En finir avec elle

Du plus loin qu’il te revienne, elle a toujours été là. Quand tu étais enfant, elle ornait les mains de tes parents. Elle virevoltait, volutes légères, plaisirs impalpables ou te réconfortait, braise rougeoyante et attendue comme une promesse dans l’obscurité de la chambre mansardée. Insouciante, mystérieuse et terriblement séduisante, elle te fascinait déjà. Tu l’imaginais comme aurait été pour vous, les mômes, une sorte de pastille Vichy, une violette confite ou un carré de Zan. Un petit délice intime qu’on suce  presque en secret au fur et à mesure des journées.

Du plus loin qu’il te revienne, elle a toujours été là. Quand tu étais enfant, elle ornait les mains de tes parents. Elle virevoltait, volutes légères, plaisirs impalpables ou te réconfortait, braise rougeoyante et attendue comme une promesse dans l’obscurité de la chambre mansardée. Insouciante, mystérieuse et terriblement séduisante, elle te fascinait déjà. Tu l’imaginais comme aurait été pour vous, les mômes, une sorte de pastille Vichy, une violette confite ou un carré de Zan. Un petit délice intime qu’on suce  presque en secret au fur et à mesure des journées. Une sorte de bijou de trois-fois-rien mais qui signait une allure, dessinait un geste de la main, construisait un personnage l’air de rien. Un signe d’indépendance. De liberté. D’élégance. De légitimité. L’impatience d’exister.

 

Et ça n’a pas loupé : à peine as-tu été « en âge », elle est devenue ta compagne de tous les instants. Ta sœur. Ton amie. Ta jambe de bois. Un prolongement de toi. Ta baguette de fée. Ta branche de sourcier. Une urgence. Une nécessité. La tige qui te portait, alors que tu ne pensais que la tenir entre les doigts. Tu t’accrochais à elle comme on s’accroche aux branches. Elle était devenue ton tuteur. A peine si tu connais une photo de toi où tu ne te caches pas à demi derrière elle. Ni un texte écrit de ta plume où elle n’occupe pas une place à part entière. Elle a fini par faire partie intégrante de toi. A un point que tu n’imaginais pas. Maintenant, tu ne pourras pas dire que tu n’étais pas prévenue et que tu ne savais pas. Tu ne peux t’en prendre qu'à toi.

 

Il faudrait les voir toutes défiler, de la toute première à la dernière (fût-elle électronique) sans en oublier une seule. Des paquets et des paquets, des bleus, des verts, des bruns, des blancs, des dorés, des sobres ou des bariolés. Des blondes ou des brunes. Des filtres ou des sans. Des longues, fines, ou des « cousues main ». Des légères ou des normales. Des souples ou en paquets rigides. Des cartouches entières, parties en fumée, en volutes de rien, en cercles de néant, en cendres froides recueillies au petit matin dans les cendriers pleins. Qu’il ne reste plus qu’à vider.

 

Bien sûr, il y a eu les toutes premières, fumées en cachette dans les chiottes du lycée avec les copines, ou audace suprême, un jeudi après-midi à la maison pour jouer à « quand le chat est sorti, les souris… » C’était des « Disque bleu », tu te souviens. Une marque aujourd’hui disparue, il te semble. Brunes, courtes et râpeuses à s’en brûler la langue et les muqueuses. Un délice. Un vertige. Un baptême du feu. Malgré vos efforts pour ouvrir les fenêtres en grand et cacher votre forfait, vous aviez été découvertes. Mais on devait être bien moins informés, à l’époque. Preuve en a été sur l’oreiller au lendemain, un paquet de Benson pour l’une et de Camel pour l’autre. Avec un mot : « Plutôt que de piquer les nôtres… Mais à n’utiliser qu’avec modération. » Promis-juré.

 

Ensuite, il y a eu toutes les autres. Celles, divines parce qu’encore interdites, pompées à toute allure avec les copines avant d’entrer au bahut ou en sortant ; celles savourées lors de longues conversations à refaire le monde des soirées entières ; celles, grillées en continu, pour préparer ses exam’ ; celles pour tromper l’impatience ou l’ennui ou  l’émotion ou le chagrin ;  celles pour se cacher derrière ; celles pour se donner un genre ;  celles pour se donner du courage ; celles pour se farder d’une aura de mystère ; celles partagées à deux, une bouffée pour toi, une bouffée pour moi ; celles pour convaincre ; celles pour séduire ; celles allumées par deux, sur le siège passager d’une voiture et qui donnaient le temps de la mise à feu le profil d’un phacochère (tu étais passée experte en l’art de tendre celle qui lui était destinée à celui ou celle qui tenait le volant) ; celles pour meubler un trop long voyage en train ou même en avion ; celles au restaurant, en attendant la carte ou au moment du café ; et surtout, surtout, délicieuses entre toutes, celles d’après l’amour, longuement respirées comme pour mieux s’imprégner du parfum du moment et continuer d’écouter en soi en écho le ressac du plaisir.

 

Mais les pires, ça aura été toutes les autres. Des ribambelles d’autres. Des décennies d’autres. Celles fumées sans y penser, à vide ; celles allumées par réflexe au moment de décrocher le téléphone ; celles devant le clavier; celles en sortant du métro, du boulot ou du cinéma ; celles pour rien, à cause du stress, des contrariétés, de la vie, de ses hauts, de ses bas ; celles parce que chômage ; celles parce que maladie ; celles parce qu’il y a des jours avec et des jours sans ; celles pour faire la jonction entre deux moments ; les clopes-passerelles, les trompe-l’ennui, les clopes-béquilles, les trompe-sommeil. Et bientôt, tu es passée au degré au-dessus : les clopes-prières, celles pour exorciser l’angoisse, celles pour implorer s’il vous plaît, non, pas ça. Celles que tu t’étais mise à fumer même de nuit, presque à heures fixes. Ne fais pas l’innocente. Tu te réveillais même pour ça. Et c’est comme ça que tu as doublé les cadences.

 

Depuis un moment, tu te faisais peur à toi-même. Tu t’écœurais. Mais tu restais dans le déni. Tu jouais même avec, avec une  fausse insolence : « De toute façon, je ne veux pas rester la dernière, avoir à jeter la sciure et fermer la lumière ! » Tu faisais la fière. C’est le genre de choses que tu sais faire. Et puis voilà. On t’a montré l’image de tes poumons sur un écran et tu as vu une masse noire entièrement persillée de blanc. On t’a montré une zone, sur la partie supérieure du lobe droit, où l'une des bulles blanches était plus grande et s’ourlait d’une large broderie sombre. Une fleur aux pétales délicatement ombrés. Tu as pensé au nénuphar de Chloé dans « l’Ecume des Jours ». On t’a parlé « bouteilles » et « lunettes ». On t’a dit, il faut enlever. On t'a dit aussi que tu avais déjà perdu 45% de tes « capacités ». Tu en es là. C’est là que tu en es. Tu n’as pas peur. Tu as juste un peu honte et encore. Plutôt le sentiment d’une sorte de fatalité. Et tu ne maîtrises plus rien du calendrier. Tu trouves ça presque irréel d’avoir un arrêt maladie et aucun employeur à qui envoyer le volet concerné. Tu ne sais plus quoi faire de tes mains. Ni où te mettre, comment bouger, comment penser, ni encore moins faire un truc aussi simple que respirer. Tu te dis c’est bête. Tu te dis c’est trop bête. Tu te dis aussi que ça tombe mal. Et tu te réponds à toi-même que ce genre de nouvelles ne tombe jamais bien.  Mais pour le reste, tu savais depuis longtemps qu’un jour ça devait arriver.  Il est arrivé. Alors tu vas y aller. Tu l’écris pour t’en convaincre. Mais tu le sais. Tu vas y aller.

 

 

La cigarette est la prière de notre temps.

Annie Leclerc ("Au feu du jour", 1979)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.