« Je serais toi… »

— « Chérie, tu sais ce que c’est, toi, une saltimbocca ? » Chaque fois qu’Elise retrouvait sa mère pour déjeuner à la pizzeria du coin de la rue, celle-ci tout en parcourant le menu d’un air dubitatif, lui posait la question. Et immanquablement, une fois qu’Elise avait répondu, elle finissait par se rabattre sur une pizza. Toujours la même.— « Au moins, je crois me souvenir qu’ici elles ne sont pas mauvaises, les pizzas ! » « Pas mauvaises… » « Pas si mal… » Du plus loin qu’il lui revienne, jamais elle n’avait entendu sa mère dire que quelque chose était « bien » ou était « bon ».Ni de quelqu’un qu’il était « sympathique ». « Intéressant », à la rigueur. Mais la plupart du temps, « pas désagréable » dans sa bouche sonnait comme le plus beau des compliments.


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— « Chérie, tu sais ce que c’est, toi, une saltimbocca ? » Chaque fois qu’Elise retrouvait sa mère pour déjeuner à la pizzeria du coin de la rue, celle-ci tout en parcourant le menu d’un air dubitatif, lui posait la question. Et immanquablement, une fois qu’Elise avait répondu, elle finissait par se rabattre sur une pizza. Toujours la même.

— « Au moins, je crois me souvenir qu’ici elles ne sont pas mauvaises, les pizzas ! »

« Pas mauvaises… » « Pas si mal… » Du plus loin qu’il lui revienne, jamais elle n’avait entendu sa mère dire que quelque chose était « bien » ou était « bon ».Ni de quelqu’un qu’il était « sympathique ». « Intéressant », à la rigueur. Mais la plupart du temps, « pas désagréable » dans sa bouche sonnait comme le plus beau des compliments.

— « Alors, raconte-moi, tu en es où, toi, ma chérie ? Tu as beaucoup de travail, tu m’as dit… Au fait, on se prend un peu de vin ? » Comme d’habitude, on allait commander une demi-bouteille de Valpolicella. « Et de l’eau pétillante, tu sais bien, celle qu’ils ont, en Italie ! » Elise eut beau rassembler tout son courage, elle sut tout de suite qu’elle allait se contenter de lui parler de son travail, des tonnes d’épreuves qu’elle avait à corriger et qui, en piles serrées, jonchait son bureau, le parquet, et jusqu’à la table de la salle à manger, mais ne surtout pas évoquer...

— « Au fait, Eric va bien ? » Le temps que le serveur passe prendre la commande et déjà sa mère avait oublié la question qu’elle venait de poser. Ouf !

— « Et ton patron, là, l’éditeur, je ne me souviens jamais de son nom, il est conscient d’avoir déniché la perle rare au moins ? » Mais bientôt la conversation dévia. Dans la salle d’attente du dentiste de chez qui elle sortait, dans laquelle elle avait été obligée de patienter « plus d’une heure de temps » (Elise ne put s’empêcher de se demander intérieurement ce qu’aurait bien pu être une heure qui ne soit pas de temps), elle avait longuement feuilleté des magazines et était tombée sur un dossier « vraiment pas inintéressant ».

— « J’ai pensé à toi, ma chérie, tu sais pourquoi ? Tu sais ce que sont les PMA ? »

Allons bon. Les procréations médicalement assistées. Nous y voilà.

— « Et pourquoi à moi ? »

— « Pourquoi ? Et bien parce que tu as déjà 31 ans, ma chérie, que pour le moment, tu es surtout occupée par ta carrière. Ce qui est parfaitement normal, je précise ! Mais bon, tu vis avec Eric depuis deux ans ou trois, lui aussi a sa carrière à mener, et bon, j’ai pensé que vous pourriez… »

— « Nous pourrions quoi ? »

— « Eh bien, tu sais bien, faire les prélèvements nécessaires et tout déposer dans un labo pour le moment où vous serez vraiment prêts… » Comment lui avouer après ça qu’Eric et elle étaient justement en train de se séparer, que leur histoire s’était révélée un échec complet et qu’il s’était réfugié chez un copain en attendant de trouver un appartement ? »

— « Mais tu sais, Maman, je ne suis pas sûre de … »

— « Je sais bien ma chérie ! Mais quand même réfléchis ! Ce n’est pas rien, tous ces progrès. Et c’est des filles de ta génération qui pourront en profiter ! Moi, j’aimerais quand même me dire qu’un jour, j’aurai des petits-enfants ! »

— « Je ne me vois pas…. »

— « Pourquoi ? C’est Eric qui n’en veut pas ? C’est ça ? »

— « Non, je n’ai pas dit… »

— « Mais c’est à toi de le convaincre aussi ! Et pas seulement de le convaincre, de le séduire, d’être plus féminine… Tu as vu comment tu es attifée ? »


Elise plongea le nez sur son escalope. Tourna longuement la fourchette dans ses spaghettis, attrapa la coupelle à parmesan, en saupoudra son assiette. Elle ne savait plus si elle avait envie de rire ou de pleurer. À moins que ce ne soit de se lever, de claquer la porte et de se mettre à courir longtemps, longtemps…


— « Tu ne veux pas qu’on parle d’autre chose, Maman ? Au fait elle est bonne, ta pizza ? »

— « Pas mauvaise. J’ai vu pire. Mais pourquoi tu ne veux pas parler de ça. C’est important de ne pas louper sa vie. Et la vie, c’est aussi d’avoir des enfants, Elise ! Un jour ou l’autre, il faudra bien… »

— « Ecoute, je t’en supplie, Maman, pas maintenant… »

— « Evidemment pas maintenant ! Mais puisque les techniques d’aujourd’hui te permettent de remettre à plus tard sans risques, ce serait idiot de t’en priver ! Tu sais, si ça avait existé à mon époque, je n’aurais pas hésité... »

Elise tentait de se concentrer sur son assiette, jouant comme quand elle était petite à tracer des rails avec les dents de sa fourchette dans les restes de sauce quand sa mère reprit :

— « Je n’aurais pas gâché ma vie comme je l’ai gâchée à me retrouver sans métier, surtout une fois que ton père m’a quittée ! »

— « Mais Maman, tu m’as eue à 37 ans ! »

Le serveur passa débarrasser les assiettes.

— « Ça a été ? »

— « Parfait », répondit Elise, tandis que sa mère parcourait la carte des desserts.

— « Chérie, tu ne partagerais pas des profiteroles avec moi ? A moins que, le tiramisu, tu sais ce que c’est ? »  

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