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Le Club de Mediapart mer. 24 août 2016 24/8/2016 Dernière édition

Les couleurs de l’hiver

La femme était assise sur une banquette située en diagonale devant la mienne, me tournant le dos. La fermeture éclair de sa robe orange n’était pas remontée jusqu’en haut et laissait apparaître un petit triangle de peau. Roulée en boule sur ses genoux, une doudoune de ce violet qu’on nomme cardinal et son sac, un énorme cabas  de skaï fuchsia. Aux pieds, des bottes de caoutchouc jaunes bordées d’un liséré bleu et blanc. Elle semblait fredonner à mi-voix et passait à intervalles réguliers la main dans ses cheveux pour retaper son chignon déglingué.

 © GdS © GdS
La femme était assise sur une banquette située en diagonale devant la mienne, me tournant le dos. La fermeture éclair de sa robe orange n’était pas remontée jusqu’en haut et laissait apparaître un petit triangle de peau. Roulée en boule sur ses genoux, une doudoune de ce violet qu’on nomme cardinal et son sac, un énorme cabas  de skaï fuchsia. Aux pieds, des bottes de caoutchouc jaunes bordées d’un liséré bleu et blanc. Elle semblait fredonner à mi-voix et passait à intervalles réguliers la main dans ses cheveux pour retaper son chignon déglingué. Sa nuque ballotait comme pour marquer le rythme. On aurait pu croire qu’elle écoutait de la musique. Un tel feu d’artifice de couleurs aurait pu incarner la gaieté. En la dépassant pour descendre, j’ai vu qu’elle pleurait doucement. Tête baissée comme pour se cacher.

 

La nuit tombait lentement. Le grand froid était annoncé pour les jours suivants.  Des panneaux lumineux annonçant la possibilité de la neige clignotaient ça et là. Nous revenions de te voir à la clinique. Tu n'étais plus toi. Rien qu’une petite boule de colère et de peur recroquevillée sur un lit dans une chambre. L’enfant que tu avais été se devinait pour la première fois. Une immense vague de pitié et de désarroi avait pris possession de ma poitrine. J’étais descendue fumer dehors, dans cette rue aux pavés disjoints d’une banlieue triste à pleurer.  Une chatte tricolore s’était approchée et avait miaulé doucement. Je l’avais suivie un instant. Puis

 © Chachacha © Chachacha
elle s’était rapprochée du halo lumineux qui entourait l’entrée de la clinique. Là, elle s’était postée, assise sur le derrière, devant la porte coulissante qui s’était ouverte devant elle. Avait traversé le sas. Même chose avec la seconde porte. Elle était entrée de son pas dandinant et imperturbable. J’ai appris plus tard que c’était une habituée. Qu’elle avait même sa gamelle en cuisine. Mais que personne ne savait où elle habitait vraiment. Sur la route du retour, le ciel, découpé par les silhouettes noires des immeubles trouées de fenêtres éclairées, ressemblait à une tranche napolitaine : indigo, orange et gris bleu. Quelque chose d’immense, de presque éternel. Le lendemain, la neige était là.

 

On avait fêté l’arrivée de l’année du Serpent. Les astrologues chinois prédisaient la survenue de

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grandes catastrophes avec pic de probabilités en mai. Mais aussi des torrents d’amour passionnel. En attendant, ça avait été comme toutes les années une explosion festive de bruits et de couleurs, de costumes, de bannières, un fracas de tambours, et le quartier, si morne encore la veille, avait semblé métamorphosé.

 

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Remplir le frigo, les placards, le bac à légumes et la corbeille à fruits. Prévenir les voisins, les amis. Remettre la chaudière en route. Fixer les horaires avec les auxiliaires de vie et trouver une garde de nuit. T’organiser une vie de Reine des abeilles. Suspendre des guirlandes de papier multicolore au plafond du salon. Dresser une table de fête. Te souhaiter bienvenue chez toi après ce long mois et demi. T’attendre. Entendre une porte de voiture claquer. Et te voir enfin arriver, accompagné de l’ambulancier qui portait tes bagages. Tu semblais avoir réduit de moitié. Petite, grise, le visage tendu et comme resserré. Et ces grands cernes bleutés. Plus tard, quand je t’ai tendu le bras pour t’aider à te relever du canapé, tu m’as repoussée d’un geste impatient. « Non, il faut que j’y arrive seule. Tu ne seras pas toujours là pour m’aider ! » C’était vrai. Tu t’étais enfin retrouvée. Le petit soldat inflexible que tu avais toujours été. Je pouvais être soulagée.

 

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Les murs étaient d’un élégant gris perle et les sièges turquoise. « Attendez là, on va vous appeler. » Feuilleter une revue ou deux, protégées dans une sorte de classeur de plastique bleu. Croiser les jambes. Les décroiser. Se relever pour retirer son manteau, son écharpe, bien inutiles dans la salle d’attente surchauffée.  Faire tomber au passage sa carte Vitale et l’ordonnance. Les ramasser. Regarder à la dérobée les autres patientes.  Croiser à nouveau les jambes. Se replonger dans un magazine pour y découvrir les maillots de bain de l’été dernier luxueusement présentés sur papier glacé. « Color Block », disaient les titres. Se mettre à rêver d’océan.  Entendre presque le cri des mouettes lorsqu’on vous appelle par votre nom. Se déshabiller maladroitement dans une cabine exiguë. Ne pas reconnaître son propre visage dans le miroir mis à disposition. Sourire. Dire que non, tout va bien, c’est juste la routine. S’installer. « Ne respirez plus ! » « Respirez ! »

 

Cette semaine-là, un chômeur en fin de droits s’était immolé par le feu.  Cette semaine-là, le mariage pour tous avait enfin été voté mais plus

 © L'Humanité © L'Humanité
personne ne parlait du droit de vote des étrangers. Cette semaine-là, les vitrines des fleuristes s’ornaient d’affichettes roses, jaunes ou orangées annonçant la Saint-Valentin. Cette semaine-là, les salariés d’Arcelor, de PSA, de Virgin, de Sanofi,  de Doux, de Renault et bien d’autres s’étaient regroupés pour manifester et le trajet de bien des bus avait été détourné. Cette semaine-là, on essayait de remonter la filière de la viande de cheval dans les lasagnes au bœuf et un comique à la radio s’était interrogé sur le lait qu’il pouvait bien y avoir dans le chocolat Poulain. Le palmarès des acteurs les mieux payés allait être annoncé. Cette semaine-là, le grand froid était revenu mais le 115 priait de « renouveler son appel ultérieurement » suite à des lignes surchargées.

 

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Le violoniste était monté dans le wagon à la station République. Entre deux âges.  Le type bulgare, ou roumain. Un immense sourire qui n’avait pas l’air de façade. Un pardessus aux manches trop courtes et un pantalon trop long aux jambes en tire-bouchon. Il s’était mis à jouer et c’était un enchantement.  Des trilles, des sanglots, des envolées, des gémissements, le tout couronné par une pirouette dont il semblait avoir le secret. A Bréguet-Sabin, un tout jeune couple est monté et s’est accroché à la barre, blotti, yeux dans les yeux, main dans la main. Le musicien s’est approché et leur a donné une aubade. L’archet se faisait tendre, espiègle, complice, mutin. Une véritable sérénade. Tout le monde souriait. Le jeune couple, gêné, ne lui a pas accordé un regard. Leurs yeux restaient fermement accrochés à ceux de l’autre comme si leur vie en dépendait.

 

Quand il est descendu prestement du compartiment et a sauté sur le quai, l’artiste a salué bien bas. Il a alors écarté le violon de son épaule, gardant l’archet d’une main et le violon de l'autre.  J’ai alors pu voir l’inscription en lettres vertes sur fond jaune que son sweat-shirt portait :

 LE BONHEUR RESTE ENCORE À INVENTER

 

C’était vrai.

 

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Oui, c'est un très beau texte que vous nous offrez avec de magnifiques illustrations. Ce n'est pas un grain de sel que vous semez, mais de l'engrais !... La graine du bonheur qu'il faut encore laisser germer... 

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L'auteur

Grain de Sel

http://www.decitre.fr/livres/quand-les-pylones-auront-des-feuilles-9791093554150.html

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