Du sable dans la voiture (Carte postale N°7)

Le compte à rebours a commencé. Hier matin, ils ont fait leur rituelle virée au Lavomatic de T. pour laisser draps, serviettes et torchons propres pour les prochains résidents. Ils en ont tout aussi rituellement profité pour s’offrir leurs dernières moules-frites-tarte normande sous le cri des mouettes.

 

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Le compte à rebours a commencé. Hier matin, ils ont fait leur rituelle virée au Lavomatic de T. pour laisser draps, serviettes et torchons propres pour les prochains résidents. Ils en ont tout aussi rituellement profité pour s’offrir leurs dernières moules-frites-tarte normande sous le cri des mouettes. Le soleil, depuis quelques jours déjà, faisait son grand timide et jouait à se cacher derrière les nuages, mais… se mettre à l’intérieur ? Non quand même pas...

 

Ils ont passé l’aspirateur (« Maintenant on n’y marche plus que pieds nus, d’accord ? »), ont astiqué frigidaire, évier et lavabo. Réuni le plus gros de leurs affaires, posté les dernières cartes postales, puis ils ont été dire au revoir à madame la mer. Drapeau rouge. On ne se baignera pas cette fois. Drôle de penser qu’hier c’était la dernière fois et qu’on ne le savait pas… Mais finalement, n’est-ce pas toujours un peu comme ça, les dernières fois ? Bon, de toutes façons, on sait qu’on reviendra.
Charger les bagages dans le coffre de la voiture. « Tu as pensé au sac rouge, le petit, celui où il y a les bouquins, mon boulot et les trousses de toilette ? » Fermer les volets, l’eau, débrancher le frigidaire, mettre une serpillère. Reste le plus gros : réussir à attraper le chat pour le mettre dans sa boîte de transport. Il déteste ça. Après, dans la voiture, il n’y aura aucun problème : pas un miaou plus haut que l’autre jusqu’à Paris. En attendant, c’est toujours le moment d’énervement : « Mais non, tu lui fais peur. Tu n’arriveras jamais à l’attraper si tu t’y prends comme ça ! » On s’engueulerait presque dans ces instants-là. Ouf, ça y est, le diable est dans sa boîte. Couper l’électricité. Fermer la porte. Revenir sur ses pas pour vérifier qu’on a bien fermé. Jeter un dernier regard. Claquer les portières. Démarrer. Il s’est mis à pleuvoir.
Deux heures et quelque plus tard, on approche déjà du dernier péage, celui de Bucheley. Il pleut à seaux depuis Elbeuf. Ils ont peu parlé. Regardé la pluie tomber. Ecouté des cassettes : Haendel, Tom Waits, Vivaldi, Purcell ou Barbara. Etrange, l’assortiment musical qui règne dans la boîte à gants. Elle a refusé le Barber : trop funèbre pour des journées pareilles. Il y a plein de sable dans la voiture. Les tapis de sol en sont parsemés. Même les banquettes. Le sable n’a plus de sens, hors de la plage. Il n’évoque plus rien. « Ça va ? » « Oui et toi ? » « Tu veux que je prenne le volant ? » « Non, ça va ! Tu sais bien que j’aime conduire quand il pleut ! » La buée s’accumule. On se croirait dans une bulle. Sur un fil. Entre parenthèses. Ni hier ni demain. Ni ici ni ailleurs.
C’est du Purcell. Pas « King Arthur », ni « Didon et Enée », non, autre chose… « Comment il s’appelle, ce morceau-là ? » Ce n’est pas le Te Deum and Jubilate ? » « Je ne me souviens plus, on regardera tout à l’heure ». Bref moment de suspens entre deux lieux, deux saisons, deux humeurs. Le film de l’été, aucun des deux n’ose encore se le repasser. Trop tôt. Trop frais. Celui de la rentrée, le scénario à écrire de ce qui va suivre, aucun des deux n’a non plus la force de s’y coller. Trop tôt. Trop impalpable encore de seulement réfléchir à ce qu’il y aura à affronter. Une seule chose est sûre : même s’ils ont et l’un et l’autre largement dépassé l’âge où l’on troque un cahier de texte à spirale contre un agenda couverture cuir, pour eux deux, c’est toujours en septembre qu’une nouvelle année commence. Ce que va réserver celle-là, il est trop tôt pour y penser. Mais cela n’a ni odeur de cartables neufs, ni de colle, ni de nouveaux cahiers. « Tu es inquiète ? » «Non, pourquoi ? Ça va, et toi ? » « Ça va… »
Péage de Bucheley-Mantes-la-Jolie. Cette fois, on y est presque. « Tu as pensé à fermer le volet de la salle de bain ? » « Oui, bien sûr ! » La pluie a redoublé, puis elle s’espace, s’écrase en grosses gouttes indécises sur le pare-brise. Cette fois, c’est « Nantes » de Barbara :

« J’ai vu quatre hommes se lever, la lumière était froide et blanche, ils portaient, l’habit du dimanche… » Funèbre, Barber ? Finalement...

« On prend par la Porte de Saint-Cloud ? » « Oui, pourquoi ? » « Tu as raison, je ne me souvenais plus avec les travaux du tramway… » Le trafic épaissit. Marrant, le nombre de gens qui décident de rentrer sur Paris un mercredi ! « Sur » Paris… D’habitude, ils s’en amusent quand ils l’entendent, mais cette fois c’est eux qui l’ont dit.
« J’irai peut-être voir ma mère demain, ça ne t’ennuie pas ? » « Bien sûr que non ! Tu n’oubliera pas les madeleines que j’ai prises pour elle…» « Et toi, ton rendez-vous avec le DRH, c’est quand ? » « Seulement lundi ! J'ai le temps ! »
L’été est fini.

 

 

 

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