« Ça aura quand même fait des heureux ! »

J’arrive toujours en avance. Une sorte de pathologie que je me trimballe depuis le plus jeune âge. Peur d’arriver en retard, sûrement. C'est incurable. Et souvent un peu honteux. Pas cette fois-ci : ce bel après-midi de presque été, j’étais arrivée au moins trois quarts d’heure avant mon rendez-vous...

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J’arrive toujours en avance. Une sorte de pathologie que je me trimballe depuis le plus jeune âge. Peur d’arriver en retard, sûrement. C'est incurable. Et souvent un peu honteux. Pas cette fois-ci : ce bel après-midi de presque été, j’étais arrivée au moins trois quarts d’heure avant mon rendez-vous...Mon carnet à spirale sur les genoux, je comptais profiter de ce moment pour préparer les questions que je devrai poser tout à l’heure à mon médecin pour faire le point, six mois après l’intervention. J’étais donc entrée dans le square presque contigu à l’hôpital et  tentais de lister en mettant soigneusement des tirets avant chaque question.

-       Quid des effets secondaires persistants ?

-       A quel rythme les scanners de contrôle ?

-       Encore combien de temps la rééducation ?

-       Quid de la lésion repérée dans l’autre poumon ?

Rapidement,  je me trouvais à sec, ne retrouvant plus les questions pourtant précises qui tournaient dans ma tête le soir, à l’heure du « coup de lune »… Alors, en essayant de les retrouver mentalement, je me mis à croquer sur mon bloc les pigeons qui picoraient tout autour, allant, venant, s’approchant, me dévisageant d’un air réprobateur puis reculant  de toute la vitesse de leurs petites pattes grêles…

 

Elle arriva très vite et s’assit à l’autre bout du banc.  J’ai d’abord aperçu une très longue silhouette sombre et un peu anguleuse, toute vêtue de noir. Des ballerines d’un orange vernis presque fluo. Une besace, orange elle aussi, d’un format XXL qu’elle laissa tomber à terre au grand dam des pigeons. Nous nous observions l’une l’autre du coin de l’œil. Elle portait des cheveux hérissés en touffes un peu irrégulières d’un noir corbeau. Et ce que j’avais au départ pris pour des lunettes de soleil n’était en fait qu’un très large barbouillage de khôl qui tranchait sur un teint couleur farine. La trentaine. Peut-être la quarantaine. Pas d’âge. Et une maigreur spectrale. Soudain, elle tourna la tête vers moi, penchée en avant,  et m’adressa la parole comme en chuchotant. Elle avait une voix rauque et de très jolies dents.


—   « Vous savez ce que c’est la “totale“ ? C’est pas pour moi, c’est pour une amie… »

—   « Oui, je crois. »

—   « On peut encore avoir des enfants quand on a eu la “totale“ ? »

—   « Non. »

—   « Et quand on a eu la “demi-totale“, on peut encore ? »

—   « Je ne sais pas si ça existe ni ce que c’est une “demi-totale“… »

—   « Ah bon ? Vous n’êtes pas docteur ? »

—   « Non. Patiente. J’ai rendez-vous tout à l’heure avec mon médecin… »

 

Le silence reprit et je me remis à mes croquis de pigeons,  renonçant à trouver les questions pourtant pertinentes qui roulaient dans ma tête le soir. Et tout de go :

—   « Vous avez des enfants ? »

—   « Non. »

Silence et l’inévitable, impossible et à force insupportable question :

— « Parce que vous n’en vouliez pas ou parce que vous ne pouviez pas en avoir ? »

Soupir. Je décidais de ne pas tricher. Ni de m’en sortir par une pirouette, comme d’habitude.

— « Disons parce que ça ne s’est pas fait… »

 

Elle traçait des signes cabalistiques dans le gravier du square de la pointe de sa ballerine et semblait réfléchir, réfléchir. Elle chantonnait à voix basse et son visage était grave. Elle me fit de la peine. J’avais l’impression d’avoir chamboulé un pan entier de son univers. Alors je repris : 

—   « Vous savez, on peut réussir sa vie de femme, réussir sa vie de mère, réussir ses deux vies, de femme et de mère, ou on peut aussi ne rien réussir du tout, c’est selon. Mais toute femme n’a pas forcément l’occasion, ni l’envie, ni encore moins l’obligation d’être mère. Ce qui compte, c’est la vie. Réussir sa vie. Dites-le à votre amie. »

 

Le silence s’installa à nouveau. Puis elle murmura de sa voix rauque « Merci ! » en me souriant. « Je peux vous embrasser ? » Elle le fit, avec presque brutalité, et je songeais un peu honteusement à la marque violette qui devait orner ma joue. Un temps vide passa encore, presque interminable. Les pigeons ne m’intéressaient plus. Ni finalement les questions que je devrai poser tout à l’heure et qui se bousculaient dans ma tête à l’heure où ma chatonne venait essayer de me distraire aves ses yeux pareils à des feuilles d’acacia ourlées de noir. Elle se mit alors à farfouiller dans son cabas orange et en sortit un sac en papier d’un magasin luxueux de jouets et vêtements pour enfants.  Elle jeta le papier en boule dans une corbeille et alla disposer très soigneusement sur le banc d’en face une adorable petite poupée en robe vert pâle brodée d’argent et un camion de pompiers aux chromes rutilants. Intégralement neufs.

 

Elle partit alors de sa démarche chaloupée vers la sorte latérale du square, s’arrêta à mi-chemin pour se tourner vers moi. Elle leva haut le bras pour me saluer et le sourire qu’elle m’adressa était vraiment éblouissant.

 

Quand je sortis de mon rendez-vous, je repassai devant le banc. Il était vide. Poupée et voiture de pompiers avaient disparu. « Ça aura quand même fait des heureux, me dis-je. C’est déjà ça ! »

 

 

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