L’heure de l’apéro

Il y avait une petite silhouette orange qui tremblait au bord de la mémoire. Tantôt elle était une flammèche luttant contre le vent. Tantôt elle était un enfant faisant la roue et mille arabesques sur le sable d’une plage brûlée de soleil. Tantôt elle était une femme sur le parvis d’une gare, devenant à chaque instant plus petite dans le rétroviseur, le bras levé comme pour lancer un bref adieu lorsqu’on est attendu ailleurs.

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Il y avait une petite silhouette orange qui tremblait au bord de la mémoire. Tantôt elle était une flammèche luttant contre le vent. Tantôt elle était un enfant faisant la roue et mille arabesques sur le sable d’une plage brûlée de soleil. Tantôt elle était une femme sur le parvis d’une gare, devenant à chaque instant plus petite dans le rétroviseur, le bras levé comme pour lancer un bref adieu lorsqu’on est attendu ailleurs. Tantôt elle était une minuscule ballerine tournant inlassablement sur elle-même dans une bouteille de verre, environnée de nuages de paillettes en suspension qui l’auréolaient de poussière. Une tache de lumière vacillante qui n’allait pas tarder à s’effacer tout à fait. Une étincelle oubliée. Un jouet cassé. Trois fois rien. Et déjà si loin.

 

Il y avait une ritournelle enfantine dont les notes acidulées, qui jadis s’égrenaient légères et insouciantes, à présent s’espaçaient, ralentissaient, produisant comme des sortes de miaulements inaudibles mais désespérés. Une petite cantate essoufflée comme si la mécanique s’était cassée d’avoir été trop longtemps remontée par des menottes impatientes qui n’avaient aucune idée de sa fragilité. Puis le silence s’installait tout à fait. Et c’était presque un soulagement de ne plus l’entendre. Si loin déjà. Bientôt, ce refrain aura disparu des souvenirs eux-mêmes. Il n’aura jamais existé. Le vent l’aura emporté.

 

Il y avait à l’écran des images de villes en ruines, d’enfants qui hurlaient dans les décombres, de corps déchiquetés. Il y avait les sirènes et le ciel se faisait noir tandis que les trottoirs s’ensanglantaient. Ici et là des cris retentissaient, enflaient puis s’étouffaient en sanglots. Tout cela avait un petit air de « déjà-vu-quelque-part ». Mais où ? Mais quand ? Et à l’époque les bourreaux n’étaient-ils pas les victimes ? Ou bien en était-ce d’autres, ailleurs ? Tout s’embrouillait, comme si l’Histoire elle-même n’avait pas de Mémoire et que tout recommençait à jamais. Déjà la neige envahissait l’écran plat et c’était d’autres images qui se superposaient, se fondaient, chassaient les précédentes. Les brumes matinales. La température de l’eau. Les moissons ou les vendanges. L’indice de crème solaire. La cote de popularité. Autant ne pas savoir. Autant ne pas vouloir savoir. Ils exagèrent toujours. Alors pourquoi essayer de fixer ? Non, il ne s’est sûrement rien passé. Et c’est si loin.

 

Une chambre trop blanche. Un immense soleil glacé loin au dessus qui vrille les paupières. Un lit éblouissant, trop droit, trop vide, trop carré, qui t’ouvre grand les draps. Des silhouettes floues et lointaines qui s’agitent, immaculées. Le tranchant d’une clef ou d’une pièce de monnaie passée lentement sur la plante des pieds. Aucune réaction.

—   « C’est bien ce qu’on pensait, chuchote une voix. Le disque dur a explosé. Plus aucune mémoire. »

—   « Dans ce cas, il n’y a qu’une seule solution, rétorque une autre, plus haut perchée. L’échange standard. Il n’y aura plus qu’à appuyer sur la touche « redémarrer » et les programmes seront réinitialisés. »

 

On te tend un verre frais et embué. On te sourit. Tu entends des glaçons tinter. Quelqu’un appelle d’une voix enjouée : « le barbecue est prêt ! » C’est l’été. Et comme il ne dure pas toujours, tu te dis autant en profiter.

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