Quelques bricoles cueillies au fond de l’épuisette

— « Hugo ! Viktor ! Kommen Sie hier, bitte ! Schnell ! »Les deux enfants blonds, de ce blond presque blanc qui blesse les yeux sous le soleil, jouaient à escalader les rochers qui bordent la plage. En allemand toujours, elle les informa que « Vati » (Papa) allait acheter des glaces et les attendait. Je me dirigeais vers l’escalier de pierre lorsque je suis arrivée à sa hauteur.

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— « Hugo ! Viktor ! Kommen Sie hier, bitte ! Schnell ! »

Les deux enfants blonds, de ce blond presque blanc qui blesse les yeux sous le soleil, jouaient à escalader les rochers qui bordent la plage. En allemand toujours, elle les informa que « Vati » (Papa) allait acheter des glaces et les attendait. Je me dirigeais vers l’escalier de pierre lorsque je suis arrivée à sa hauteur.

— « Vous êtes professeur de français ? », lui demandais-je dans mon allemand devenu très approximatif avec le temps.

— « Oui. Comment vous le savez ? », lâcha-t-elle, cette fois en français.

— « Le prénom de vos enfants… »

Elle hésita un moment puis éclata de rire.

— « Ah, c’est vrai ! J’avais oublié. Un auteur que j’adore…. Vous l’avez lu ? »

— « En partie seulement. Et c’était il y a longtemps…. »

Elle eut l’air déçu, soudain. Me sourit. Puis s’éloigna avec les enfants. « Auf Wiedersehen ! » Pensait-elle vraiment que les Français lisaient du Victor Hugo à plein temps ?

 

Dans une jolie rue commerçante de D. Maisons anciennes, colombages et géraniums rouge sang aux fenêtres. Ciel voilé. Jolies vitrines, attrayantes à souhait. Antiquités. Cartes postales. Restaurants. Pâtisseries. Marchands d’ « art ». Spécialités de la région. Soudain, je m’arrête, saisie, appelle mon mari. « Viens voir ! » Nous sommes devant une cordonnerie. Une jolie cordonnerie qui expose de belles peausseries, des outils anciens, des crèmes ou cirages de luxe pour entretenir le cuir. Bien en évidence dans la vitrine, une pancarte, écrite en lettres gothiques très ouvragées : « Nous informons notre aimable clientèle que du 30/06 au 31/08, la cordonnerie sera ouverte mais qu’exceptionnellement (le mot est souligné), elle ne prendra pas de réparations. »

 

Attablées sur la terrasse du K. W., notre bar attitré en fin de journée, deux dames âgées. Octogénaires, pour le moins, mais très embijoutées, vernis-à-onglées, leurs boucles blanc-bleu savamment enchignonnées, et laquées à donf, comme si elles sortaient d’une boîte de vieilles poupées. Gourmettes à breloques et gilet rouge vif à boutons dorés avec une ancre marine gravée pour l’une. Cascade de joncs et gilet bleu ciel à boutons dorés avec une ancre marine gravée pour l’autre. Elles ont commandé la même énorme coupe de glace tarabiscotée et couverte d’un Himalaya de Chantilly. D’un même geste, elles replient soigneusement la petite ombrelle orangée piquée au sommet de leur glace et la rangent soigneusement dans leur sac à main d’été. Puis elles attaquent. Pendant un long moment, aucun mot ne sera échangé. Nous faisons des paris sur celle qui aura terminé la première. Celle de gauche. C’est mon mari qui a gagné.

 

Rayures. Bleues sur fond écru. Rouges sur fond écru. Ecrues sur fond rouge. Ecrues sur fond bleu. Noires sur fond blanc. Blanches sur fond noir. Vertes sur fond jaune. Blanches sur fond rose. Blanches sur fond bleu ciel. Vertes et blanches. Rouges et blanches. Bleues et blanches. Ou le plus improbable pour l’œil: jaunes et blanches. Larges. Fines. Mi-larges mi-fines. Régulières ou irrégulières. Cabines, parasols, marinières, bermudas, robes, maillots, tee-shirts, espadrilles, auvents des terrasses, pergolas, rideaux, serviettes de bain, peignoirs, sandales de toile... Si Buren ne vient pas en Normandie, la Normandie, elle, s'est totalement mise à Buren.

 

Il est dodu et court sur pattes, à taches irrégulières blanches et brunes, la gueule patibulaire avec des faux airs de crapaud, la queue courte et qui ne cache rien. Surtout, il a pris l’habitude de courir partout, soulevant des nuages de sable, de traverser les serviettes comme un tank et même de lever la patte sur les cannes à pêche plantées dans le sable ou les piquets de parasols. Un bouledogue français, je crois. Une horreur et le cauchemar des vacanciers de B.. Ses maîtres s’époumonent à l’appeler : « Freud ! Freud ! Ici tout de suite. Reviens ! Aux pieds ! » Une pensée émue pour Michel Onfray qui, cet été, à nouveau, s’acharne à déboulonner patiemment la statue de Sigmund sur France Culture. Au fait, Caen et son université populaire ne sont pas pas loin. Et si c’était lui qui avait lâché ce monstre sur la plage de B. ?

 

Elles ont environ 10 et 12 ans. Queues de cheval passant au travers de l’élastique ad-hoc à l’arrière des casquettes de toile. Débardeur rose vif et short en jean pour la blonde, tee-shirt blanc et bermuda turquoise pour la moins blonde. Elles marchent côte-à-côte le long de la plage, les pieds dans l’eau et devisent gravement, comme savent le faire les adolescents quand ils ne sont plus vraiment sous le regard de leurs parents. Je passe à leur hauteur.

— « Et Thibault ? Tu ne le trouves pas bien, Thibault? », demande la petite.

— « Thibault ? Pffff… Mais ça va pas ? Il est bien trop enfant ! », répond l’autre, haussant les épaules, l’air excédé.

La petite s’arrête net, et se tourne, incrédule, vers son aînée :

— « Tu parles sérieusement ? »

 

Ils sont deux, mi-clochards, mi-marginaux, comme il nous arrive d’en croiser dans notre quartier. L’un des deux, jeune, barbu et ivre mort, ressemble d’ailleurs à s’y méprendre à l’un de ceux qui campent en haut de notre rue à Paris. Nous les avons vus arriver en milieu d’après-midi, se soutenant l’un ’autre, titubant, et, sous les regards horrifiés des vacanciers, gagner le bout de la plage, près des rochers, où ils se sont écroulés. Puis plus rien de la journée. Et le soir, tandis que nous remontions lentement le chemin de la plage et nous retournions pour contempler l’horizon et les reflets de mercure que prend la Manche à ces heures-là, une scène quasi- surréaliste. Le jeune clochard barbu courant vers l’eau, étendant ses bras vers le ciel, retournant la tête et rugissant de bonheur comme un enfant qui voit pour la première fois la mer. Et posément, défaisant sa braguette, et se mettant à pisser dans l’eau en éclatant de rire. Boudu revisité. Un cocker tacheté noir et blanc qui vaguait sur le sable s’est mis à courir droit vers lui pour jouer, tandis que ses maîtres, atterrés, le rappelaient à grands cris. Le jeune clochard, explosé de rire, a tenté de l’éloigner en donnant des coups de pied dans le sable. Puis, il a posément défait sa ceinture et exposé ses fesses nues à tous les vacanciers. Image du bonheur absolu. Les derniers vacanciers attardés sur le sable ont détourné la tête, choqués. Mais une scène pareille, jouée par un Patrick Dewaere et tournée par un Blier, fort à parier qu’ils l’auraient adorée !

 

 

© Photos cabines Trouville / Routard.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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