Les fenêtres allumées

Longtemps je me suis levée dès potron-minet. On s'y fait. On se sent un peu comme un gardien de phare, guettant de sa fenêtre l'obscurité alentour tandis qu'on avale vite fait son bol de café. Une certaine qualité de silence et de solitude lorsque la ville dort encore. Le temps que je sorte de la douche et déjà, ici ou là, une ou deux fenêtres s'étaient allumées.

Tableau d'intimités © Anne-Laure Maison Tableau d'intimités © Anne-Laure Maison
Longtemps je me suis levée dès potron-minet. On s'y fait. On se sent un peu comme un gardien de phare, guettant de sa fenêtre l'obscurité alentour tandis qu'on avale vite fait son bol de café. Une certaine qualité de silence et de solitude lorsque la ville dort encore. Le temps que je sorte de la douche et déjà, ici ou là, une ou deux fenêtres s'étaient allumées. Puis c'était la rue, l'arrêt de bus, l'attente rituelle avec quelques rares habitués. On se saluait d'un signe de tête, le bas du visage enfoui dans des écharpes, les yeux encore enchifrenés et on regardait les autres fenêtres continuer, en une lente contagion, à s'éclairer. Les travailleurs africains du foyer du coin, du moins ceux qui commençaient le plus tôt ou travaillaient le plus loin. Des infirmières se préparant à prendre leur service du matin. La femme de l'immeuble d'en face qui, vêtue d'une robe de chambre en Courtelle rouge, descendait tous les matins à cinq heures quarante-cinq tapantes son berger allemand. Elle restait plantée sur le pas de la porte, bras croisés, ses clés à la main, il allait tout frémissant pisser entre deux voitures puis revenait vers elle sagement. D'autres lève-tôt commençaient à affluer. Parfums de sommeil, de café et d'after-shave mélangés. Parfois il pleuvait et les gouttes dansaient en halo sous le faisceau des réverbères. La queue s'allongeait. Enfin, le bus arrivait. Et c'était parti pour la journée...

 

Maintenant, c'est le contraire. Ce sont les lumières du soir que je regarde une à une s'éteindre. Je connais leur heure presque par cœur. On éteint d'abord dans la salle à manger. Puis la cuisine, une fois tout débarrassé. La tisane, le somnifère ou le verre d'eau à déposer sur la table de chevet. La chambre s'allume pour s'éteindre à son tour à peine un quart d'heure plus tard. Intérieur nuit. L'heure du marchand de sable, des dernières caresses ou des derniers secrets murmurés à l'oreiller. « Surtout demain, ne pas oublier... » Mais mes lucarnes préférées, celles qui attisent toutes les imaginations et font vraiment marcher la tourniquette à rêver, ce sont celles qui continuent vaillamment de veiller. Elles sont trois, plus ou moins proches, plus ou moins lointaines. Une à l'avant-dernier étage d'une tour à quelques pâtés de maisons de là. Une autre que je ne vois que de biais, dans la rue adjacente à la mienne. Une autre encore au 4e, de l'autre côté, un peu plus haut. Elles sont devenues mes amies, mes bonnes étoiles, et je me suis inventé des règles magiques : si ces trois-là restent allumées jusqu'à une certaine heure, que je décide chaque jour à la minute près, alors le lendemain, la chance sera avec moi. Au cas contraire, c'est comme quand on a marché sur un trait sur un trottoir dallé : tout peut arriver.

 

Parfois, je vois un étudiant aux yeux creux, qui bossant tous les jours comme manutentionnaire ou comme vendeur au MacDo, n'a que ses longues soirées pour préparer ses cours ou réviser. Parfois c'est une mère célibataire ou divorcée, profitant de la nuit venue, une fois les enfants couchés, pour se mettre à jour du repassage parce que ses lendemains seront trop chargés. Parfois c'est quelqu'un qui passe ses nuits à chatter fièvreusement sur Internet pour trouver l'âme sœur. Un verre. Une cigarette. La musique en sourdine. Parfois c'est un lecteur boulimique qui sait qu'il ne pourra pas fermer l'œil tant qu'il n'aura pas lu le mot FIN et que même alors, après avoir repicoré quelques pages, il fera redéfiler le bouquin entier derrière ses paupières closes. Parfois c'est une ancienne connaissance, perdue de vue depuis longtemps, et qui se trouverait par le plus grand hasard habiter justement là, à deux pas de chez moi. Parfois c'est une espionne fiévreuse qui transfère des tonnes de fichiers informatiques à l'ennemi à côté d'un cendrier débordant dans le secret de la nuit. Parfois c'est un vieil adolescent graphomane qui remplit des pages et des pages pour coucher noir sur blanc ce qu'il a du mal à croire au cas où ça pourrait devenir plus tangible une fois écrit. Parfois c'est un couple qui se croise : l'un part travailler à l'heure où l'autre rentre et ni l'un ni l'autre ne voudrait éteindre de peur de louper ce moment privilégié : « ça va, toi ? » « et toi, ça s'est bien passé ? ». Parfois c'est un malade que ses douleurs élancent et obligent à veiller, crucifié sur ses oreillers à attendre que l'infirmière du matin le soulage. Parfois c'est un ancien amour qui m'aurait retrouvée. Parfois c'est simplement un enfant qui ne veut pas qu'on éteigne dans sa chambre de peur que les dragons viennent le chercher dès qu'il aura les yeux fermés.

 

Jamais, ce ne serait simplement une lumière qu'on aurait oublié d'éteindre en partant se coucher. Et moi, toujours, je leur adresse à toutes un petit salut silencieux avant d'aller me coucher. Fenêtres allumées, je vous aime. Vous êtes mes fées.

 

 

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