Maison....

Si la mémoire avait une forme, elle aurait la forme d’une maison. Un pavillon de meulière, encastré dans une rue étroite, dans le quartier pavillonnaire d’une proche banlieue de Paris qui aurait beaucoup changé depuis. Une façade comme un visage, avec une porte-bouche, ourlée de courbes très années 1930, deux fenêtres principales, comme des yeux un peu étonnés,

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Si la mémoire avait une forme, elle aurait la forme d’une maison. Un pavillon de meulière, encastré dans une rue étroite, dans le quartier pavillonnaire d’une proche banlieue de Paris qui aurait beaucoup changé depuis. Une façade comme un visage, avec une porte-bouche, ourlée de courbes très années 1930, deux fenêtres principales, comme des yeux un peu étonnés, grand ouverts mais pudiquement voilés, et deux chiens-assis en circonflexes comme sourcils.

 

Il y aurait la sonnette en bas à gauche : deux coups brefs et rapprochés pour la famille et pour les proches, rien de particulier pour les autres, un tapis-brosse encastré dans un carrelage d’un autre temps, sur le côté, un chemin dérobé qui court vers la buanderie et le jardin à l’arrière et tout de suite, à la droite, plaintive et magistrale, la volée de marches du premier escalier. C’est là que ça commence. Une maison pleine de courants d’air et d’escaliers. Une maison où quoiqu’il arrive on ne peut jamais se sentir de plain-pied. Mais on sait d’emblée que c’est là que ça va se passer. Que tout va se passer.

 

Si la mémoire avait un parfum, elle aurait celui des voilages de Tergal chauffé aux fenêtres des mansardes et des heures passées là, accoudée, à guetter le monde. Celui de la poussière légèrement douçâtre et sucrée qui s’accumule au grenier, parmi les vieux cahiers de classe et les jouets cassés. Celui de la cuisine où mijote encore une confiture d’oranges un peu amères à la cassonade ou un lapin aux olives. Celui de l’encaustique ou de l’eau de Javel qui régnaient en maîtres absolus sur les lundis, à l’époque où les seules semaines qui faisaient vraiment rêver étaient celles des quatre-jeudis.

 

 

 

Si la mémoire était une musique, ce serait celle de ces planchers qui craquent, des tiroirs qui grincent, des radiateurs qui gargouillent, du vent qui souffle sur les tuiles de la mansarde, des ampoules qui grésillent dans le soir, des chats qui miaulent d’amour dans les jardins alentour, d’un froissement d’ailes qui a heurté les vitres, d'une gouttière qui fuit. Elle aurait la musique de cette respiration sourde et vivante, habitée. Une symphonie de bruits effrayants mais quotidiens. La cantate immortelle de l’intimité. Une chauve-souris, tu crois ? Ecoute, l’orage gronde au loin…. Ce n’est rien.

 

Si la mémoire était une ligne, un chemin, un dessin, alors ce serait quelque chose de biscornu et tarabiscoté, avec plein de détours, d’arabesques, de recoins. Le motif sinueux d’un papier peint qu’on connaît par cœur et dans lesquel on a secrètement tracé des visages buissonniers. L’imprimé multicolore et tacheté du linoléum de la chambre. La couleur mi-rouge mi-ocre des balustrades et des contre-marches de l’escalier. Les itinéraires compliqués pour aller d’un point à un autre : cagibi, premier palier, puis à gauche et au bout à droite toute en descendant quelques marches, là, ça y est, on y est… Tu as trouvé ? La clé est à gauche, sur la première étagère…. Ah bon ? L'ampoule est grillée ?

 

Si la mémoire était un jardin, il pousserait des herbes folles et des cerisiers et de la menthe, quelques poiriers, les framboisiers, les cages d’amour, la rhubarbe, l'églantine et le chiendent. Du muguet, aussi, planté chaque premier mai. Parfois, au printemps, on y ferait fleurir des gueules-de-loup ou des lupins. On reverrait soudain la clématite ressusciter sur les vieux murs tandis que dans la resserre de l’ancien poulailler, les anciens outils continueraient de rouiller parmi les mangeoires oubliées et les squelettes des vieilles balançoires démantibulées.

 

Si la mémoire avait un âge, elle aurait celui de la façade désormais irrémédiablement assombrie, celui de ces plafonds ridés, des papiers peints d’époque qui se desquament, des cicatrices dans ses murs ou ses planchers. Celui des voilages toujours propres mais comme fossilisés dans l’oubli, de l’humidité qui gagne, des revêtements de sol démodés. L'âge des boiseries qui se lézardent. Ou du salpêtre qui envahit le rez-de-chaussée. Elle aurait celui des voix, des chants, des cris, qui y ont résonné mais se sont depuis trop longtemps tus, étouffés par les années.

Si la mémoire avait un âge, elle serait plus vieille que moi-même. Elle aurait l’âge de ces vieux herbiers qu’on ouvre un beau jour au grenier, faisant tomber en poussière les fragiles pétales patiemment accumulés. Et la tonalité aigrelette du vieux Pleyel maintenant désaccordé sur lequel on a vainement tenté de faire ses gammes.

 

La maison. Le vieux pavillon de tous les elfes et toutes les fées. Le château dont les princesses avaient transformé en camp retranché, en théâtre ou en salle de bal le moindre mètre carré de palier. Un palais décrépit devenu masure. Un royaume rouillé et chaque jour un peu plus encerclé d’immeubles récents lui bouffant l’oxygène et la lumière du ciel. Le point de convergence de tous les souvenirs, croulant sous une poussière invisible accumulée, les fissures de l’âme, la lèpre des années.

 

 

Toutes les maisons d’enfance ont-elles ce parfum de lieux du crime ? Toutes les maisons sont-elles ces implacables maisons-témoins, lourdes de reproches à murmurer de toute la force de leurs vieux murs trop familiers ? Les maisons sont-elles toutes hantées, cliquetant sans cesse en cachette, dès qu'on a le dos tourné, les lourdes chaînes des secrets qu'elles ne parviennent plus à garder ? Les maisons vous font-elles toujours tôt ou tard payer le fait de vous être éloigné et de les avoir abandonnées ? Sont-elles si rancunières ? Ne parviennent-elles jamais à pardonner ?

 

Je ne t’aime plus, maison. Tu m’oppresses. Tu es trop douloureuse. Trop chargée.Je ne veux plus t’aimer. Mais la meulière, c’est comme la mémoire, ça peut durer des années. La matière dont les souvenirs sont faits.

 

La mémoire est une roche sédimentaire siliceuse. Beaucoup trop spongieuse à mon gré.

 

 

 

 

 

© Immobilière "Côté acheteur" 

 

 

 

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