Des chaussettes à une pieuvre (Carte postale N°3)

Sur la plage, il y a deux types d’estivants : ceux qui placent leur serviette perpendiculaire à la mer et passent de longs moments assis à la regarder, et ceux qui la placent parallèlement, face au soleil pour ne pas perdre une miette d’ultra-violets. Les premiers ont généralement apporté un bouquin qu’ils s’évertuent à ne pas lire

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Sur la plage, il y a deux types d’estivants : ceux qui placent leur serviette perpendiculaire à la mer et passent de longs moments assis à la regarder, et ceux qui la placent parallèlement, face au soleil pour ne pas perdre une miette d’ultra-violets. Les premiers ont généralement apporté un bouquin qu’ils s’évertuent à ne pas lire et laissent défiler toutes les plages de leur enfance derrière leurs paupières (car chaque plage renferme bien sûr toutes les plages passées).

Les deuxièmes, beaucoup plus pragmatiques, ont une conception très opérationnelle des congés: ils se contentent de se retourner d’un quart de tour toutes les quarts d’heures et de s’huiler copieusement. Cette année, les produits solaires sont conditionnés dans des emballages allant du jaune cuivre à l’orangé et ont parfum de mandarine confite ou de cannelle. L’an dernier, c’était coco ou vanille. Bon.

 Sur la plage, il y a aussi les enfants. Cet été, ils s’appellent toujours Victor, Félix ou Léa, mais aussi Emma, Gabin, Jarrod, Philippa. Ils sont plutôt bien élevés, demandent la permission à Mamie avant d’aller barboter dans les flaques, disent merci à Papy quand il pioche dans le panier pour leur tendre de l’eau ou un goûter préemballé. Certains emploient parfois des mots (« superbement », « hirsute », « crédible », « interrogation ») qu’on n’entend pas souvent dans des bouches d’enfants. Pour le reste, ils font des pâtés, ramassent des coquillages, jouent au ballon et barbotent comme tous les enfants. Quand les petites filles se déplacent jusqu’au stand du vendeur de glaces avec leur serviette de plage, elles la portent dans le sens de la longueur, comme une traîne. Les garçons, eux, se drapent en largeur, façon cape de Zorro. Bon.

 Sur la plage, il y a des grands-parents. Deux modèles en rayon : les grands-parents jeunes, sportifs, bronzés et impeccablement habillés (bermuda blanc, casquette de golf, t-shirt branché), n’hésitant pas à se lancer dans une partie de jokari ou de beach volley avec ceux que les magazines féminins surnommeraient certainement (et cette fois presque à raison) « leurs chères têtes blondes ». Et les grands-parents disons plus traditionnels: Papy sympathiquement ventru, polo rayé et casquette vissée au crâne, qui essaie d’enseigner l’art de la pêche ou de la pétanque à sa descendance, Mamy en robe fleurie ou une-pièce noir, qui ne quitte pas le parasol et le sacro-saint panier de provisions improvisé dans un grand sac plastique. Bon.

 Sur la plage, il y a aussi les vieux élégant(e)s du cru, retraité(e)s d’une autre époque qui vivent ici quasi à l’année, panamas, socquettes blanches impeccablement tirées dans des sandalettes ou paréo savamment noué sur bronzage chocolat quasi craquelé. Véritable hymne au Régé-Color, ça lit le Figaro, dévore goulûment des tonnes de glaces arrosées de Chantilly au bistrot de la plage, et passe son temps à médire sauvagement. Entendu en terrasse : « Vous la trouvez jolie, cette Jennifer Lopez ? Moi je n’aime pas les brunes, ça fait toujours vulgaire ! » « C’est une Marocaine ? Et vous n’avez pas de problèmes ? Faites quand même attention à ne rien laisser traîner… » Généralement, la fille de l’une ou le neveu de l’un doit arriver incessamment, mais on ne sait pas quand. « Ils ont téléphoné hier soir qu’ils restaient quelques jours de plus en Espagne… »

Nous sommes à B., à 4,8 km exactement de Bling-Bling-City. Ici, dans cette portion de côte normande que se sont ardemment disputée Jacques Ribourel, Catherine Mamet et Merlin dans les années 1980, on se veut une station « familiale » et « bon enfant ». Et bon an mal an, on n’y réussit pas si mal, finalement. Plage surveillée, sable blanc, club Mickey sponsorisé par Haribo et planches « quand même » : on n’a rien à envier à personne et on n’en est pas peu fiers. Bien sûr, quand une horde de tatoués fraîchement débarquée, casque de moto sous le bras, commande sa ration de demis, on laisse toujours une table d’écart pour prendre place en terrasse. Ou quand une bande bariolée de jeunes sirènes en sarouel (le pantalon de l’année) et dreadlocks en échafaudage compliqué, arpente, clope au bec et décalcomanies pailletées à l’épaule, les planches de la station, de longs regards les suivent. Bien sûr aussi, quand une famille nombreuse avec glacière, chambre à air en guise de bouée et assortiment d’enfants trop blancs (et souvent déjà en surcharge pondérale) a étalé ses sacs de chips et ses serviettes, on va généralement planter son parasol un peu plus loin. Mais bon. Globalement, mixité oblige, tout ça cohabite gentiment. BMW ou vieille R5 première génération. Thomas Bernhardt, Aujourd’hui en France ou Cosmopolitan. Calvin Klein, Monop’ ou les 3 Suisses. Villa anglo-normande face à la mer ou Camping des flots bleus. Magie des vacances ou quand l’obligation d’insouciance engendre nécessairement un minimum de tolérance….

17h45 sur la terrasse du bistrot de la plage. Il est seul à sa table avec une tasse de thé à peine entamée. Cheveux poivre et sel, polo Lacoste, visage bronzé et air maussade. Il a remonté sur le front ses solaires griffées et parle dans son portable. Ton agacé. « Mais je t’avais dit de ne pas laisser les volets fermés. Non, ouverts, non plus ! Quand les volets restent ouverts ou fermés, c’est facile de se rendre compte que ce n’est pas habité ! » Il lève les yeux au ciel excédé. « Tu ne m’écoutes jamais ! » Il attrape Le Pays d’Auge de la veille, dont les pages froissées traînent sur une table d’à côté, le feuillette rageusement. Puis se met carrément à hurler : « Non, c’est insupportable. Je ne supporte pas ! Je ne peux pas supporter ! » Il se lève, envoie le journal valser, sa chaise tombe. « Non ! Je te dis que c’est glauque, tout ça est minable, je ne sais pas ce que je fous ici, je vais rentrer ! » Cette fois, c’est sa table qu’il a renversée. Puis il jette violemment son portable à terre et se met à trépigner, distribuant au passage des coups de pieds à toutes les tables, les chaises, les parasols, épargnant de justesse les vacanciers. « NON ! NON et NON ! Je dis NON ! »

Fausse note totale. Le couac. Inévitablement, un attroupement a commencé à se former. Nous étions trois ou quatre à essayer de le raisonner au milieu de la terrasse dévastée. « Calmez-vous, monsieur » « Il faut que vous essayiez de vous calmer ». Avec des gestes étonnamment doux, le patron du bar tente de le ceinturer. « Prenez sur vous, monsieur, essayez de respirer lentement ! » Rien. Il continue de trépigner, halluciné de colère Et là, traversant la foule, une petite silhouette s’avance. Plutôt petite, menue, visage sévère, espadrilles, cheveux blancs, elle doit friser les 78 printemps. Impassible, elle nous regarde et lâche : « Le calmer ? Vous savez, quand il est comme ça, autant essayer de mettre des chaussettes à une pieuvre ! Merci quand même ! »

Puis, calmement, elle prend l’homme par la main et l’emmène le long des planches…


C’est l’été.

 

 

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