue une clé de lecture indispensable pour comprendre ce que le texte peut dire, mais aussi ce qu’il ne peut pas formuler. Le rapport est rédigé et piloté par des hauts fonctionnaires et des responsables institutionnels, étroitement liés aux appareils ministériels. Les experts associés, bien que cités et mobilisés, ne participent pas directement à la rédaction (ils ne sont pas dans la liste des auteurs). Cette distinction n’a rien d’anecdotique. Elle marque une évolution significative des modes de production de ce type de documents : il fut un temps où ces travaux relevaient davantage des inspections générales, corps historiquement et culturellement dotés d’une relative indépendance vis-à-vis du pouvoir politique. Le texte s’inscrit ici dans un autre régime, plus directement rattaché à la chaîne hiérarchique ministérielle, à l’intersection de l’expertise administrative et de l’action publique.
Dans un tel cadre, la frontière entre expertise scientifique et pilotage politique tend à s’estomper. Les auteurs ne parlent pas depuis un extérieur critique, mais depuis l’intérieur même des institutions chargées de la mise en œuvre. Le texte n’est donc pas seulement descriptif. Il est aussi performatif. Il prépare des orientations, rend certaines options pensables et d’autres beaucoup plus difficiles à formuler. Ce n’est pas une faiblesse morale. C’est un effet structurel.
Cette configuration autorise un certain type de discours. Elle permet de mobiliser des savoirs compatibles avec les objectifs de déploiement, de privilégier des approches opérationnelles, transversales, rapidement traduisibles en dispositifs. En revanche, elle rend structurellement plus délicates, voire imprononçables, certaines questions. Les analyses qui mettraient frontalement en cause les politiques publiques elles-mêmes, les organisations scolaires, les conditions matérielles d’existence ou les rapports sociaux de domination trouvent difficilement leur place dans un texte produit à ce niveau de responsabilité.
Il ne s’agit donc pas de reprocher aux auteurs ce qu’ils seraient incapables de faire individuellement, mais de comprendre ce que leur position hiérarchique, directement dépendante du pouvoir politique, rend possible ou impossible collectivement. Le texte ne peut être lu indépendamment de ce cadre de production. C’est à cette condition seulement que l’on peut saisir sa cohérence interne, ses silences récurrents et ses angles morts. Autrement dit, on ne peut pas comprendre ce rapport sans analyser la position hiérarchique et institutionnelle de ceux qui l’écrivent.
Une idéologie déguisée en évidence
Le vocabulaire de l’évidence
Le texte est traversé par un vocabulaire dont la force tient précisément à son caractère consensuel. Les termes de bien-être, d’autonomie, d’adaptation, de régulation s’y imposent comme des évidences morales. Ils ne semblent appeler ni clarification ni discussion, tant ils renvoient à des valeurs positives difficilement contestables. Pourtant, ce lexique n’est pas neutre. Il construit un cadre d’interprétation dans lequel certaines finalités deviennent indiscutables, tandis que d’autres disparaissent du champ du pensable. Nulle part, en revanche, ne sont mobilisées les recherches en sociologie qui documentent depuis longtemps les effets de la précarité économique, de l’instabilité professionnelle ou du déclassement social sur les équilibres familiaux et psychiques. L’attention portée à l’individu, sous une forme quasi médicale d’accompagnement, permet ainsi d’éviter de porter le regard sur les causes systémiques des difficultés observées, et sur les responsabilités collectives qui les produisent.
Le rapport affirme ainsi que les compétences psychosociales sont « déterminées par des facteurs individuels (…) et des facteurs sociaux (…) » tout en précisant qu’elles peuvent « évoluer et être renforcées par des apprentissages formels et informels ». Cette formulation est révélatrice. Les déterminants sociaux sont bien mentionnés, mais ils sont immédiatement neutralisés par l’accent mis sur la capacité d’action individuelle et éducative. L’environnement économique et social est nommé, mais il n’est jamais interrogé comme cause structurante. Ce qui importe, au bout du compte, ce sont les capacités des individus à s’adapter, à se réguler, à développer les ressources attendues.
Ce régime de langage ne relève pas d’une spécificité des compétences psychosociales. Il s’inscrit dans un mouvement plus large que la philosophe Barbara Cassin, philosophe française a analysé comme celui d’une société de l’évaluation. Dans Derrière les grilles. Sortons du tout-évaluation, elle montre comment des dispositifs apparemment techniques, grilles, indicateurs, référentiels, produisent en réalité une vision normative du monde. Des pratiques complexes y sont traduites en items mesurables, évaluables, comparables.
Ce qui est en jeu n’est pas seulement la mesure, mais la langue qui l’accompagne. Une langue qui transforme des finalités politiques en évidences techniques, et des désaccords possibles en simples problèmes de réglage. Dans le rapport, cette langue rend presque incongrue toute interrogation sur les causes sociales des difficultés observées. Elle fait glisser la question du conflit vers celle de la gestion, et celle du politique vers celle de l’ajustement.
C’est dans ce contexte que la récurrence des termes liés à l’« efficacité » et aux « résultats probants » prend tout son sens. Le texte affirme à plusieurs reprises que des dispositifs fonctionnent, qu’ils produisent des effets, qu’ils sont efficaces, sans jamais préciser clairement ce qui est attendu in fine. Les effets recherchés restent flous, rarement nommés, jamais véritablement définis. Il n’est presque jamais question de ce que seraient des compétences psychosociales « acquises », ni du moment où elles le seraient, ni surtout de ce à quoi elles devraient servir.
L’évaluation est ainsi omniprésente dans le vocabulaire, mais absente comme objet explicite. Elle est diffuse, implicite, non prononçable. Ce silence n’empêche pas la normalisation ; il la rend plus difficile à contester. L’efficacité devient une valeur en soi, détachée de toute finalité clairement énoncée. Et le bien-être, brandi comme un horizon indiscutable, demeure une notion volontairement indéterminée, soustraite à toute délibération politique.
L’idéologie la plus efficace est celle qui ne se dit pas
Le texte ne se présente jamais comme idéologique. Il n’énonce aucune doctrine explicite et procède à un effacement énonciatif, se donnant à lire comme un simple état des connaissances, guidé par la science et par la bienveillance. C’est précisément cette absence d’énonciation idéologique qui en fait l’efficacité. Le consensus n’y est pas affirmé, il est produit.
Cette production du consensus ne relève pas nécessairement d’une intention consciente. Elle repose sur des mécanismes bien documentés par la psychologie sociale. Les travaux de Robert-Vincent Joule, psychologue social français, notamment dans le Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, ont montré comment l’adhésion peut être obtenue sans contrainte ni débat frontal, par une succession de cadrages, d’engagements progressifs et de formulations apparemment anodines.
Il ne s’agit évidemment pas d’affirmer que le rapport relèverait d’une entreprise de manipulation délibérée. En revanche, la proximité de logique est frappante. Faire adhérer sans avoir à convaincre, orienter les pratiques sans ouvrir d’espace explicite de délibération, installer des cadres d’action avant même que les finalités n’aient été discutées : tels sont les effets produits par ce type de texte.
Le langage consensuel, scientifique et bienveillant joue ici un rôle décisif. Il réduit la possibilité du refus en rendant l’adhésion presque naturelle. Ce faisant, il transforme le dissensus en anomalie, et la critique en archaïsme. L’idéologie la plus efficace n’est pas celle qui s’affirme comme telle, mais celle qui se confond avec l’évidence.
Ce que produit réellement ce type de texte
Ce type de texte ne se contente pas d’informer ou de synthétiser. Il produit d’abord un cadre de pensée immédiatement mobilisable par l’institution. En se présentant comme stabilisé, scientifique et consensuel, il rend possibles des déploiements rapides, massifs, sans que les débats professionnels aient réellement lieu. Les formations peuvent se multiplier, les dispositifs s’installer, les prescriptions circuler, sans que leur légitimité n’ait à être discutée. Le cadre est déjà là. Il précède les pratiques et en balise l’interprétation.
Il n’y a rien de honteux, en soi, à rechercher l’efficacité lorsqu’il s’agit d’introduire des orientations nouvelles dans une institution lourde, traversée de résistances et d’inerties. Toute politique publique un tant soit peu ambitieuse se heurte à cette contrainte. Encore faut-il définir clairement ce qui est attendu pour pouvoir qualifier une action d’efficace. Or le problème apparaît lorsque cette efficacité est invoquée sous le parapluie d’une recherche présentée comme stabilisée et indiscutable, alors même que les attendus demeurent flous, implicites ou non formulés. La référence à la science ne sert plus alors à éclairer le débat, mais à le court-circuiter.
Ce texte contribue ainsi à une forme de pacification intellectuelle. La conflictualité disparaît au profit de la gestion, le politique est progressivement remplacé par le psychologique, et les tensions sociales sont reformulées comme des problèmes d’ajustement individuel. On apprend moins à comprendre le monde qu’à s’y adapter. Le dissensus devient incongru, presque indécent, face à un vocabulaire saturé de bienveillance, de prévention et de santé.
Ce que produit réellement ce type de texte, ce n’est donc pas seulement une orientation des pratiques, mais une redéfinition silencieuse des finalités de l’école. Celle-ci n’est plus principalement pensée comme un lieu d’acquisition de savoirs permettant de comprendre et de transformer le monde social, mais comme un espace chargé de réparer psychiquement ce que ce monde produit. La question n’est plus tant de savoir ce qui fait difficulté dans l’organisation sociale et scolaire, que de rendre les individus capables de tenir, de s’adapter et de se réguler.
C’est à ce point précis que le soupçon de normalisation sociale devient fondé. Non parce qu’un projet explicite de formatage serait à l’œuvre, mais parce que les finalités éducatives se déplacent. Derrière la promotion des compétences psycho-sociales se profile une interrogation profondément politique : quel type de sujet cherche-t-on à former lorsque l’école est chargée de compenser les effets du monde social, sans jamais être autorisée à en interroger les causes ?
Ce n’est pas parce qu’un texte se présente comme un état de la connaissance qu’il en est un. Parfois, il est surtout l’état d’un rapport de forces.