Vacances Tricostéril (Carte postale N°1)

Ils viennent d’arriver. Le temps de poser leurs bagages, d’ouvrir les volets, et d’un commun accord, décident de sacrifier au rituel : aller illico dire bonjour à madame la mer. Pas le temps de défaire les bagages ni même de vérifier si tout marche dans l’appartement. Enfiler à la va-vite un short, des sandales et basta. Descendre le petit chemin aux tamaris ébouriffés.

 

couple-vacances-3757-north-584x0 couple-vacances-3757-north-584x0
Ils viennent d’arriver. Le temps de poser leurs bagages, d’ouvrir les volets, et d’un commun accord, décident de sacrifier au rituel : aller illico dire bonjour à madame la mer. Pas le temps de défaire les bagages ni même de vérifier si tout marche dans l’appartement. Enfiler à la va-vite un short, des sandales et basta. Descendre le petit chemin aux tamaris ébouriffés. Dévaler les quelques marches de l’escalier de pierre. Se déchausser d’un coup de cheville impatient. Se laisser tomber au sol en riant. Et s’asseoir côte-à-côte dans le sable, face à la mer. Fixer l’horizon. Respirer. Regarder. Souffler. Depuis combien d’années ?

Deuxième jour. Cette fois, ils ont pris leur maillot, des serviettes, de l’eau, la crème solaire. Ils se regardent en souriant. Dans combien de temps le parasol, les chaises pliantes et la glacière ? Le premier à se baigner a bien sûr gagné. C’est l’autre qui paiera l’addition au restau, ce soir. Cette fois, ce n’est pas facile de les départager. C’est elle qui est entrée dans l’eau la première, mais lui, comme toujours, a joué au cachalot et plongé, tête la première dans une grande brassée argentée. « Tu sais bien que tu as les yeux rouges, après. Les hommes ne savent pas nager sans mettre la tête sous l’eau ! »

Troisième, quatrième jours et les suivants. La mer, qu’on contemple longtemps yeux dans les yeux. Le livre qu’on ne lit pas. Le sable qu’on laisse filer entre les doigts. Ses propres orteils qu’on découvre déjà brunis, étonnés que ce soit là un morceau de soi. Incroyable ce qu’une plage contient toutes les plages. Celles de Bretagne, autrefois. Celle de Béhuard-les-Forges, sur la Guillemette, quand on avait huit ans. Celles d’Espagne ou d’ailleurs. Le château qu’on avait construit en Vendée avec le frère ou la sœur aujourd’hui disparu(e) et les enfants des voisins dont comme par magie, on retrouve soudain le prénom. Une plage, c’est une sorte de petite madeleine. Ça réveille des échos oubliés. Ritournelle des souvenirs et du temps qui passe, mêlés. Souvenirs quasi-intacts qu’on redécouvre émerveillés et pourtant un peu tristes. « On va ramasser des galets ? »

Dernier jour. Les toutes dernières pages du livre. Il était bien, finalement. On tarde à finir le chapitre pour se garder un peu d’espoir pour les soifs à venir. On va piquer une tête, jouer longtemps dans l’eau, faire la planche, gravement, les yeux dévisageant le ciel comme pour mieux s’en souvenir. Puis on retourne s’étendre, main dans la main, sur les serviettes. Divine cigarette d’après le bain. « Ouf, ça fait du bien ! » « Tu es bien ? » « Je suis bien ». C’est le moment, inévitable, où au lieu du passé, c’est l’année à venir qui se met défiler derrière les paupières baissées. Le père ou la mère qui vieillit et dont la mémoire se met à louper des marches. Le plan social qui se profile et auquel on n’arrivera, cette fois, peut-être pas à échapper. Le médecin qui a demandé des examens complémentaires à faire impérativement à la rentrée. « A quoi tu penses ? » « Moi ? » « Evidemment, toi ! » « A rien… »

Et on retourne à grands bonds vers la mer qui se retire pour le dernier bain, celui de l’étrier. « Le premier à l’eau a gagné ! » C’est l’été.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.