Portrait de l’auteur en braconnier

La plupart du temps, c'est un homme ou une femme entre deux âges. Mais entre deux âges, ne le sommes nous pas tous, finalement ? Vu(e) de l'extérieur, rien ne le distingue particulièrement. Il pourrait être vous, moi, votre voisin de palier, l'homme ou la femme croisé(e) ce matin dans l'autobus, qui ne vous a réellement frappé(e) que par la manière qu'il(elle) avait de regarder ou d'écouter.

La Chasse aux papillons © Berthe Morisot La Chasse aux papillons © Berthe Morisot
La plupart du temps, c'est un homme ou une femme entre deux âges. Mais entre deux âges, ne le sommes nous pas tous, finalement ? Vu(e) de l'extérieur, rien ne le distingue particulièrement. Il pourrait être vous, moi, votre voisin de palier, l'homme ou la femme croisé(e) ce matin dans l'autobus, qui ne vous a réellement frappé(e) que par la manière qu'il(elle) avait de regarder ou d'écouter.

Car c'est bien là sa particularité. C'est un capteur. Ou une capteuse. Quelqu'un qui vit le nez en l'air et toutes les écoutilles réglées sur « ouverture maximum ».... Un pilleur de bribes. Un collectionneur. Un glaneur. Un braconnier.
Méfiez-vous, cet homme (ou cette femme)-là, est un voleur, une véritable pie, un coucou qui fait son nid dans la vie des autres gens.... Ne lui confiez jamais des souvenirs trop intimes, méfiez-vous des anecdotes que vous lui raconterez, et si par malheur, vous le croisez, dans la rue, un jardin public ou à la table d'à côté, si par malchance, à la plage, vous avez étendu votre serviette juste à côté de la sienne, un conseil : mettez-vous en mode sourdine. Ne bougez qu'un minimum. Et surtout ne le regardez jamais vraiment en face : il (ou elle) serait capable de piller au fond de votre regard des choses que vous-même ignoriez y figurer.

Il ou elle n'en a peut-être pas l'air mais il ou elle est un micro vivant. Sa caméra est branchée en permanence sur le disque dur de sa mémoire. Il (elle) aspire tout, enregistre tout, le grave, le met en conserve, le laisse mariner longtemps, le triture, le malaxe, le mélange à de nombreux autres ingrédients, d'autres bribes d'autres vies, des anecdotes soigneusement mises de côté sur ses étagères personnelles, des lambeaux glanés ici ou là - et parfois même tirés de sa vie à lui/elle -, laisse mitonner le tout à petit feu, et le moment venu, il le recrache, sous forme de nouvelles, de billets ou de romans. Vous, vous tomberez dessus un peu par hasard. Et, normalement, ça vous laissera sur le flanc... Comment il (ou elle) pouvait savoir ? Comment il (ou elle) pouvait deviner ? Des coïncidences pareilles, non, c'est impossible, ça ne peut pas exister !

Souvent, il (ou elle) traque en solitaire, juste une musette à l'épaule, mais pas forcément tout le temps. Parfois, il s'intègre à un groupe, ou chasse en couple, parfois même c'est quelqu'un que vous connaissez et avec qui vous avez juste prévu de déjeuner ou de prendre un café. Dans le strict tête-à-tête qui, jusque là, en tout cas vous l'imaginiez, était votre principale garantie de confidentialité. C'est raté ! Même au téléphone, il peut vous piéger : saisir au vol une confidence, un rire, une façon de parler ou la moindre anecdote racontée et en faire son miel. Vous avez tout le temps. Généralement, chez ce type d'individus, la digestion est lente : il (ou elle) s'accorde avant tout le temps de butiner, d'amasser, de mixer, de transformer avant de publier. Mais parfois aussi, c'est plus rapide, à peine absorbée, la matière récoltée est ré-accouchée noir sur blanc. A peine si les pistes sont brouillées, relevées ou non de quelques épices ou parsemées de quelques leurres pour faire passer : un prénom changé, une date, un lieu, une époque... Mais qui se laisserait berner ?

Il n'y a guère que si ce glaneur de bribes-voleur de vies est un membre de votre famille que vous avez quelque espoir d'y échapper. Et encore. Rien n'est moins assuré. Peut-être, seulement il (ou elle) prendra alors plus de soin pour semer le doute, distribuer des masques en forme de loups, qui ne dissimulent qu'une partie des visages, laisser planer de faux indices, bref, faire semblant de vous épargner. S'il (ou elle) est l'élu(e) de votre cœur et/ou de vos nuits, vous êtes à peu près à l'abri. Du moins tant que votre idylle durera. Parce qu'à la moindre rupture, votre compte sera bon. Vous vous retrouverez épinglé(e) tel un papillon, à son tableau de chasse et toute votre intimité sera dévoilée. La vengeance est un plat qui se mange brûlant et se passe parfaitement de piment.

Une fois lu la nouvelle, le roman ou le billet dans lequel vous avez cru vous reconnaître vous-même ou reconnaître un endroit ou une personne que vous connaissez, posez la question à l'auteur. Qu'a t'il bien voulu dire entre les lignes ? A qui tel ou tel passage était-il particulièrement dédié ? Alors là, j'en mets ma main à couper - oui la droite, la seule dont je sais me servir -, il ou elle lèvera les yeux au ciel et éludera.... Non, bien sûr, il s'agissait d'une fiction. Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé ne serait que pure coïncidence. Avec un peu de chance, il (ou elle) poussera un gros soupir, comme terrassé qu'on ait pu le (ou la) soupçonner. « Si j'écris, ce n'est pas pour avoir à faire les sous-titres, à chacun d'y lire ce qu'il veut, non ? » Un peu comme un peintre à qui vous demanderiez ce qu'il veut exprimer par ses tableaux : « Ben, peut-être que si je peins, c'est justement pour ne pas avoir à l'exprimer par des mots, vous ne pensez pas ? » Vous en conviendrez. Et au final, ce sera vous qui vous sentirez confus. Et lui demanderez de vous excuser.

Cette histoire, qui n'en est pas une, n'a pas de morale, aucune conclusion, et ne débouche sur aucun conseil à suivre. Parfois vivre, c'est aussi prendre des risques, y compris celui de se livrer sans le savoir. S'exposer à rencontrer sans même deviner l'ombre de ce sur quoi, peut-être, tout ça va déboucher. Le jeu en vaut-il la chandelle ? A chacun de le décider....

PS : ce billet ne vise bien entendu personne en particulier. Aussi forts soient les soupçons de cryptage, de dédicace cachée ou de sous-texte qui s'attachent actuellement parfois à certains types de billets, il est purement gratuit et toute personne imaginant que c'est à lui (ou elle) qu'il est adressé ne pourrait que se tromper....


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