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Le Club de Mediapart mar. 27 sept. 2016 27/9/2016 Édition de la mi-journée

La touche pause

bistrot © Yves Nespoulos bistrot © Yves Nespoulos
C’est un troquet comme beaucoup de troquets. Il n’est ni vraiment clinquant ni totalement glauque, ni spécialement bien fréquenté ni outrageusement mal famé, raisonnablement laid dans sa déco mais sans excès et attire un public varié selon les heures de la journée . Disons que c’est même sa principale qualité, la banalité, avec cela qu’en plus, il est plutôt bien placé. Une petite place ronde, tout ce qu’il y a de plus parisienne. Le métro aérien. Un kiosque à journaux. Une station de taxis généralement désertée. Une horloge arrêtée. Bref, un bistrot de quartier comme il y en a dans tous les quartiers.

 

Comment se fait-il que lorsque nous avons emménagé ici il y a une dizaine d’années, ce soit sur celui-ci que notre choix s’est arrêté ? Par défaut, peut-être : le XVIIIe arrondissement dont nous venions regorgeait de possibles QG avenants et animés où il était possible de refaire le monde des après-midis entiers, ce qui n’est pas le cas du XIIIe. Et puis c’était l’été : la place ronde, les marronniers, la proximité, la moitié des autres rideaux de fer baissés….

 

Je me souviens, la première fois que nous y sommes entrés, nous étions encore en travaux et je repeignais la cuisine. Du vert céladon satiné. Un sandwich et un demi au comptoir, histoire d’appuyer sur la touche pause quelques instants. Et là, juste à côté, une équipe de vrais peintres en vraie tenue de vrais peintres. Ils me dévisagent de la tête aux pieds, hilares : « Il est joli, Madame, votre vert, mais, vous en mettez aussi sur les murs ? » Eclats de rire. Le sandwich était frais et bon, le demi salvateur. Le sort était jeté. Ce serait notre café.

 

Ce qu’il y a de bien dans un troquet où vous prenez vos habitudes, c’est que très vite, on vous y connaît sans vous connaître mais tout en vous connaissant. De vue, disons. On vous sourit, on vous salue, on vous demande comment ça va, mais ça n’engage pas plus que ça. On s’y sent admis. On se sent presque quelqu’un. Mais on vous laisse vivre votre vie. Le vieux chien de la maison aux oreilles indiquant invariablement 4 heures moins 20 vient vous flairer les mains et parfois même réclame des câlins. Puis part chercher sa dîme vers une autre table. Les piliers de comptoir s’habituent à votre présence et ne vous dévisagent plus comme des intrus. La serveuse vous dit de l’appeler par son prénom et vous lui suggérez d’en faire autant. Ce qu’elle finira par faire, quatre ou cinq ans plus tard. Mais seulement quand elle apprendra que vous risquez de perdre votre boulot…

 

On s’y retrouve. On s’y donne rendez-vous avant de rentrer. On vient y prendre un bol de sociabilité en fin de journée après un long week-end pluvieux et enfermé. On y donne rendez-vous à des inconnu(e)s pour la finalisation d’improbables transactions eBay ou autres. On va y boire un verre avec quelqu’un pas vu depuis longtemps sur lequel on vient juste de tomber à la sortie du métro. On vient parfois seul y écrire aussi, quand les quatre murs du bureau ne laissent plus passer la moindre inspiration ou qu’on a besoin de se sentir un peu plus en prise directe avec la vie. On y croise d’ancien(ne)s collègues avec lesquel(le)s on a tant et tant à ragoter sur ceux qui sont restés. Mais la plupart du temps, on s’y retrouve à deux. On s’y parle. Ou on se tait. On écoute. On regarde. On imagine. On s’imprègne. On enregistre. On glane. L’observation des tables d’à côté, l'imprégnation de l'ambiance, un sport dans lequel on excelle depuis des années. Au point qu’on n’a même plus besoin de mots pour échanger.

 

« Ah, ça oui, on peut appeler ça le nerf de la guerre. Ah ça oui, c’est bien le nerf de la guerre. On pouvait pas trouver mieux comme expression que le nerf de la guerre », répété à l’envi…. « Dommage qu’ils n’aient pas eu d’enfants. Des enfants, on a beau dire, ça soude un couple. Oui, ça soude un couple, les enfants ! » « Mais j’ai entendu dire qu’elle avait toujours été du genre culotte au vent… » « Mais tu vas te laisser faire comme ça combien de temps ? Tu ne vas pas un jour mettre le poing sur la table et te tirer avec les enfants ? » « Oui, elle est canon, mais un peu trop typée pour moi. La même chose, mais un peu coupé d'occidental, ce serait parfait ! » « Non, ils ont dit que c’était juste une hernie. Mais je crois qu’il faut quand même faire gaffe avec les hernies. C’est délicat, les hernies ! »

 

Bribes de phrases, lambeaux de rêves, fragments de vies… Quelques scènes d’anthologie, aussi, comme cette très jeune fille venue se faire aider par un vieil Asiatique germanophone et un peu sourd pour rédiger une longue lettre à ce qui semblait être un soupirant allemand. Au bout d’un moment, le vieux traducteur se fâche et hausse la voix: « Mais vous lui dites oui ou vous lui dites non, finalement ? Vous voulez vous le garder au chaud pour plus tard ? C’est ça ? » Et la jeune fille fondant en larmes dans son Coca… Ou cette femme, venue en milieu d’après-midi s’avaler cul-sec trois cognacs bien tassés et s’écrouler en sanglots sur la banquette, une mallette vide de transport pour chat à ses pieds. Ou encore ce couple enlacé et fiévreux, lui l'implorant quasi les larmes aux yeux : « Non, reste encore un peu. Juste quelques minutes, s'il te plaît… » A peine était-elle partie, un bon quart d’heure plus tard, qu’il se redressait, sortait son portable et d’une voix très calme assurait son rendez-vous d’après.

 

Et bien sûr aussi, les « habitués ». Parmi eux, les reines à nos yeux, ces deux jeunes femmes brunes, auxiliaires de vie aux petits soins pour un couple âgé et handicapé qu’elles ont jour après jour pendant des années patiemment amené prendre un chocolat, un thé, et surtout un semblant de socialisation pour se changer les idées. Le jeune homme avec son portable, frappant des heures durant sur son clavier, l’air torturé. La femme blonde éternellement enrhumée qui enchaîne les menthes-à-l’eau et les coups de téléphone tonitruants sur son Smartphone dernier cri. La vieille Madame Blanche qui sourit à tout le monde et dodeline doucement. Ou les deux copines entre deux âges dont l’une rabroue sans cesse l’autre…. (« Te laisse pas faire, tu es bien trop gentille, tu vas encore te faire avoir, je te dis ! ») mais a toujours oublié son porte-monnaie au moment de payer...

 

Il s’est remis à pleuvoir derrière la vitrine. L’horloge de la place est toujours arrêtée. L’affiche sur la protection des mineurs a un coin déchiré. Mais voilà qu’on m’apporte l’addition. Encore un café et je vais y aller. « Cécile ? Non, elle est toujours en maladie…. Bien sûr, je lui transmettrai. Mais pas sûr qu’elle puisse reprendre ce boulot quand elle sera rétablie. C’est que c’est usant, vous savez ? »

 

Troquets de Paris, vous êtes des parcelles de vie. Aussi longtemps vous existerez, le quotidien continuera d’avoir du sens. Et de pianoter doucement sa petite mélodie de comptoir sur fond de percolateurs. Sous les néons de l’existence.

 


 

 

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