Journal d’une petite racaille

 Je suis née à la Courneuve, dans le 9-3. Ma mère était tigrée grise. Ce n’était pas sa première portée, loin de là. Un voisin, Mourad, avait bien proposé à ses « maîtres » de l’emmener se faire stériliser mais ils avaient refusé. Trop cher, disaient-ils. Pas dans nos moyens. Alors, comme il était dingue de chats et qu’en plus de son boulot de coursier il travaillait comme bénévole pour une association qui les recueille, il a suggéré de s’en occuper lui-même par la SPA. Mais c’était trop tard. Elle attendait déjà une nouvelle portée. Deux petits mâles gris, qu’ils n’ont eu aucun mal à caser grâce à une annonce à la boulangerie, une petite écaille de tortue qui n’a pas survécu, et moi.  Moi, qu’ils ont offert à leurs enfants comme jouet.

 

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Je suis née à la Courneuve, dans le 9-3. Ma mère était tigrée grise. Ce n’était pas sa première portée, loin de là. Un voisin, Mourad, avait bien proposé à ses « maîtres » de l’emmener se faire stériliser mais ils avaient refusé. Trop cher, disaient-ils. Pas dans nos moyens. Alors, comme il était dingue de chats et qu’en plus de son boulot de coursier il travaillait comme bénévole pour une association qui les recueille, il a suggéré de s’en occuper lui-même par la SPA. Mais c’était trop tard. Elle attendait déjà une nouvelle portée. Deux petits mâles gris, qu’ils n’ont eu aucun mal à caser grâce à une annonce à la boulangerie, une petite écaille de tortue qui n’a pas survécu, et moi.  Moi, qu’ils ont offert à leurs enfants comme jouet.

Ils ont bien joué en effet. M’ont coupé les moustaches, tiré la queue, que j’ai  bien touffue et en panache — mon père devait être le croisé Maine Coon qui fait le beau depuis quelques mois dans le quartier —  ont arrosé mon beau pelage fauve au jet d’eau, et quand ils en ont eu assez, ils ont demandé à leurs parents de me remplacer par un lapin nain et m’ont échangée contre des Carambars aux enfants des voisins. Très bien. Sauf que cette famille-là partait en vacances quelques semaines plus tard. Et je me suis retrouvée enfermée dans le garage. Alors j’ai avisé un soupirail et je me suis enfuie.

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Plusieurs mois durant, j’ai vécu à la rue. Je faisais les poubelles. Me réfugiais dans les terrains vagues. Buvais l’eau des caniveaux. Comme je suis de petite taille et très agile, je n’ai eu aucun mal à trouver des recoins pour me mettre à l’abri quand il pleuvait trop dru ou que des gros mastards prétendant faire la loi dans le quartier menaçaient de s’en prendre à moi. Contre eux, je n’aurais pas fait le poids, je suis un Tanagra. Tout petit format. Et rouquine en plus de ça, ce qui fait qu’ils se moquaient de moi.  Alors je me carapatais, me recroquevillais dans un abri de fortune et ne sortais qu’à la nuit pour trouver ma pitance. Un matin, j’ai croisé Mourad qui partait bosser sur son vélomoteur. Il s’est arrêté, m’a appelée — mon nom est Caramelle avec 2 l parce que je suis une fille— mais comme je ne savais pas exactement ce qu’il me voulait, je me suis réfugiée dans des broussailles et n’ai pas moufté.  Quand un de ses amis m’a trouvée, quelques semaines plus tard, et amenée chez lui, j’étais en piteux état.  Il m’a soignée, nourrie, chouchoutée et même photographiée. Mais j’avais chopé le coryza. De la fièvre. Un œil qui coulait et le bout du nez que j’avais écorché à force de me gratter.

 

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C’est chez le vétérinaire qu’Ils sont venus me chercher. Presque huit jours que j’y étais, enfermée dans une cage avec une ridicule collerette en plastique autour du cou, à devoir avaler des antibiotiques, supporter des gouttes de collyre dans les yeux et de la pommade sur le museau. Ils m’avaient vue en photo sur Internet et avaient décidé de m’adopter. Tout de suite, Elle m’a prise dans ses bras, bien serrée. Elle sentait bon et j’aimais bien sa voix. Elle me parlait doucement : « Ma toute petitoune, Cara Mia, n’aie plus peur, ma chérie,  on est là ! » Lui m’a bercée doucement contre lui et s’est étonné que je sois si légère. « Une plume », a-t-Il dit. Et Il m’a gratouillé le plat du crâne, entre les deux oreilles, là où j’aime bien, comme je crois tous les chats.  On a fait un trajet en voiture, et là, je me suis mise à leur parler. Je leur ai tout raconté. Ma petite vie tout entière.  Ma mère. Ces monstres d’enfants. Le parking. Le soupirail. Les poubelles. Les terrains vagues. Ils m’ont écoutée sérieusement, sans jamais m’interrompre ni se moquer de cette petite voix flûtée que j’ai. Et puis, on est arrivés au Château. Et ils m’ont dit « Voilà, Cara, tu es chez toi ! » J’ai tout exploré, pièce par pièce, centimètre par centimètre, coin par recoin.  Ils m’ont donné à manger et à boire dans de belles écuelles étincelantes, rien que pour moi. Ils m’ont donné mes médicaments, mais tout doucement, en me parlant pour me rassurer et je me suis laissé faire. Elle m’a aussi mis du collyre, mais cette fois, c’était presque un plaisir. On a un peu joué à la baballe et j’ai adoré ça. C’était la première fois. Puis je me suis installée sur un bout de canapé, extenuée. Et j’ai décidé : « D’accord, désormais, c’est là, que ça va se passer. » J’étais arrivée. Le sirop de la rue, c’était terminé.

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Depuis, je suis devenue une Princesse, la Princesse du Château.  Elle m’appelle en effet ma Princesse, ma Racaille, ma Belette ou mon Ecureuil de banlieue. Parfois, elle m’appelle aussi  ma Tourterelle, car au lieu de ronronner, je roucoule, du fond de la gorge, en ouvrant grand mes yeux verts et dorés. Et parfois aussi, Caramelle, Carabistouille ou tout simplement Cara mia.  Lui m’appelle souvent Carambouille ou Carmagnole, je n’ai pas bien compris pourquoi.  Mais je laisse faire. J’ai appris à les connaître. Je sais que Lui adore quand je me précipite vers la porte, quand il arrive. Elle, c’est quand je m’arque en demi-cercle sur le tapis, ventre  offert aux caresses, qu’elle ne sait pas résister. Dès que l’un d’eux va vers la cuisine, je me précipite en sautillant et leur carillonne une petite supplique enjôleuse comme je sais les moduler. « Win-ing ? » « Wi-ing ? » Ils rient. Je sais qu’ils trichent sur le volume en me servant des haricots verts ou des courgettes écrabouillées dans ma pâtée. Mais je m’en fiche, car j’adore ça, les haricots et les courgettes. Comme ça, je garderai la ligne.  Mais je reste un peu voleuse, je mendie sans complexes, même à table, et je n’hésite pas à m’attaquer à la poubelle quand elle est mal refermée.  Ils font mine de me gronder, mais je vois bien qu’ils ne sont pas vraiment fâchés. « Tu ne changeras donc jamais, ma Racaille ? »  Ils savent bien que non. Ce qui  est gravé reste gravé. Sauvageonne je suis, sauvageonne je resterai. En revanche, je ne m’approche plus jamais de la porte d’entrée. Aucune envie de fuir.  Et les câlins, c’est quand je veux, si je veux. Non mais ! Cela dit, mon Royaume, je l’ai bien mérité et ne compte pas le quitter.

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Un jour, ils m’ont emmenée chez le vétérinaire pour le rappel de vaccins.  Au début, je n’étais pas inquiète, une balade comme une autre, et j’étais bien à l’abri dans ma caisse de transport. Mais une fois sur la table d’examens, la panique m’a prise.  Je retrouvais les odeurs, les bruits, la couleur de la blouse. Et s’ils allaient m’abandonner ?  Je suis devenue une furie. Leur tourterelle, leur écureuil, s’est transformée en véritable lynx, grondant, feulant, oreilles rabattues et lèvres retroussées.  Ils n’en revenaient pas.  Comment d’un si petit corps — à peine si j’approche les 3 kilos et les 25cm au garrot — pouvaient sortir de tels rugissements ?  L’assistante du véto a été obligée de sortir un gant bardé de pièces métalliques, comme pour l’élevage de faucons, pour me tenir tranquille pendant la piqûre.  Puis c’est passé et on est rentrés au Château. Ouf !  Alors là, j’ai fait ma sucrée comme jamais. Et que je te sautille, et que je m’arque, et que je te roucoule, et que je frotte ma petite tête dans tes jambes, et que je fais ma ballerine en sautant après les baballes… Ça a marché. Ils m’ont gardée. Et je ne boude pas ma joie.  Ça leur plaît beaucoup, cet enthousiasme, que je leur montre à ma nouvelle vie.  Ça les ravit. Ça leur fait oublier leurs soucis. Et aussi, peut-être, s’estomper le souvenir du chat qu’ils avaient avant et qu’ils aimaient tant. Je me serais bien entendue avec lui, je crois. Dommage qu’il ne soit plus là.  Je sens encore son odeur ici ou là.  On serait devenus amis et je lui aurais appris toutes sortes de bêtises qu’il n’imaginait même pas. Et lui m’aurait sûrement appris à être plus câline, à dormir dans leurs bras, à être moins dans la défensive et mon quant-à-moi. Mais c’est comme ça. Maintenant, c’est moi qu’ils aiment. Leur « Mam’zelle Caramelle ». Et je me sens très bien dans ce nouveau rôle-là.


Je vous laisse. Je l’entends, Lui, qui s’approche de la cuisine. « Wi-ing ? » « Wi-ing ? »

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