Lucien Botras 1933-2021

Lucien Botras, qui pendant sa longue carrière de cameraman a filmé des milliers d’images d’actualités à travers le monde, des événements ordinaires aux horreurs des zones de guerre, est décédé à l’âge de 88 ans. Méconnu du public mais admiré par ses pairs, Lucien était un héros modeste que j’ai eu le plaisir d’abord de côtoyer en tant que collègue puis d’avoir comme ami – un privilège.

Un jour pendant la guerre d’Algérie, un jeune cameraman nommé Lucien Botras s’approche de la fenêtre ouverte d’un salon au premier étage du Grand Hôtel d’Oran pour filmer les scènes de violences autour de la place en bas. Pendant qu’il ajuste son cadre, il voit apparaître un tireur qui le visait en retour avec une arme.

Le tir part juste après, le manquant de peu – Lucien ayant eu la présence d’esprit de se coucher au sol – mais touchant à l’épaule une employée de l’hôtel qui se trouvait derrière lui. Dans cette histoire racontée par ses amis on ne sait pas ce qu’il est advenu de l’employée malencontreusement blessée, mais ce qui est certain, c’est que Lucien, mon ancien collègue et ami qui vient de décéder en septembre à l’âge de 88 ans, connaîtra par la suite de nombreux moments où la mort le frôlera.

Car après ces débuts en Algérie, Lucien couvrira des événements majeurs à travers la planète, notamment des conflits armés. Cet homme modeste, cameraman héroïque mais inconnu du public, restera, pour tous ceux qui l’ont connu, un grand et courageux professionnel, qui fut aussi un mari et un père dévoué.

Lucien apprit son métier d’abord en travaillant pour le service cinématographique de l’armée française (le SCA) pendant la guerre d’Algérie. Peu de temps avant la fin officielle des hostilités, il fut embauché par la chaîne de télévision américaine CBS, couvrant les événements à Oran et Alger. Ce fut à cette époque qu’il perdit partiellement l’ouïe après s’être trouvé à côté d’un engin qui explosa ; cette perte d’audition sera aggravée par d’autres déflagrations dans différentes zones de guerre où il se rendra ensuite.

Son travail pour CBS lança sa carrière de cameraman d’actualités. En 1963, il quitta CBS pour travailler à plein temps à Paris pour l’agence d’images de UPI (qui deviendra UPITN en 1967 dans un partenariat avec ITN, qui produisait les journaux télévisés pour la chaîne britannique ITV). Lucien resta avec UPITN, qui plus tard deviendra WTN, jusqu’en 1992.

Basé rue des Italiens, au centre de la capitale, Lucien couvrait les actualités quotidiennes en France, mais il fut aussi envoyé souvent pour des missions à l’étranger, notamment en Afrique (comme en Guinée équatoriale, où il dut faire face à un policier qui menaçait de le tuer), au Liban, au Vietnam et en Iran (où il fit encore plusieurs rencontres qui auraient pu lui être fatales).   

A partir de 1964, il forma une équipe soudée avec Jacques Chaudenson comme preneur de son (Jacques était aussi un cameraman accompli qui occupait cette fonction quand il fallait former deux équipes). Lucien et Jacques ont été des amis proches tout au long de leurs existences, une relation forgée par leurs aventures professionnelles extraordinaires, lesquelles ont parfois mis leurs vies en péril.

Lucien (au centre) au Vietnam en 1972, examinant un cratère à la suite d’une bombe lancée par un B52 américain. © DR Lucien (au centre) au Vietnam en 1972, examinant un cratère à la suite d’une bombe lancée par un B52 américain. © DR
Ce fut le cas pendant leur couverture de la guerre au Vietnam quand ils furent envoyés une première fois pour filmer les combats de la bataille d’An Lộc entre avril et juillet 1972. Puis à nouveau en avril 1975 où, travaillant avec le reporter britannique d’ITN, Mike Nicholson, ils se retrouvèrent au beau milieu de la bataille de Xuân Lộc avant d’assister, juste après, à la chute de Saigon. Cette deuxième mission durera neuf longues semaines, filmant au milieu des échanges de tirs et passant des nuits sous les attaques de mortier.

Jacques se souvient de ces nuits où il n’arrivait pas à trouver le sommeil, tandis que Lucien – « il pouvait dormir n’importe où » – s’assoupissait sans souci au milieu des pilonnages d’artillerie. Cette anecdote est typique de la personnalité de Lucien : il savait rester calme et maître de lui au milieu de situations stressantes, un caractère fort, mais il faisait montre aussi d’une grande sensibilité qu’il m’a été donné de voir à plusieurs reprises.

A Saigon, ils assistèrent aux dernières évacuations héliportées qui se déroulèrent depuis le toit de l’ambassade américain et de la station locale de la CIA. A partir de la fin avril 1975, tandis que la majorité de la presse occidentale avait quitté la capitale tombée aux mains de l’armée nord-vietnamienne, ils restèrent sur place pendant encore plusieurs semaines en compagnie d’un autre reporter célèbre de ITN, Sandy Gall.  

Avec ces reportages au Vietnam, ITN gagna un prestigieux prix, une « Nymphe d’argent », au festival annuel de télévision de Monte Carlo en 1976. Dans son communiqué de presse de l’époque, UPITN souligna que Lucien et Jacques, qui avaient « couvert presque chaque conflit majeur de la dernière décennie », avaient été souvent « pris dans de lourds feux croisés, et [qu’] à un moment une bombe de mortier était tombée à quelques mètres de distance pendant qu’ils filmaient des scènes parmi les plus meurtrières des étapes finales, [et] brutales, de la guerre au Vietnam ». Le communiqué ajoutait : « Beaucoup de clients de UPITN, comme ITN, dépendent d’hommes comme Botras et Chaudenson ».

En effet, de retour d’une zone de conflit, Lucien, tout comme Jacques, reprenait le travail quotidien – bien que les horaires n’eussent rien de bureaucratiques –, celui d’un cameraman d’agence en assurant la couverture de sujets plutôt banals en comparaison : réception de chefs d’État à l’Élysée, remaniement de gouvernements, ou braquage de banque.

Lucien (avec le preneur de son Tomas Hnevsa) à Téhéran pendant sa couverture pour UPITN du retour en Iran de l’ayatollah Rouhollah Khomeini en 1979. © DR Lucien (avec le preneur de son Tomas Hnevsa) à Téhéran pendant sa couverture pour UPITN du retour en Iran de l’ayatollah Rouhollah Khomeini en 1979. © DR
En 1979, Lucien a couvert le retour en Iran de l’ayatollah Rouhollah Khomeini, jusqu’alors exilé en France, filmant le tumulte des semaines qui s’ensuivit. Il racontera ensuite comment, une fois encore, il échappera à la mort, cette fois en réussissant à calmer à Téhéran un soldat armé et drogué, qui menaçait de le tuer.

J’ai rencontré Lucien pour la première fois dans le cadre d’un reportage sur la mise en place à Paris des « sanisettes », les toilettes unisexes publiques ! J’étais à l’époque un tout jeune reporter junior pour ITN. Ce premier reportage en sa compagnie fut le début d’une longue amitié.

Lucien était un collègue infatigable. La nuit du 7 mars 1987, nous fûmes envoyés, Lucien, Jacques et moi, au port belge de Zeebruges pour couvrir le chavirage du ferry britannique Herald of Free Enterprise, dans lequel 193 personnes perdirent la vie. Les scènes étaient très éprouvantes, notamment celles des petits bateaux qui ramenaient au port les cadavres alignés, côte à côte, sur le pont. Lucien avait une forte grippe. Mais cela ne l’empêcha pas de travailler toute la nuit dans un froid glacial, et les vents de la mer du Nord, malgré une tenue vestimentaire trop légère et son équipement très lourd.

Sur un plan plus heureux, j’ai aussi de nombreux souvenirs de nos conversations loufoques alors qu’on prenait la route pour effectuer un reportage : à cause de son ouïe défectueuse due à son travail en zone de guerre – et sans doute aussi à cause de mon fort accent anglais – il se méprenait souvent sur ce que je demandais ou disais, répondant complètement à côté du sujet en question, des quiproquos qui déclenchaient une grande hilarité chez Jacques.

Certains se souviennent de Lucien comme d’un homme réservé, peut-être à cause de son côté pragmatique avant tout en situation professionnelle. Mais c’était mal le connaître. Avec sa femme Marie-Thérèse, Espagnole d’origine, avec qui il était marié depuis 1965, nous avons, ma femme et moi, passés tant de moments chaleureux et joyeux ensemble, faits de fous rires et de grandes discussions autour d’une table (et des délicieux repas de Marie-T).

Lucien avec son petit-fils Tristan pendant des vacances en Espagne, juillet 2008. © Odile Botras Lucien avec son petit-fils Tristan pendant des vacances en Espagne, juillet 2008. © Odile Botras
La carrière de Lucien s’est arrêtée en 1992 quand, lors d’un plan controversé de réduction des coûts, WTN (le nouveau nom de l’agence), licencia ses équipes de tournages en faveur de l’embauche de pigistes. Lucien et Jacques se battirent pour obtenir de meilleures indemnités, ils eurent gain de cause mais cette affaire resta comme une conclusion amère pour des années de service remarquables (et pendant lesquelles les clients de l’agence, comme celle-ci l’avait elle-même déclaré, dépendaient « d’hommes comme Botras et Chaudenson »).

Le bon côté de cette mise à la retraite forcée pour Lucien fut qu’il eut désormais la possibilité de consacrer plus de temps à sa famille, tellement importante pour lui, et de passer de longues vacances avec elle en Espagne. Marie-Thérèse et lui formaient un couple très uni et très attaché à leurs enfants, Odile, Alain et Laurent. Leur dévouement sans limites à répondre aux besoins d’Alain, atteint d’une maladie débilitante avec une souffrance en constante augmentation, a été exceptionnel.

C’est à la suite de complications advenues après une chute, en août, que Lucien est mort le mois dernier. Toutes mes pensées vont à Marie-Thérèse, leurs trois enfants, et trois petits-enfants.

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  • La version anglaise de ce billet se trouve ici.

 

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