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Billet de blog 2 déc. 2016

Le clown est mort et notre peine est infinie

Il s'appelait Anas al-Basha, avait 24 ans et était « le clown d’Alep ». Jour après jour, il tentait d'arracher un sourire aux enfants survivants de cette ville-martyr. Il est mort mardi 29 novembre, tué par un missile de l'armée syrienne, lors d'un bombardement dans les quartiers Est. Sale temps pour les clowns. Pour pas mal d'autres aussi... Vraiment sale temps !

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© AP

Il s’appelait Anas al-Basha, il avait 24 ans, et son métier de travailleur social de la ville avait fait de lui « le clown d’Alep », qui tentait de réconforter les enfants traumatisés et de leur arracher un sourire. Il est mort mardi 29 novembre, tué par un missile, lors d'un bombardement dans les quartiers Est d'Alep. Et bien sûr, il n’a pas été le seul à mourir. Les clowns, ça meurt toujours…

« Déjà vendu » annonce un panonceau flambant neuf en lettres blanches sur fond rouge apposé à un balcon d’un immeuble d’une rue adjacente. Ça sonne triomphant, victorieux. Ça pète d’allégresse même s’il y a dans cet écarlate quelque chose d’un peu sanglant. Qui se souviendra que le même panonceau portant la mention « A vendre »  est resté suspendu à cette même fenêtre presque deux ans durant ?  Personne, peut-être.

Il fait froid et déjà les caniveaux s’irisent de verglas.  Le ciel a une couleur de cendres froides et le givre s’infiltre jusqu’au cœur des passants emmitouflés. D’autres font la manche, blottis sur des cartons, aux bouches de métro. Comme chaque année, le peu de cabines téléphoniques encore en place s’est peuplé de nouveaux résidents bardés de sacs en plastique débordant de guenilles. Nous sommes au XXIe siècle.

En quelques mois, les moineaux de Paris ont quasiment disparu. Seuls des pigeons ou des corneilles hantent encore nos trottoirs ou les toits de la capitale. Nul ne sait où les piafs s’en sont allés. Je me souviens quand ils mendiaient sur les terrasses des cafés ou voletaient à l’intérieur du salon de thé de la Grande Mosquée. Bien plus que les danseuses de french cancan, les colonnes Morris ou les serveurs de brasserie, c’était eux, l’esprit de Paris. Son charme. Sa vivacité. Enfuis. Sag mir wo die Vogel sind.

 Le temps semble avoir perdu sa boussole. On entend tous les jours remettre en cause ce qu’on pensait définitivement acquis depuis des décennies. En reculant nos montres et horloges d’une heure, le mois dernier, on n’imaginait pas qu’on ferait d’un coup un bond de 4 siècles en arrière. Bientôt le Moyen-Age sera de retour, la Terre sera redevenue plate, nous serons nés d’une vague inspiration divine totalement fumeuse, les femmes n’auront plus le droit d’avorter, ni de voter, ni peut-être même de travailler sans l’autorisation de leur mari et le drapeau arc-en-ciel, oriflamme des homosexuels, sera à nouveau flanqué au bûcher, avec les livres et tous les symboles bannis.

Si les clowns meurent souvent, un d’eux a survécu pourtant, sinistre celui-là. Celui qui contre toute attente et tout pronostic vient d’être élu président des Etats-Unis. Avec son poussin mort sur la tête et les immondices qui sortent de ce qui lui sert de bouche, on l’aurait pourtant volontiers échangé au centuple contre Anas al-Basha, qu’il puisse continuer à tenter de faire le pitre pour distraire les enfants d’Alep. Enfin les enfants survivants.

Désormais, sur les réseaux sociaux et parfois même ailleurs, les gens ne se contentent plus d’un simple pseudo. Ils y accolent des initiales (deux ou trois lettres, c’est selon) invariablement suivies de 2017. Ça s’apostrophe, ça s’insulte, ça s’agresse, ça tire à boulets rouges, ça calomnie à tout va. De véritables guerres de tranchées. Une ambiance de désastre qui risque de durer encore quelques mois. Fuir, fuir tout ça.

L’autre jour, en partageant un Earl Grey avec toi, j’ai regardé longuement tes mains.  Des petites pattes d’oiseau creusées, tavelées, malhabiles, impatientes. Je me suis souvenu de la main douce et chaude qui se posait sur notre front pour vérifier si on n’avait pas de fièvre. Non, ça va.

On construit des murs contre les migrants. On les hérisse de barbelés. Nul ne parle plus de ce que sont devenus les sinistrés d’Haïti, il n’y a pas si longtemps pourtant, ni même ceux des tremblements de terre, encore plus récents, en Italie. Après les gravats, une chape d’oubli les aura ensevelis. L’humain d’abord, ils avaient dit.  Se soucier des vivants. D’ici. D’ailleurs. Nos frères. Nos amis.

Et puis

© Pierre M. Lavallée

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