On n'en a qu'une ! (Carte postale N°4)

Juste quand elle avait les mains pleines de crème solaire, la sonnerie du portable retentit. Le temps de les essuyer à la va-vite sur la serviette de plage… « Allo, oui, bonjour Maman ! » Elle se redresse, genoux serrés face à la mer.

1870plage-trouville © Eugène Boudin 1870plage-trouville © Eugène Boudin
Juste quand elle avait les mains pleines de crème solaire, la sonnerie du portable retentit. Le temps de les essuyer à la va-vite sur la serviette de plage… « Allo, oui, bonjour Maman ! » Elle se redresse, genoux serrés face à la mer. « Tu sais bien que le nom s’affiche ! Bien, très bien ! » « Non, il fait très beau et pas trop de vent... » « A la plage, on est à la plage, Maman… » Je ne suis que sa voisine de serviette. Je n’y peux rien, mais j’entends. Et elle le sait, inévitablement.

 

Elle joue à laisser défiler les grains de sable entre ses orteils. Trente, trente-cinq ans. Maillot turquoise. Des cheveux auburn ramenés en queue de cheval. Le deuxième tome de Millenium posé ouvert et retourné sur la serviette. Elle attrape une cigarette, dont elle aspire la première bouffée longuement, repose le paquet et le briquet dans l’une de ses sandales abandonnées à côté d’elle. « Non, il n’est pas avec moi, Marc l’a emmené faire une partie de volley ou de je ne sais pas quoi. Hein ? »… « Non, non, il s’en occupe très bien ! » « Je te dis qu’ils sont très copains. Mais non, maman, qu’est ce que tu vas imaginer ? »

Cette fois, elle se retourne sur le ventre. Ecrase son mégot et l’enfouit longuement. Me jette un court regard au passage. Un rien d’amusement, de complicité. L’ébauche d’un clin d’œil. Elle soupire. « Mais non, il ne me laisse pas tout faire ! Il m’aide beaucoup, au contraire ! Quoi ? » Un long moment… « Maman, je te dis qu’il n’a rien à voir avec Pierre ! mais non, tous les hommes ne sont pas pareils ! Ah évidemment, toi tu sais tout ! Les hommes, tu les connais ! »
Cette fois, quelque chose d’excédé perce dans sa voix. « Bon, excuse-moi. Je te dis excuse-moi !!! » De sa main libre, elle prend de grosses poignées de sable qu’elle laisse couler entre ses doigts. « Des crevettes, du melon, du jambon. Et puis salade, fromage et fruits…»
Elle se retourne, se redresse. Nouveau regard. « Ce soir ? Mais je n’en sais rien, Maman ! On verra bien ! Comment ? »… « Mais oui, je te dis que je mange assez ! Quoi ? De la viande rouge ? » Du plat de la main, elle époussette ses jambes, se met à en inspecter le joli bronzage doré… « Tu sais bien que je n’ai jamais aimé ça ! Et Ludo non plus n’aime pas… Ecoute, Maman, cesse de te préoccuper de ce qu’on mange, j’ai 36 ans, quand même ! »

Nouvelle cigarette. La sandale, le briquet, à nouveau la sandale, un lent va-et-vient de la nuque et du cou, comme pour se défaire d’une légère crispation musculaire et le regard plongé vers la mer. Et tandis que je compte anxieusement sur mes doigts pour calculer si elle aurait pu être ma fille, elle reprend: « Je sais bien que tu t’inquiètes pour moi, mais je t’assure, vraiment, il n’y a pas de quoi ! »

 "Non, non, je sais bien, Maman, mais parle-moi plutôt de toi… Comment ? » Elle écoute, longuement. « Tu es sûre que tu ne te fais pas des idées ? Moi je l’avais trouvée plutôt sympa quand je l’avais rencontrée…» Ecoute à nouveau. « Oui, la bleue ? Oui, je la connais. Tu me l’avais montrée… » Elle regarde sa montre du coin de l’œil, soupire, reprend son lissage de jambes. « Maman, il faut que je te laisse, ma batterie est presque à plat. Oui, bien sûr ! Non, c’est moi qui t’appellerai. Promis, je t’appelle demain soir… Je t’embrasse, petite Maman. Oui, je leur dirai. Oui, à tous les deux ! A demain ! A demain, Maman ! »

Alors elle se lève quasi d’un bond. Se débarrasse de ses lunettes noires. Remonte les bretelles de son maillot. Soupire. Et, à grandes enjambées, file droit vers la mer et nage longtemps, d’un crawl presque parfait. C’est l’été.

 

 

 

 

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