Le retour du jokari (Carte postale N°5)

Sur la plage, à force, il est presque devenu une sorte de célébrité. On le surnomme probablement « l’Homme au jokari ». Il sévit surtout à marée basse, là où la mer en se retirant a laissé de belles plages de sable mouillé et résistant à souhait pour jouer. Il passe des heures à taper dans la balle, et l’envoie haut, haut, si haut que l’on doit plisser des yeux pour suivre la trajectoire

 

jokari jokari
Sur la plage, à force, il est presque devenu une sorte de célébrité. On le surnomme probablement « l’Homme au jokari ». Il sévit surtout à marée basse, là où la mer en se retirant a laissé de belles plages de sable mouillé et résistant à souhait pour jouer. Il passe des heures à taper dans la balle, et l’envoie haut, haut, si haut que l’on doit plisser des yeux pour suivre la trajectoire et que les mouettes font un détour pour l’éviter.

Seulement son jokari n’est pas de ceux qu’on trouve dans les boutiques articles de plage-jeux-jouets-souvenirs de la station, entre les épuisettes, les bouées-canards, les baromètres ornés d’une mouette ou de sainte Thérèse de Lisieux et les cartes postales. Son jokari, c’est lui qui l’a fabriqué. Du socle à l’élastique, de la balle au système d’enroulement, comme il l’explique à ceux qui s’approchent pour lui demander où il a déniché ce jouet hors-normes, il a lui-même tout bricolé.

Une bonne soixantaine avenante et musclée. Un short. Un tee-shirt au noir légèrement délavé. Des cheveux que son visage hâlé fait paraître encore plus sel que poivre. Et une persévérance que beaucoup de plus jeunes lui envieraient. Il a généralement soin de se placer loin des parasols et des estivants en train de lire ou de se dorer sur leur serviette pour ne pas gêner, mais de loin on entend le toum-toum-toum régulier de la balle sur la raquette, qui fait maintenant partie intégrante de la musique de la plage, au même titre que le cri des mouettes ou le chuintement doux des vagues.

Souvent, des vacanciers s’approchent, restent un long moment à parler avec lui, quelques uns s’essaient au jeu avec plus ou moins de bonheur, d’autres encore, souvent des étrangers, lui demandent l’autorisation de le photographier. Il rechigne généralement mais se laisse finalement faire, mais seulement en action, et en ayant soin de ne pas regarder l’objectif, probablement par timidité. Il y a aussi Achille, Saxo ou Zoé, les chiens de la plage, qui du plus loin qu'ils le voient accourent pour jouer.

 Le jokari, un jeu né dans les années 1950 au pays basque français, qui telle une petite madeleine nous ramène à notre enfance. On le croyait presque oublié. Mais les modes sont comme les vagues, un va-et-vient, un jeu éternellement recommencé. Cet été, on assiste aussi au retour du chapeau de paille tressée façon « Mort à Venise », et même, pour changer des cerfs-volants ou de la pétanque, qui eux, sont parvenus à toujours rester d’actualité, du diabolo, ce jeu où rares sont ceux qui réussissent à exceller. A quand le retour des osselets ou du bilboquet dans les cours de récré ? Playstations et autres consoles vidéos auraient-elles du souci à se faire 

 Ils étaient quatre, de 11 à 13 ans, 14 à tout casser pour l’aîné. Toujours ensemble. Short, tongs, de bonnes frimousses de gamins décidés à bien profiter de leur été. Ballon de foot. Body boards. Canoë. Dès qu’ils l’ont vu, quasi-émerveillés, ils se sont approchés de l’homme au jokari. Ils sont restés longtemps à le regarder jouer. Puis l’ont abordé. Longtemps, ils sont restés assis tous les cinq sur la plage. A discuter. A regarder l’objet de près : balle, élastique, attaches, système d’enroulement. A écouter ce que l’homme leur expliquait. Puis celui-ci leur a prêté deux raquettes qu’il a extraites d’un immense sac bleu qu’il transportait toujours avec lui. Et ils se sont mis à jouer. Deux. Puis deux autres. Deux autres encore. Puis l’homme avec l’un ou l’autre d’entre eux. Ils jouaient encore quand le jour s’est mis à décliner et que les autres vacanciers sirotaient un cocktail au bar de la plage. « Rendez-vous ici, demain à marée basse ? » « Ça marche » « Alors à demain…»

 

Et tous les jours de la quinzaine, à l’heure où la marée était la plus basse, l’homme et les gamins se sont retrouvés au rendez-vous. « J’ai rendez-vous avec mes copains », expliquait-il à sa femme avec un peu l'air de s'excuser. Mais elle savait. Elle le connaissait. Elle savait qu’il n’avait pas encore atteint le cinquième de son âge, surtout à la plage. Et c’est aussi pour cela qu’elle l’aimait. « On se retrouve tout à l’heure, répondait-elle. J’ai encore un peu à travailler… Alors à l’endroit habituel ? »


C’est l’été.

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