Je me souviens de souvenirs improbables

J’ajustais bien le bas de mon juste-au-corps taille 10 ans et me passais de la magnésie sur les mains, m‘apprêtant à sauter jusqu’à la première barre, les joues en feu quand : —  Bonjour Miss 4 1/2. Comment avez-vous dormi ? Vous savez, cette nuit il a vraiment plu et il y a eu un vent à décorner…

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J’ajustais bien le bas de mon juste-au-corps taille 10 ans et me passais de la magnésie sur les mains, m‘apprêtant à sauter jusqu’à la première barre, les joues en feu quand :

 

—  Bonjour Miss 4 1/2. Comment avez-vous dormi ? Vous savez, cette nuit il a vraiment plu et il y a eu un vent à décorner…

—  Bonjour Dalid. Euh pardon David. Pourquoi me parlez-vous du temps qu’il a fait ?

—  Parce que tous les matins, vous me parlez du vent et de la pluie que vous avez entendus. Et bien cette nuit, il y en a VRAIMENT eu !

—  Alors merci Dal…vid !


 

Pourquoi dès le jour où il m’a dit son prénom ai-je voulu y entendre un masculin à Dalida ? Je ne sais vraiment pas. Plus fort que moi. Ça ne le vexe pas. Pas plus que ne me vexe le surnom dont je suis  affublée dans tout l’hôpital : Miss 4 1/2. Car chaque fois (donc plusieurs fois par jour) qu’on me demande à combien j’évaluerais ma douleur sur une échelle allant de 0 à 10, j’hésite puis réponds : « Oh, entre 4 et 4 1/2 ! » Peur de paraître trop douillette comme dans les cours de récréation quand j’avais un genou en sang ou un avant-bras virant à l’outremer ? Mais qu’est ce qu’ils disent donc, les autres ? « 2 » ? « 7 à 7 ½ » ? « 8 » ? Je ne le saurai jamais…

 

La souriante Aurélia (ou Aurélie ?), son binôme (ils travaillent tous en binôme un homme-une femme), vient me faire ma toilette à l’aide d’un gant intissé. Elle utilise de l’Ibis Scrubb car je suis allergique à l’un des composants de la Bétadine. Mon corps est recouvert de bleus violacés et de marques d’adhésifs un peu partout. Pauvre chose. Elle essaie de frotter mais c’est la peau qui part. J’essaie de regarder ailleurs. Je lui confie avoir vu cette nuit, quand tout a été éteint, l’élevage clandestins de chatons qui jouaient sur le carrelage du couloir. Des chatonnes plutôt, car elles étaient toutes tricolores et on m’a dit que… « Elles faisaient d’adorables petits bruits en faisant des glissades sur le sol! » « Des bruits un peu comme celui-là ? », me demande-t-elle en frottant son sabot de caoutchouc sur le lino. « Oui, exactement ! » Elle éclate alors de rire  et je me sens un peu honteuse : « Vous ne le raconterez à personne ? » « Honnêtement, je crois bien que si ! Rare que la morphine ait des effets aussi drôles ! »

 

Du coup, je m’abstiens de lui raconter que les fenêtres se gonflent, s’agrandissent et se déforment la nuit pour croquer les nuages. On dirait des fenêtres conçues par Dali. Quand un nuage a été mordu, cela forme une sorte de cicatrice orange dans le ciel. Et puis le brouillard reprend le dessus. Et tout se dilue dans la nuit.

 

—  Vous savez, c’est aujourd’hui qu’on vous enlève le drain et que vous redescendez en étage, Miss 4 ½ !  On vous regrettera…

 

Le drain. Grand moment. L’infirmière-chef explique posément à un parterre d’étudiants comment il est cousu à son extrémité (un peu comme une charlotte ou une extrémité de saucisson)  pour pouvoir être resserré très fort lorsqu’on l’enlèvera sans laisser de béance. Un nouveau groupe d’étudiants arrive et elle recommence son exposé. Tout cela se passe — et pour cause — derrière mon dos mais je suis persuadée être capable de faire un cours sur l’art et la manière de ligaturer un drain. Les fils, eux, ne seront retirés qu’un mois après environ.

 

Retour, en fauteuil roulant bien sûr, dans les étages. Je reconnais les visages qui me sourient. « Oh, Miss 4 ½, on est heureux de vous retrouver ! »Je réalise soudain que je l’ai échappée belle. Et que tous ceux qui « montent au 6e » ne redescendent pas forcément.

 

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J’ai d’ailleurs appris un nouveau mot (moi qui les collectionne !) : « atélectasie ». Pas facile à recaser, mais bon ! Le binôme chargé de la girafe ambulante (un authentique appareil de radio customisé couleur peau de girafe), passe de chambre en chambre. On déplie le cou de l’animal, on glisse une plaque noire derrière le dos du patient et clic clac ! Puis ça repart en couinant sur le carrelage vers la chambre d’à côté. Surréaliste. Surréaliste mais efficace, apparemment, puisque c’est grâce au passage de cet improbable trio qu’on m’a remontée fissa en « réa » quelques jours après l’intervention.

 

Toutes les deux heures, tension. Pouls. Saturation. Aérosol. Urine ou pas. Gaz ou pas. Echelle de douleur. 4 ½ ? Bon. Le train-train quotidien. Pourtant, ce soir-là, toutes les tuyauteries de l’hôpital se  mettront à gronder, à crachoter, à glouglouter pour remettre en route le gigantesque métabolisme du chauffage central de l’établissement. L’hiver-le vrai, ne va plus tarder. La nuit est cotonneuse. Indécise. Je finis de feuilleter Le Chant Des Palmistes, un recueil de poèmes d’Antoine Cupidon (un nom pareil, ça ne s’invente pas !) que son arrière-petit-neveu, auxiliaire de nuit au 3e étage, m’a fièrement prêté lorsque je me suis extasiée du nom épinglé sur sa blouse). « Vous êtes une femme de lettres, non ? C’est ce qu’on m’a dit. Vous me direz ce que vous en pensez… » C’était très beau.

 

 Et c’est là que soudain, surgies de partout et de nulle part, débarquent des nuées et des nuées de grues cendrées et leur « krooh krooh krooh»  stridents et répétés envahissent le ciel. Certaines viennent se percher sur les toits disparates des multiples pavillons de l’hôpital pour attendre les copines. Les grues cendrées. Si chères amies. La dernière fois que je les ai vues, c’était il y a un siècle, du côté de la Haute-Vienne. Fin d’automne, cette fois aussi. Elles n’annonçaient que du bon.

 

A moins que ce soit encore un coup des opiacés ?

 

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