« Mais tu étais si jolie, ma chérie ! »

C’est à l’arrêt de bus que j’avais rencontré Violaine. Longue, blonde, élancée, toujours impeccablement maquillée et coiffée à cette heure si matinale: elle était mon contraire exact, mon double inversé. Et puis un jour, des mois plus tard, je l'ai rencontrée. Elle ressemblait à une tente qui se serait effondrée dans la tempête, toile, mât, piquets. Elle pleurait. Elle m'a raconté...


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C’est à l’arrêt de bus que j’avais rencontré Violaine. Tous les matins, à l’heure où le jour se levait à peine, elle faisait partie de la cargaison de personnes pressées sous des parapluies, emmitouflées dans des écharpes, piétinant sur place en essayant tant bien que mal de s’abriter du vent, que je côtoyais sans les connaître, mais dont le visage peu à peu, m’était devenu familier. Elle, je l’avais remarquée presque tout de suite. Longue, blonde, élancée, toujours impeccablement coiffée, maquillée et parfumée à cette heure si matinale de la journée : j’avais l’impression qu’elle était mon contraire exact, mon double inversé.

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Jamais elle n’arrivait essoufflée d’avoir couru pour attraper le bus à la volée, jamais elle n’avait un collant filé ou un talon sur le point de casser. Irréprochable dans son imper chic couleur mastic (le « must » de cette année), un foulard coloré noué négligemment à la gorge pour égayer (le beige, ma chérie, il faut toujours l’égayer), la frange lisse, les mains impeccablement manucurées. Au départ, c’est vrai, j’avais méchamment pensé que c’était le genre de blonde à qui il n’est jamais rien arrivé de pire, dans la vie, que d’avoir oublié sa trousse de maquillage en voyage et d’être obligée de tout se racheter. Je peux être mauvaise. Je peux me contenter de quelques a priori et caricaturer. Mais j’ai au moins une qualité : je peux ensuite totalement réviser ce que j’avais imaginé et admettre que je m’étais trompée…

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 À force de nous croiser, nous avions fini par nous sourire. Juste un frémissement des commissures et quelque chose dans le regard pour montrer qu’on s’était reconnues. La façon la plus minimaliste qu’on ait inventé de se saluer.  Puis les choses ont évolué. Un jour que nous étions pressées comme des sardines dans l’autobus, ma tignasse ramassée en chignon déglingué lui arrivant au menton, nous avons fini par échanger nos prénoms. Elle, c’était Violaine. Bon. Plus tard, j’ai appris qu’elle était secrétaire de direction dans une grosse boîte qui fabriquait des sièges pour avions. Elle avait matin et soir un long trajet à faire, mais ça lui plaisait, elle aimait son métier, elle était fière d’avoir des responsabilités. Non, elle n’avait pas d’enfants. D’ailleurs, elle n’était pas non plus mariée. Elle vivait seule. Pas tout à fait, pourtant : il y avait Oscar, son siamois, et immanquablement, comme tous les propriétaires de boules de poils, elle disait en souriant qu’en fait elle habitait chez son chat. Bon. Je connaissais. J’habitais aussi chez mon chat. Le mien était un gouttière aux yeux verts et j’avais un mari (aux yeux verts aussi). Mais je n’avais pas non plus d’enfants et à l’époque, mon boulot me passionnait moi aussi. Au moins quelques points en commun. C’est déjà ça.

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Cela a duré plusieurs mois. Une sorte de rite. Nos sourires s’étaient accentués. Nous en étions venues à nous saluer vraiment, en nous appelant par nos prénoms. Nous nous étions même mis à nous tutoyer. Mais quand même pas à nous embrasser, il ne faut rien exagérer. Nous échangions quelques mots, sur le temps qu’il faisait, sur nos chats, sur le boulot. Trois fois rien. Mais l’occasion quand même de rendre ces voyages en bus moins mornes, moins solitaires, de s’exercer la voix en prévision de la journée à passer. L’hiver est passé, puis le printemps, puis l’été. L’imper chic couleur mastic avait cédé la place à des tailleurs en lin impeccablement coupés. Les bottes fauve à des escarpins crème à bouts fleuris ou des ballerines marine vernies. Croiser Violaine tous les matins, c’était un peu comme feuilleter un magazine féminin : on était tenu au courant des styles et des tendances. C’était la première bouffée d’air futile et léger de la journée et j’y avais pris goût. Je m’étais habituée. C’est alors que mes horaires de travail ont changé. Longtemps je m’étais levée de trop bonne heure. J’allais pouvoir enfin connaître des matinées qui ressemblaient à des matinées. Et non plus me sentir comme un gardien de phare, guettant par la lucarne de la salle de bains dans la nuit noire le peu de lumières déjà allumées. Bien sûr, j’allais perdre de vue Violaine. Mais je savais que j’allais m’en consoler. À peine, d’ailleurs, si la pensée m’avait effleurée.

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Ce fut quelques mois plus tard, dans un tout autre quartier.  Je sortais d’une clinique où j’avais été rendre visite à une vieille amie qui aurait sûrement préféré, elle, que je ne la vois pas dans cet état mais essayait de ne pas me le montrer. Elle avait tout fait pour paraître légère et enjouée. Je m’en voulais. Il pleuvait. Une fin d’après-midi à se sentir vaguement déprimée. Et comme toujours, mon parapluie manquait à l’appel dans l’immense gibecière informe sans laquelle je n’aurais jamais su me déplacer. Je décidai de me réchauffer d’un café avant de rejoindre le métro. Une pause, juste le temps de me sécher… 

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 C’était une brasserie anonyme, comme on en trouve dans tous les quartiers. Des banquettes de skaï rouge foncé, des lustres prétentieux et tarabiscotés, un comptoir de faux cuivre. Et là, juste au fond de la salle, une frange blonde appuyée contre une main, un imper mastic soigneusement replié sur le dossier. Violaine. Mais quelque chose clochait… Un imperceptible air de naufrage l’enveloppait. Elle m’aperçut, me sourit et me fit signe de m’approcher. Ma tasse de café à la main, je la rejoignis à sa table. « Je suis si heureuse de te rencontrer, balbutia-t-elle, si tu savais !  »

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Et elle fondit en larmes, à gros bouillons, comme si des vannes avaient brusquement lâché. Son mascara coulait. Et l’impeccable, l’irréprochable Violaine qui n’était jamais décoiffée, qui de sa vie, n’avait probablement jamais eu une maille filée, était là, frange en bataille, yeux bouffis, à renifler bruyamment comme un enfant mal élevé. Elle ressemblait à une tente qui se serait effondrée dans la tempête, toile, mât, piquets, sardines, tout cul par-dessus tête. Un désastre.

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Sa mère. Elle sortait de chez elle. La visite bi ou trimestrielle rituelle pour s’assurer que tout allait comme il fallait. C’est que les années passent et qu’elle ne rajeunit pas. Mais cette fois-là, elle avait décidé de lui parler. « Il y a des mois, des années, expliqua-t-elle, que je voulais lui raconter. Chaque fois, je répétais, chaque fois, je me jurais que je le ferais, mais au dernier moment, je me dégonflais. Et je repartais sans y être arrivée… » « Et cette fois, tu y es arrivée, Violaine ? » « Oui, renifla-t-elle, c’est bien le problème ! »  

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Violaine s’est alors redressée, s’est mouchée violemment dans un Kleenex, m’a regardée droit dans les yeux et s’est lancée. J’ai commandé deux Marie Brizard, des grandes, avec des glaçons. Je ne sais pas pourquoi mais je sentais que c’était la boisson appropriée. « C’est une longue histoire, commença-t-elle. C’est que, comment dire, enfant, j’étais ce qu’on appelle une jolie petite fille… » Elle hésita puis : « Enfin tu vois, blonde, bouclée, potelée… » Je voyais.

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 L’histoire tient en trois mots. Un ami du père. Appelons-le Lucien. C’était un ami (son « presque frère », disait son père) mais aussi un « presque voisin ». Célibataire. Bref, il était tout le temps là, avait même son rond de serviette dans le tiroir du buffet. Cela avait commencé lorsqu’elle avait à peine 9 ans. Des mains caressantes. Des frôlements. Des années durant, Violaine avait été victime d’attouchements. Elle n’avait bien sûr pas osé en parler, retenue par un mélange étrange de honte et d’horreur. Sans compter la peur qu’on ne veuille pas la croire. Et puis le père était mort dans un accident. La mère ne quittait plus sa chambre, terrassée. Lucien s’était fait encore plus présent.  Le jour de ses 12 ans, il l’avait violée. Dès lors, elle n’avait qu’une solution : essayer au maximum de l’éviter. C’est comme cela qu’elle avait demandé à sa mère de partir en pension finir sa scolarité. « Je me concentrerai mieux, lui avait-elle déclaré. Et puis ça me changera les idées… »

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 Voilà. Les années avaient a passé. Elle avait fini ses études, était partie six mois à Londres et six mois à Berlin, puis était rentrée, avait décroché un premier job, avait pris un petit appartement, adopté un premier chat. Lucien avait disparu entre temps, il avait quitté le quartier, était mort ou parti vivre à l’étranger.  Quant à elle, Violaine, elle n’avait jamais pu oublier. « Tu comprends, jamais je n’ai pu rester avec un homme. J’étais trop tendue, je n’arrivais pas à être en confiance, à me laisser aller. Et  tous ceux que j’ai rencontrés me l’ont reproché…  » Mais de tout ça, à sa mère, elle n’avait jamais osé parler, étouffée par le secret dont elle n’avait jamais réussi à se délivrer… Jusqu’à aujourd’hui, donc.

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 À ce moment, Violaine releva la tête, envoya valser sa frange d’un mouvement sec et partit d’un rire saccadé, grinçant, presque dément. « Et tu sais ce qu’elle m’a répondu ? Je te le donne en mille… 

   « Ah bon ? Lucien ? Et bien ça alors ! Encore que cela ne m’étonne pas : il a toujours été porté sur les femmes. Même avec moi, je ne te l’ai jamais dit, ma chérie, mais à la mort de ton père, il a essayé… » Et elle avait éclaté d’un rire flûté, presque ravi de jeune fille flattée.

   « Mais enfin, Maman, je n’avais que 9 ans ! »

   « Je sais bien, ma chérie, mais tu étais si jolie ! »

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 Ce soir-là, j’ai ramené Violaine chez elle en taxi. Il était presque minuit. Nous étions ivres mortes, ayant enchaîné Marie-Brizard et Quincy puis à nouveau Marie-Brizard sans discontinuer. J’avais apparemment plus d’entraînement qu’elle et l’ai bordée dans son lit après avoir nourri Oscar qui se frottait dans mes jambes. Elle avait pris une douche et était emmitouflée dans un peignoir immaculé qui ressemblait à un nuage. Sa frange avait retrouvé sa place et son visage débarbouillé sa sérénité. Elle s’est redressée sur les oreillers et s’est mise à pouffer : « En plus, tu sais quoi ? En plus, elle m’avait appelée Violaine… C’est elle qui avait choisi mon prénom ! »

 Et nous avons éclaté de rire comme des démons.

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